SIKA MILA, un album solaire signé M’TORO Chamou

Actualité, MUSIQUE

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Sika Mila, le dernier album de Mtoro Chamou est une petite merveille. On se souvient de l’ébauche du morceau qu’il avait interprété pour la première fois sur la scène du Milatsika en 2008, avec son frère Mikidache. Envoûtant. Le clin d’œil au festival Milatsika était tout trouvé. L’a-t-il fait exprès ? Milatsika en kibushi, le parler malgache de Mayotte veut dire « Nos traditions ». En mahorais Usika Mila est une invitation à « préserver la tradition ». Le malgache de Mayotte utilise le même mot « Mila » pour désigner la tradition, en plus du mot fomba. De quelles traditions s’agit-il au fond ? Elles sont plurielles forcément puisque nous sommes à Mayotte, dans l’archipel des Comores, dans l’océan indien, carrefour du monde, et des civilisations. De quelle palette de couleurs Sika Mila est-il composé ? Il y a d’abord un fond, c’est un rythme qui s’appelle le Mgodro que Mtoro Chamou agrémente de pleins d’autres ingrédients glanés au cours de ses voyages, des rencontres, des plats savourés, des coups de cœur, des amours, des déceptions, des joies. Et il faut dire que l’album qu’il nous sert en ce mois d’avril 2019 est un très beau voyage en dix stations.

Ça démarre d’abord par Chengue Langu, comme une affirmation par le possessif d’une volonté de sauvegarder le Chengue dont il parle. Le Shenge ou encore le Maulida Shenge est un chant de communion, interprété sur une place à la fois par les hommes et par les femmes. La chanson semble dire que la parole politique s’est presque accaparée de cet outil de communion pour diviser. En pays musulman, justement, un petit rideau sépare hommes et femmes sous un abri de toile blanc. L’artiste cherche grâce à la magie de la musique à lever ce voile pour que les visages se sourient, se racontent les rêves possibles. Peut-être. Il a de l’utopie et c’est heureux.

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Le deuxième morceau est intitulé Mwenge, et ce n’est sans doute pas un hasard. Mwenge veut dire « Lumière » en mahorais. Est-ce la lumière apportée par la musique qui doit luire dans les cœurs ? Sans doute, mais c’est aussi, une invitation aux autorités de toutes sortes d’apporter un peu de vérité sur la nuit obscurantiste qui recouvre l’île. Mtoro est-il un artiste engagé ?

Sika Mila, le troisième titre nous l’avons dit est un titre programme. Quant à Mgodro Rebel, la quatrième station est un appel à une forme d’insurrection.

Udhuluma

na oulawe maore

pare itrendre

kwahery ushonga wa babylon

pare ringadze

piasi sawa

 

tsija pvan

hatru leo

pvwa zaja

isrisonge

isirireme zengwe

 

Udhuluma nawlawé maore

Pare itrendre

Un morceau rock qui se marie bien au mgodro. La guitare électrique vient lever une parole qui se dresse, rebelle.

Udjendra ? Evoque l’enfant errant. On peut penser par exemple à ces nombreux enfants sans repères qui pullulent dans l’île. Conséquence directe d’une politique migratoire française qui reconduit à la frontière des parents sans papiers en laissant les enfants mineurs sur l’île dans des familles éloignées, déjà bien en peine de prendre soin des leurs. Le morceau fait penser aux très belles ballades d’Abu Chihabi, avec l’harmonica qui introduit le morceau.

Le titre Ziviri est une merveille de beauté. Mtoro c’est d’abord un poète, il distille son poème dans un mahorais limpide, métaphorique, subversive. Dans sa passion de la langue mahoraise, il fait penser à son grand frère et maître Mourchid Baco, le créateur du concept du Zangoma*. Et que dit Za vira ? Il invite à l’apaisement des passions. Zavira ziviri, « le passé, c’est le passé ». Un poème qui milite pour plus d’humanisme ici-bas.

Motro évoque par ailleurs la figure de Ba Kamali. Un père de famille brûlé par la vie. Il est dépensier, sans que l’on voit ce qu’il fait de l’argent qu’il n’a pas. Ivrogne à souhait, sans revenu pour s’adonner à son petit plaisir. L’alcoolisme et la drogue fait des ravages à Mayotte et maintenant dans le reste de l’archipel. Le réel est si dur, les hommes souvent tentés de faire sourire leur quotidien, s’enivrent jusqu’à plus soif.

Mais il semble hélas que le poète n’est pas prophète en son pays. Mtoro s’estime être le plus « mal aimé » des artistes mahorais, car parfois incompris des siens, ou en tous cas sa parole libre n’est pas toujours appréciée des élites réfractaires au verbe incisif du poète. Mais, il faut admettre sans conteste que Sika Mila est la plus belle déclaration d’amour que l’on puisse faire à Mayotte, à l’île, à l’archipel qui l’a vu naître. Et pour l’illustrer, écouter le morceau Kamaria. Un beau duo avec l’artiste Bo Houss :

Par amour,

O bweni

Mwana beni Kamaria

Kamaria

Kama, Kamaria ! A l’écouter, elle est sublime, ensorcelante, irrésistible.

Cela dit, qui aime bien, châtie bien comme dit l’adage. Avec le titre C’est la vie que l’on a déjà entendu dans un album collectif appelé Tsenga, le poète fait preuve d’une grande lucidité. Conscient des déchirures qui brûlent le pays, le poète invoque une prière :

Natso pvendza rionane

rihadisi mahadisi ranhandrissa

Natso pvendza riswamihi yane

ridele zimby rafagniyana

natso pvendza riboué

riboué ya matso ne rionane

natso pvendza rihose -e

rihose ziroho zy rahare -e

Un vœu qu’il adresse à un frère, peut-être à une sœur, à qui il prie de se guérir ensemble du mal qui ronge les cœurs. Les disputes vont et viennent comme dit la chanson : « c’est la vie, c’est comme ça. C’est la vie qui nous donne qui nous reprend. »

Quant à Wassi de Walé, que l’on pourrait traduire par Nous sommes de ceux, ou de celles qui… il fait penser à Guem. Les amateurs de Mgodro seront servis. C’est presque assuré que ce morceau va inonder les radios, d’abord dans l’océan indien et certainement ailleurs. C’est l’histoire des enfants de navigateurs, des descendants de fabricants d’embarcations, nostalgiques des boutres que plus personne ne sait plus fabriquer. L’histoire de ses petits-enfants d’agriculteurs qui ne savent plus tirer profit de la terre, qui ne savent plus où trouver des graines pour replanter. Qui n’ont même plus d’outils pour sarcler la terre. L’appétit pour une pseudo modernité a-t-il mené vers une impasse ? La mondialisation sauvage a-t-elle arraché l’île de ses racines ? Une critique à peine voilée des bouleversements institutionnels que connait l’île depuis près d’une quinzaine d’année. Avec cette impression étrange chez la population de ne jamais tirer profit des promesses de l’Etat lointain et parfois « mal-aimant ». M’toro dit-il vrai ? Il nous le demande :

Zendre jeje

ata matsembe karisina io ?

Sika Mila est au fond un album qui interroge. Et qui fait du bien à l’âme, à la peau, au corps.

Nassuf Djailani

*Zangoma, la rencontre entre la musique mahoraise et toutes les influences qui viennent la féconder, l’enrichir, la faire briller.

Pour celles et ceux qui veulent venir lui proposer une danse, M’Toro Chamou, sera le 3 mai 2019 au New Morning à Paris.

Format : CD

Genre : World, Quartet Records

Date de sortie : 26/04/2019

 

https://www.youtube.com/channel/UCkMH0sFSVMM9PFUfQL8HvfQ

 

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A l’occasion d’une résidence d’écriture à la Fondation Saint-John Perse à Aix-en-Provence, se sont tenus plusieurs ateliers d’écriture avec des volontaires adultes. Ce qui va suivre est le résultat des productions de ces ateliers animés par Nassuf Djailani. Leurs auteurs ont accepté l’idée de partager leurs textes sur le site de la revue, qu’ils en soient remerciés.

La consigne 1 : raconter le souvenir d’un lieu de l’enfance, un lieu qui évoque un souvenir agréable…

Par Sandrine C.

Souvenir d’un lieu

 

« On est presque arrivés-eu ! On est presque arrivés-eu ! On est presque arrivés-eu ! » La voiture familiale explose de joie à la vue du « Béroy », là-bas, de l’autre côté du pré. Les vaches broutent nonchalamment. La voiture ralentit sur le chemin de terre avec l’herbe au milieu.  Mes yeux jettent un regard au passage vers la cabane sous les arbres, qu’il va falloir nettoyer et décorer pour y jouer avec les cousins. Nous passons sous le porche. Là les cousins sont là… lesquels ? Nous allons voir Mamie qui lit au calme, à l’ombre dans le jardin derrière. Je sais qu’elle me prêtera le sécateur et que j’aurai le droit de couper les fleurs fanées des œillets d’Inde. Quand la cloche sonnera, on se retrouvera tous dans la salle à manger, autours de la table dressée, devant la tapisserie d’Aubusson au mur. J’entends encore la voix de Mamie lorsque ma fourchette en argent tombe par terre, et que je me redresse sur ma chaise après l’avoir ramassée « je n’ai rien vu ».


 

Odile L.

Souvenir d’enfance

Après 5 années passées au Maroc, les premières années de ma vie, mes
parents sont rentrés en France et nous ont laissées ma sœur et moi chez
nos grands parents maternels le temps que mon père trouve un emploi.

J’ai de merveilleux souvenirs de cette année dans ce petit village de
Bourgogne. J’adorais mes grands parents.

Je me souviens d’un jour de grêle, ne comprenant pas pourquoi ces billes
glacées tombaient du ciel et quand l’hiver arriva, qu’il fallut porter
des vêtements chauds, je ressens encore le poids du manteau sur mon dos.

Un autre matin, je fus réveillée par le bruit d’une pelle raclant le
sol. Mon grand père traçait des chemins dans la neige qui recouvrait la
cour. Le souvenir de ce spectacle est intact ! 20 cm de neige, je m’en
souviens parfaitement car avec ma sœur   nous avions mesuré cette
substance bizarre avec notre double décimètre.

C’est étrange de penser à ces moments là qui furent des moments heureux
alors que nous n’avions que très peu de nouvelles de nos parents, que je
découvrais de nouvelles contraintes, vestimentaires, port de chaussures
fermées, de gros manteaux, entrée à l’école primaire, mais l’amour de
nos grands parents a relégué à l’arrière plan tout ce qui aurait pu être
insurmontable.

J’ai souvent l’impression d’avoir planté mes racines au milieu de ces
rangées de vignes.

Dans mes oreilles, des paroles bavardent toutes seules. J’entends ces
mots dits par les personnes aimées et trop tôt disparues. La voix !
C’est si difficile de savoir si le souvenir est fidèle. Les mots alors.
Oui les mots, j’en suis certaines. Ils sont là, intacts.

Et dans mes oreilles il y a toutes les histoires inventées, que je
disais à voix haute en me promenant seule dans la campagne. Dans mes
oreilles, des paroles bavardent toutes seules.

Toc toc voilà la pluie ! Flic floc, tac, tac, tac tout s’accélère.
Baoum, le tonnerre.

La terre boit jusqu’à plus soif. L’eau ruisselle, les feuilles luisent
et se redressent. Les arbres s’égouttent. La grenouille chante de
bonheur, les escargots sortent d’on ne sait où.

Les bruits des gouttes d’eau deviennent plus réguliers, comme le tic tac
de l’horloge, puis s’espacent et s’estompent.

Reste l’odeur de la pluie.


Sandrine C.

Consigne 2 : Raconter le bruit de la pluie

Le bruit de la pluie

Sur ma peau nue, la douce pluie coule et je me sens unie à la terre et au ciel, les pieds nus aussi, sur le chemin montagneux. La pluie a le bruit de l’insolence, de l’arrogante jeunesse, et de la chance de pouvoir exprimer cette liberté à mes compagnons de marche, engoncés sous leur anorak et leurs bottes en caoutchouc, qu’ils devront faire sécher à notre retour, devant la cheminée. La pluie a le gout de la lumière qui tombe en gouttes des feuilles des arbres, et fait chanter la terre goulue pas encore rassasiée. La pluie hurle ma joie.


 

Consigne 3 : Dans mes oreilles, des paroles bavardent toutes seules

 Sandrine C.

Pomme Calville Blanc, Reinette clochard,  Chanteclerc, Comtesse de Paris, Reinette Blanche du Canada, Api-étoilée, Reinette Baumann, Bouscasse de Breysse,  Reinette Orange de Cox, poire Cuisse de Dame, Gris de Loup, Beurrée Giffard, Louise Bonne de Longueval, Président Héron, Passe-Crassane, Williams, raisin Muscat de Hambourg, Clinton, Chasselat Doré, Baco, Alphonse Lavallée, groseille Rose de Hollande, Queen Caroline, Cerise rouge, cassis Royal de Naples, cerise Burlat, Napoleon, Bigarreau des vignes, Belle de mai, Montmorency à longue queue, framboise Jaune de Hollande, Souvenir de Désiré Bruneau, prune Monsieur Hätif, Prune d’Agen, Quetch d’Alsace, Reine Claude dorée, Mirabelle petite, Goutte d’or, figue Goutte d’or, Bourjassotte, Grisette, Blanquette, Col de Dame, amande Doré, Princesse, Amande de Provence, Fourcouronne, Amande de Valensole… Chérir toutes ces variétés fruitières, si précieuses, si fragiles. Mon papa m’a  transmis les noms des 7000 variétés de pommes, dans les pages souvent jaunies des livres reliés et classés dans sa grande bibliothèque dédiée à la mémoire de ce patrimoine, avec les 6000 variétés de poires qui coulent dans mes veines à défaut de mon cerveau, les 5000 variétés de vignes  dont certains ont été interdis à force d’avoir rendu fous ce qui ont abusé du breuvage issu de leur chair juteuse.

Heureusement répertoriées dans ces livres sans âge, vivez, vivez, revivez, survivez dans ma tête, dans mon cœur, dans les vergers, sur les arbres, et croquez sous mes dents, celles de mes enfants, et des enfants de leurs enfants !


 

Atelier du 10 novembre 2018

 

Par Anne Bousquet

 

Chêne

Une tâche claire

Sur le vert profond

De la pinède.

Une tâche de sable

Meuble.

On s’y enfonce

Avec souplesse

Avec douceur.

Rareté de l’eau.

Un désert jaune

Dans une forêt

Est ce possible ?

Silence pesant.

Mille yeux sur moi

Me suivent

Derrière le sombre.

M’enveloppent.

Amis ou ennemis ?

Mille yeux

Attirés par la lumière

Des grains de sable

Étincelants

Dans le soleil de midi.

Au milieu, je suis là.

Solide.

Enraciné par le cortège des années.

Mes bras

Crochus

Feuillus

S’emmêlent.

Sous ma peau rugueuse

Je palpite.

Seul témoin honorable

Des joies et des drames

De cette famille.

Levez la tête !

Ma cime s’élance.

Jusqu’au vertige

Un jour, peut-être,

Je m’écraserai

Sur le lit de sable.

Vibrant d’amour.

Aix, 10 Novembre 2018


 

Régine D.

d’après marseille -paris
1° donner le point de vue  du nuage
2° et de l’arbre
Gris se fonce, me gonfle, me rend dodu.
Arbres dénudés, voyageurs pressés
redoutent ma percée.
L’enveloppe graisseuse du train résiste à mes tentatives
les plus torrentielles.
Autour de Avignon
nous t’aimons
te réclamons même.
Là tu exagères, tu te déchaînes.
Tu  alourdies mes branches, déchiquettes mes feuilles.
Les voyageurs vont s’exclamer l’air dégouté
c’est ça le sud !
Hangars – zones industrielles me remercieront,
je les décrasse.
Au coeur de la vallée du Rhône
votre association pluie vent
a déraciné mon cousin l’orme
Il avait résisté au déboisement, aux engins, à la dynamite, au béton.
Arrêtez vos jérémiades
sans moi qui connaîtrait la combe détrempée du « bar du loup »
qui serait troublé par le placide éclair blanc du veau tétant sa mère
quel photographe saisirait l’inquiétante beauté de Tricastin ?
Qui t’a invité à converser avec nous ?
Dans le parc naturel du Morvan nous sommes choyés
Notre beauté enchante le lointain et furtif regard des embarqués du bolide.
Songeront-ils un jour à nous visiter, à caresser notre écorce?
TGV tu arrives, avec joie j’explose.
Quelle récréation ces voyageurs courant sur les quais de la capitale.

 


 

Atelier du 13 octobre 2018

Nadine P. 

 

L’art de se faire des amis

 

Consigne : « Il y a des gens on ne sait comment ils font, ils arrivent, ils s’installent, ils parlent et tout le monde les regarde, les écoute. Appelons cela la grâce. » Imaginez une suite…

Je me souviens encore de cette soirée chez Simon, j’avais faillit ne pas venir. Encore une de ses soirées formatées, où chacun venait se sentir vivre au contact des autres. Ou chacun excellant dans son propre rôle social, restait prisonnier de lui-même. Et puis, quelque chose m’avait poussé à passer outre mes préjugés.

 Tous les six réunis autour de la table basse du salon depuis une bonne demi-heure nos verres ne désemplissant pas, nous nous échauffions au fil des derniers potins mondains.

  • Au fait, je ne vous ai pas dit, nous avons une invitée surprise dit soudain Simon

Toutes les conversations s’arrêtèrent. Les visages interrogateurs tournés vers lui en attendaient davantage.

  • Quoi ? et tu ne nous a pas prévenu. Qui est-ce ? On la connait ?

Interrogea Sonia, qui avait toujours détesté les surprises.

  • Elle devrait bientôt arriver, et non vous ne la connaissez pas.

On frappa à la porte. Simon bondit de son siège. Ensuite je ne peux plus dire exactement ce qui c’est passé. Le temps c’est comme suspendu. Elle est entrée, je n’ai d’abord vu que son étrange tignasse rousse. Ce n’est que  plus tard alors que chacun avait fait cercle autour d’elle, que m’est apparut cette rare acuité presque dérangeante au fond de ses yeux sombres. Est-cela que l’on appelle la grâce ?

Sonia avait totalement intégré l’effet de surprise. Elle était bouche bée devant cette jeune femme d’une vingtaine d’années qui assise sur le bras du fauteuil de Simon, badait son auditoire. De quoi avait-t-elle parlé au juste avant le choc ? Etait-ce le sujet dont elle nous entretenait qui nous passionnait, ou étions-nous scotchés à la formidable énergie qu’elle dégageait ? Toute habillée de noir, l’inconnue nous fascinait. Tout cela était presque irréel. Personne n’a vu la lumière baisser. En l’espace d’un instant les vitres du salon ont volé en éclat. Deux hommes ont fait irruption dans la pièce en tenue de combat, mitraillette au poing.  C’était ahurissant, inconcevable. Aucun de nous n’a bougé. La femme rousse s’est levé et a rejoint les deux hommes près de la baie vitrée. L’un d’eux lui a tendu une arme, dont elle nous a menacés à son tour. Dans le salon chacun restait immobile, prit de stupeur. Sonia s’est mise à crier. Quand brutalement la lumière a jaillit dans la pièce. Près de l’interrupteur hilare, Simon se tordait de rire.

  • Allez les amis du calme ce n’est qu’un jeu, une mise en scène…. Je vous présente mes nouveaux camarades. Le trio du cours de théâtre d’art contemporain « Les petits malins ! »

Qu’était-il arrivé à Simon ?  Une bonne partie d’entre nous n’a pas voulu comprendre. Ce soir là nombre d’entre-nous a rayé Simon de sa liste d’amis.


 

Par Marie-Anne R.

Le cube

Ils, il, elle.

La grâce. Féminin ou masculin ?

Il était déjà là, assis de dos. En avançant, j’ai capté un regard pénétrant, présent, très présent. Trop présent ?

Crâne rasé. Jeune, vieux ? Isolé.

Mouvements saccadés. Soudaines plongées vers lui-même, en lui-même.

Musique industrielle.

Ses yeux écarquillés, dans tous les sens, au rythme des sons, sa tête ballante.

Il s’est alors levé, a bondi souplement sur la table, et, le corps en boule s’est accroupi.

Tous les regards tournés vers lui.

Petit homme noir sur une table blanche, a commencé sa danse. Stalker. Traqueur.

Alors que les sons montaient en intensité, des lignes blanches parcouraient l’espace sombre et Shams a continué à se mouvoir de plus en plus vite.

Les regards ne le quittaient pas, il n’avait pas besoin de parler. Corps animé, objet de fascination, goutte à goutte, s’immisce dans nos veines.

L’assemblée, disparate, nombreuse, brouillonne, tout à coup s’est tue.

Le volume de la techno indus diffusée par de gigantesques enceintes disposées aux quatre coins du cube dans lequel nous nous trouvions, a soudainement augmenté.

La grâce de son corps souple se discernait à peine, dissimulée par ses vêtements noirs amples. Mais ses mouvements précis retentissaient et nous hypnotisaient.

Bientôt nous fûmes plongés dans une transe que lui seul savait susciter. Les corps se sont mis à bouger autour de moi. Le mien a suivi le mouvement.

Le cube noir était comble. C’était toujours ainsi. Partout où Shams prêchait.

Les bras se levaient, désaccordés, les visages grimaçaient, libérés de toute contrainte.

Ça a duré longtemps, je crois. Très longtemps.

Lignes blanches courtes, puis longues, horizontales, verticales, projetées dans le noir du cube, sur le corps de Shams qui se décomposait, traversé par ces droites convulsives. Son corps était l’objet minuscule d’une toile mouvante, un insecte survolté pris dans le piège d’une toile.

Les mots sont arrivés, c’était la voix enregistrée de Shams.

« Agissez, seule l’action peut combattre nos ennemis. » Très lentement, ânonnés de plus en plus fort, de plus en plus rapidement. Et nos corps répétaient ses mouvements, et nos bouches répétaient ses mots.

Ne plus penser. Boum boum boum boum. Danser. Bouger. Oublier.

Oublier quoi ? tout.

Les corps, dissous dans l’espace et les lignes, adoptaient le rythme saccadé que Shams insufflait.

Tuer tous les hérétiques, voilà ce que nous ne devions pas oublier. Cible. Le petit homme en noir nous le rabâchait par son corps.

Mais non, non ! Je suis l’autre. Unique, même et différente.

Je veux la diversité, je ne veux plus voir mourir dans la mer, aux frontières, je ne veux plus voir lapider, hypocriser.

L’eau envahissait maintenant le cube. Nous disparaissions, engloutis par le noir et les lignes géométriques blanches.

Shams, en sueur, gagné par l’eau qui montait dans le cube sombre avait épuisé les regards et les logorrhées du groupe.

Les lignes blanches mouvantes quadrillaient les parois sombres du cube au rythme mordant des sons électroniques.

Blanc noir. Blanc noir. Kaléidoscope saccadé sur lequel se mouvait le petit homme noir

Shams avait, une fois encore, fait jaillir la grâce. Le silence régnait.

Toute animosité avait disparu du groupe, évacuée par la danse. Le corps n’était plus qu’une partie de l’espace, l’esprit était l’espace.

Tout n’était qu’amour tel que Shams le prônait dans ses prêches.

Shams s’est effondré, tel un pantin désarticulé, et après avoir ramassé nos armes nous sommes tous partis.

La grâce, nom masculin.

ATELIER D'ECRITURE - CREATIONS, Ateliers Fondation Saint-John Perse, Créations

Soumette Ahmed tente d’En finir avec Bob à Moroni, ce samedi 9 mars

Actualité

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Beaucoup de stress, mais aussi beaucoup de rires tout à l’heure à l’issue du filage de la pièce En finir avec Bob, dans la grande salle de l’alliance française de Moroni. Les tableaux s’enchaînent, la pièce offre une belle mosaïque. Picturalement, c’est un bonheur pour les yeux, le travail de la lumière est très beau, grâce aux propositions de Samir Houmadi. Alors qu’à l’intérieur, la concentration est maximale, la rue moronienne bruisse des slogans électoraux. Le pays est en pleine effervescence. La présidence est à prendre, et ceux qui veulent s’y risquer sont légions. Alors ils battent campagne, et les hauts parleurs hurlent à tout rompre les noms des candidats à la magistrature suprême. En plateau, un homme tente de boxer la situation. Au milieu du brouhaha, car les murs de l’alliance ne sont pas insonorisés. C’est ainsi que l’on crée dans ce pays, de bric et de broc, et on fait des miracles.

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Ce samedi 9 mars, on attend beaucoup de monde pour cette unique date à la Grande Comore. C’est l’aboutissement de plusieurs mois de résidence création de la pièce de Nassuf Djailani, intitulée En finir avec Bob (http://www.editions-harmattan.fr/index.asp?navig=catalogue&obj=livre&no=33473). Soumette Ahmed est seul en scène, il est dirigé par Thomas Bréant, jeune metteur en scène de la compagnie Stratagème. Un tandem qui marche bien, car les deux hommes sont des amis. « C’est important pour construire et aller dans la même direction ».

 

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Quand on leur prête un peu d’attention, on se rend vite compte que Soumette Ahmed et Thomas Bréant travaillent en bonne intelligence, même si parfois des petites tensions peuvent apparaître. Mais tout cela finit par un grand éclat de rires et des embrassades. L’impression que tout roule, que tout s’enchaîne, que les choses sont évidentes. Les deux se parlent beaucoup et l’un comme l’autre sont ouverts aux propositions. Certaines sont retenues, d’autres se perdent en route. « Le travail de recherche a été très fructueux ».

 

En finir avec Bob est un texte que Soumette Ahmed connait bien, pour en avoir été l’un des premiers lecteurs. Un texte fort, exigeant, drôle que le comédien sert à merveille. Soumette Ahmed, est méconnaissable dans ce registre. Lui que l’on connait plutôt blagueur, comique, drôle, léger, réalise ici un grand numéro d’acteur. A la fois grave, profond, juste. Un comédien qui prend du plaisir à jouer cette histoire qui le concerne au premier chef.

En finir avec Bob, c’est l’histoire d’un jeune homme, Ahamada Combo qui se lance dans un projet fou : tuer Bob pour libérer son pays (imaginaire), et les consciences hantés par ce fantôme. Une histoire de mémoires blessées qui cherchent à panser les plaies, à soigner les blessures. Une histoire d’amour aussi, celle d’une mère qui cherche à apaiser son fils, plein de colères. A réhabiliter sa mémoire, son acte héroïque. « Le théâtre est le lieu de la crise, la parole ici se libère ». Une parole poétique, parfois ordurière, mais sans excès, pour dire son horreur de l’arbitraire.

 

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Quand le filage se termine, l’air est étouffant, les décibels n’ont pas cessé pour autant. Le comédien est en sueur. C’est à ce moment, que le ciel comorien s’est mis à déverser toute l’eau contenue dans les nuages. Laissant place à un peu de fraîcheur pour les nombreux spectateurs attendus ce soir à 20h.

Après Moroni, la pièce sera présentée au Centre universitaire de Mayotte, le 13 avril, avant d’autres dates, à La Réunion et en France. C’est une co-production entre la Compagnie Stratagème et le CCAC de Moroni, avec le soutien entre autres de la DAC de Mayotte.

Ousséni Raguissy

 

http://www.editions-harmattan.fr/index.asp?navig=catalogue&obj=livre&no=33473

 

Un avant goût du spectacle ici : https://www.youtube.com/watch?v=HLFIDMlEkgw

 

La presse en parle :

voici le lien vers l’entretien accordé par La Gazette des Comores à l’auteur de la pièce Nassuf Djailani lors de la présentation du spectacle à Moroni en Mars 2019.

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voici le lien vers l’entretien accordé par le quotidien Alwatan à l’auteur de la pièce Nassuf Djailani lors de la présentation du spectacle à Moroni en Mars 2019.

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Mourchid Baco, l’exilé enraciné

Actualité

 

Lors de sa tournée au mois de décembre, à Mayotte, Mourchid Baco, chanteur, poète, auteur compositeur mahorais, nous a accordé un entretien. Il revient pour la revue PROJECT-ILES sur ses débuts, son lien à l’île et sur son dernier album qui doit sortir courant 2019.

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PROJECT-ILES : Baco, parle-moi de ton enfance. Quel enfant étais-tu ? Qui était Baco, enfant ?

Mourchid Baco : Ah ouais ! Mais c’est loin, man, c’est loin (rires). Ouais, mon enfance ! Baco, enfant ? C’était un pêcheur, un enfant de cultivateur, le mec qui travaillait la terre, et qui parcourait cinq kilomètres, du village de Bambo est jusqu’à Bandrele pour aller à l’école primaire. Et puis, un jour, à dix ans, il rentre en sixième à Mamoudzou. Voilà ! Après, qui suis-je vraiment ? Je suis quelqu’un qui a grandi jusqu’à l’âge de douze ans à Bambo, mon village. Et je crois que ma carrière musicale a commencé là, parce que je jouais le gabusy pendant les cérémonies de rombo. J’avais un maître. Je l’accompagnais. C’est lui qui jouait, en fait, et, moi, je l’accompagnais. Puis, à l’âge de dix, onze ans, quand je suis entré en sixième, ici, à Mamoudzou, là, j’ai commencé à aborder tout ce qui est guitare, etc, avec le groupe Alpa Joe. En fait, je portais les matériels, j’étais « roadie », on dit, pour le groupe Alpa joe. Et dès que j’avais un trou, je chopais la guitare et j’essayais de faire quelque chose, quoi. Mais c’est pas là que j’ai appris la musique. C’est pas avec ce groupe-là. C’est avec un mec, le fils à Médard, Emmanuel Médard qui était mon premier maître, s’agissant de la musique moderne. J’ai commencé ici. Après, ça dépend, qu’est-ce que tu veux savoir de mon enfance ?

PROJECT-ILES : Alors, j’allais aussi de te demander comment tu es arrivé à la musique. Donc, si j’ai bien compris, c’est d’abord à Bambo que tu as commencé par la musique traditionnelle, par le gabusy, n’est-ce pas ?  

Mourchid Baco : Ouais, j’ai commencé par le gabusy. Mais le gabusy, j’ai commencé, j’avais… J’ai commencé à m’intéresser à ça, depuis l’âge de cinq, six ans. Je crois que j’ai commencé à le toucher, à l’âge de sept ans. Puis, après, vers onze ans, je me suis tout doucement mis à la guitare, quoi.

PROJECT-ILES : Dans la chanson « Leo ngoma », tu évoques des noms d’artistes, de musiciens, notamment mariem Rab…

Mourchid Baco : Voilà ! Mariem Rab, c’est le maître. C’est lui ! J’étais obligé de lui rendre hommage dans la chanson « Leo ngoma ». Justement, « Leo ngoma » reflète exactement toute mon enfance à Bambo, avec les clairs de la lune. Il faut savoir que nous, à Bambo, on est des païens, parce que quand il y a un rombo, c’est tout le village qui est là. Et quand il fallait aller à la mosquée, j’ai toujours vu qu’une personne (rires).

PROJECT-ILES : Dans la chanson, tu ne parles pas que de mariem Rab, tu parles également de Boura Mashaka, de Bongoman. Pourrais-tu me dire quels ont été leur rôle et leur influence dans ton parcours musical ?

Mourchid Baco : Ben, Rab, c’est mon maître. Il m’a appris le gabusy. C’est lui que je suivais tout le temps. Il est décédé très jeune. Ensuite, quant à Boura Mashaka. Il ne s’appelait pas vraiment Boura Mashaka. C’était un marginal. Je ne connais pas son vrai nom. Mais tout le monde à Bambo l’appelait Boura Mashaka. C’était un joueur de mkayamba. C’était un marginal, un « mnua trembo », quoi. Comme il était assez têtu, on l’avait surnommé Boura Mashaka. Donc, c’est des gens qui ont joué un rôle d’éveil, pour moi, si tu veux. C’est des gens qui m’ont initié à la liberté, c’est-à-dire… quand je dis « liberté » … c’est des gens qui n’avaient pas de tabous, qui n’avaient pas de blocage en rapport avec la religion ou certains de tabous… c’est des gens qui pouvaient transgresser des choses. Par exemple, Rab, en plein village, en présence de sa mère et sa sœur, il pouvait chanter « mila tingi, ni tsaha tingi ! ». Il pouvait transgresser des choses que tout le monde ne peut pas. Pour moi, c’est une forme de liberté. C’est des gens qui m’ont permis justement de me libérer. C’est les premiers libérateurs de mon être. Parce ce que j’en a eu d’autres, encore plus forts, peut-être.  

PROJECT-ILES : Quand on écoute tes chansons, on entend souvent les influences de Bob Marley, de Fela…

Mourchid Baco : Ben, je te parlais des premiers libérateurs de mon être. Ceux que tu viens de me citer sont les deuxièmes grands libérateurs de mon être, parce que, eux, ils ont libéré ma conscience. Ils sont allés au-delà. Les premiers, eux, ils m’ont donné le souffle de la liberté. Et ceux-là, ils m’ont libéré de tout, de toute complexité de moi-même en tant que nègre, de moi-même en tant qu’homme me trouvant au milieu de l’univers, enfin, de ce qui est universel. Tu vois ? Ils m’ont aidé à être l’être universel que je tente d’être aujourd’hui.

PROJECT-ILES : Tu tends vers l’être universel alors ?  

Mourchid Baco : Oui ! parce que, finalement… Mais, attention ! c’est-à-dire que c’est ce que j’ai ici, la culture, la tradition, les savoirs savants d’ici et les connaissances d’ici, que je peux amener dans le panier de l’universel. Parce que l’universel, ça ne veut rien dire au fond. Donc, je serai universel puisque je suis mahorais. Et c’est avec ma part que je vais contribuer dans l’universel. Donc, je tends forcément vers l’universel.

PROJECT-ILES : Et tu serais d’accord, si je disais que Baco est un artiste hybride ? C’est-à-dire un artiste à la croisée des plusieurs rencontres, de plusieurs mondes : Bob Chidou fait écho à Bob Marley, Baco est cet homme/artiste enraciné dans son pays natal. Dans tes chansons, se mêlent le shimaore, le kibushi, le français, l’anglais. Donc, Hybride dans ce sens-là.

Mourchid Baco : Ouais, on peut dire hybride, ouais. Mais, je rappelle juste un truc. Bob chidou, ça vient pas de Bob Marley. C’est une coïncidence. Après, je l’ai gardé.  Puisque j’ai chanté tellement du Marley, les gens pensent que ça a un rapport avec Marley. Non ! Bob Chidou, c’est… On m’appelle Bob depuis le collège. C’est dans un livre d’anglais. Il y avait Bob, Betty. Tu comprends ? Donc, comme je ressemblais un peu à Bob, mes potes m’ont surnommé Bob. Et comme je m’appelle Mourchidou, est né Bob Chidou. Comme ma mère m’appelle Chidou, les deux se sont mélangés. Mes potes d’enfance, quand on était au collège, beaucoup m’appelaient Bob. Et ça coïncidait avec Bob Marley. Bon, c’était parfait !

PROJECT-ILES : Revenons à l’idée de cet homme qui est enraciné et, en même temps, qui s’ouvre au monde, qui tend vers l’ailleurs.

Mourchid Baco : Pour moi, c’est ça qui est important. Mais, c’est qui est d’abord important, c’est les racines, parce que si tu es enraciné, tu peux aller où tu veux. C’est qui est important dans l’ailleurs, c’est ce qui est bon. Je prends ce qui est bon pour moi et ce qui peut être bon pour les miens. C’est ça qui est intéressant. La connaissance, on ne peut pas la trouver qu’ici. On peut découvrir plein d’autres choses bien à l’extérieur. C’est ce que j’exprime dans ma musique. Pour résumer, dans la musique que je fais, je ne suis pas allé si loin que ça. Justement, l’album que je sors reflète ça, parce que tout ce que j’ai pris, c’est la culture populaire musicale noire. Je rends aussi quelque part hommage à ça. Ce qui se mélange dans ma musique, le plus souvent, c’est du blues, du reggae. Il y a un peu de rap, du rock. Mais quand on dit rock, c’est d’abord Chuck Berry. Ce n’est pas Elvis Presley. C’est les Noirs qui ont inventé le rock. D’accord ! Mais avec la ségrégation, on ne pouvait pas les laisser être au top ! Pour moi, il est important d’amener les miens, ici, à savoir quelle est leur culture générale, en tant qu’Africains, en tant que Noirs dans le monde. D’accord ! C’est pour ça que j’insiste. C’est ça que je veux amener ici… Pour qu’eux comprennent que ce n’est pas juste des Mahorais. Ça ne veut rien dire. Mahorais, c’est d’abord bantu. Et des Bantus, il y en a partout dans le monde. Il y en a à Haïti, en Amérique. Tu comprends ? Et toute cette culture globale qu’on appelle « nègre », c’est notre culture générale. Donc, on a tendance, ici, à fuir cette culture. Pour moi, il est importantil y a des gens qui me disent : « ah ! Baco, nous, on attend que tu joues les anciens morceaux ! » ; oui, d’accord. Mais, maintenant, je dois apporter quelque chose. Parce que c’est vous qui avez choisi. Eux, ils ont choisi… Ce que nous vivons aujourd’hui, c’est très complexe. Et donc, si tu mets le rock, c’est une musique qui vient… c’est le cri qui vient du béton, quoi… du ghetto, du béton. Et si tu mets le blues, c’est pareil. Ça vient des champs de coton. Mais c’est dans les maisons en bois autour du béton. Et si tu dis le rap, ça vient direct de Harlem. C’est toujours le cri du béton, des nègres. Et si tu dis le reggae, c’est pareil. C’est le ghetto jamaïcain. En face, tu as le bétonnage de la vie… donc, c’est très important. Donc, moi, mon album qui sort, c’est entre la forêt et le béton. Si tu veux, on peut en parler après.

PROJECT-ILES : J’aimerais qu’on revienne sur le concept musical. Je ne sais pas s’il est toujours d’actualité. Il y a quelques années, tu parlais du concept de « zangoma ». Est-ce toujours d’actualité ? tu peux en parler ?

Mourchid Baco : C’est toujours d’actualité. Le concept « Zangoma » inclut le R’n’G, parce que… R’n’G s’écrit comme R’n’b. D’accord ! j’ai mis « G » exprès parce que le « R » représente justement toutes ces musiques que je viens de citer, le rock, le reggae, le rap… D’accord ! toute la culture nègre. Et le « G » renforce davantage… c’est le « ngoma ». Donc, Zangoma, c’est-à-dire que c’est cette musique, qui, à la base… son socle vient du tambour. C’est toujours la même chose, en sachant que, dedans, je le mets en sigle avec le R’n’G pour qu’on puisse bien dissocier. Mais Zangoma, c’est toujours le principe de notre musique. En fait, disons que j’ai, moi, en spécifiant, quand même mon style, qui est le R’n’G c’est-à-dire le mélange. Pour moi, le « ngoma » symbolise le souffle de la forêt. En fait, c’est qu’il faut savoir, c’est que la musique occidentale, souvent, est battue en binaire. Sa pulsation est binaire. Et même si c’est un ternaire comme la valse, ça s’écrit toujours 3, 4, c’est-à-dire que le 4 en dessus marque la forme binaire des choses, la noire, on dit. Et le troisième élément… notre musique, à nous, est surtout du ternaire. Moi, je couple les deux. C’est un intrus, en fait, qui veut entrer dans le binaire. Mais ce n’est pas un intrus pour moi, c’est la divinité elle-même, parce que c’est l’inconnu. Le ternaire, c’est un truc qui se rajoute chez les Occidentaux. Même là, la musique, c’est difficile pour les autres quand ils entrent dedans à cause de cet autre, cet intrus qui vient s’intégrer. C’est ça qui est le socle, qui est la forêt, qui est la nature. Et le ngoma, pour moi, il vient du troisième élément. Il vient de la forêt, il vient de la nature. Donc, il vient de Dieu. Tu vois, c’est pas fabriqué par le béton, par les hommes, c’est fabriqué par la forêt. C’est le troisième élément. C’est pour ça que j’insiste que s’il y a des enfants Dieu sur terre, c’est les Africains parce que c’est eux qui ont ce ternaire aigu. Et, tout le monde, au jour d’aujourd’hui, court vers ce ternaire, parce que c’est là où il y a le souffle, la paix. Et même dans la musique, tout le monde court vers le ternaire.

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PROJECT-ILES : Quelle relation entretiens-tu avec la nouvelle génération d’artistes, de musiciens locaux qui émergent ?  

Mourchid Baco : Mais, moi, j’ai toujours été avec les nouveaux, surtout le Hip Hop en général. J’ai toujours été un peu avec les jeunes. J’ai une affinité particulière avec le Rap. Du coup, je connais pratiquement tous ces jeunes du Rap, tels que La Garde impériale. Les groupes de Rap mahorais, j’en connais pas mal. Souvent, j’en invite sur scène, je les encadre un peu à Paris. Je leur prête mon studio. Je pense que je suis avec les jeunes. Mais, nous, on est confronté à un gros problème de structuration, qui est difficile. Du coup, pour sortir un artiste, il faut qu’il se batte lui-même, et, puis, il faut qu’il bouge ailleurs. Du coup, c’est peut-être très difficile pour les jeunes qui ont envie de rester chez eux et de pouvoir faire ça comme métier. Donc, ils essaient d’avancer mais sans infrastructures, sans soutien des institutions. Ça va être difficile, parce qu’il faut savoir qu’en France l’art en général est subventionné. D’accord ! Et comme il est subventionné, si les subventions sont coupées ou ne sont pas fournies aux associations ou aux entreprises culturelles, donc, il n’y a pas d’art. Et, donc, comme à Mayotte, il n’y a rien de tout ça, pas même la subvention… parce que ça devrait commencer par … par la collectivité locale qui doit investir dans l’art et la culture. Mais comme il n’y en a pas du tout, donc, je dirai que, par rapport à ici, pour l’instant, il n’y a aucun avenir pour la jeunesse, en tout cas, musicalement parlant. Le jeune qui reste ici aura très peu de chance de s’injecter dans l’industrie (musicale), sauf s’il se rapproche du continent africain.

PROJECT-ILES : Donc, tu les invites à partir ?

Mourchid Baco : Oui, à retrouver leurs principales origines. Il est important que nous reconnaissions, d’abord, ce que nous sommes. Ça n’empêche pas tout ce partenariat avec la France. Parce que, moi, je dirais plutôt que c’est un partenariat. D’ailleurs, le contrat est mal ficelé. Je pense qu’il faut rediscuter le contrat… Mais il est important que nous nous reconnections à nous-mêmes. Et, je pense que la première chose à faire, pour ces jeunes, c’est de se reconnecter au continent. Il y a plein de choses qui se passent à côté, beaucoup surtout en termes de Rap, etc. Et, ça, pour l’instant, je n’ai pas la solution, parce que, personnellement, je n’aurais jamais assez de fonds ni du temps, parce que je suis artiste comme eux, donc, pour pouvoir créer ce réseau tout de suite ; sauf quand je serai fatigué. Mais ça ne veut pas dire que je ne fais pas le nécessaire aujourd’hui mais ça demande beaucoup plus que moi, tout seul, ou toi, tout seul. Ça demande vraiment une conscience générale d’ici pour pouvoir avancer. Si la conscience d’ici ne se reconnecte pas à l’Afrique, on est mort. On est mort ! tu peux l’écrire en gros ! Baco a dit : « on est mort ! ». On est mort et tous les enfants sont morts ! s’ils comptent… s’ils comptent sur les subventions pour financer leurs carrières ici, les subventions qui n’existent pas, c’est foutu ! Donc, ça veut dire que, s’ils comptent que sur les Français pour produire leur truc, ils ont 5% de chance. Mais s’ils comptent fabriquer eux-mêmes et souvent aller côtoyer leurs frères à côté, ils auront peut-être la chance d’avoir un mec à côté qui leur dirait « putain, les gars, vous êtes bons, je vous amène en Afrique du Sud, je vous amène au Sénégal ». Et là, les portes s’ouvrent différemment.

PROJECT-ILES : Mais, c’est une autre approche, là ! D’habitude, ici, quand on entend les artistes, ils comptent beaucoup sur les subventions…

Mourchid Baco : Oui, c’est pour ça que je dis qu’il faut qu’ils se recentrent, qu’ils retrouvent leur africanité d’abord. On dit chez les Jamaïcains, les  Brooklynais, « self-made man ». Fabrique ton argent toi-même ! Tu te fabriques toi-même. Tu dois fabriquer ton argent. Maintenant, tu peux pas aller demander de l’argent à l’autre, puis lui cracher dessus. Si tu lui craches dessus, c’est parce que t’as une bonne raison. Et si tu prends son argent, c’est parce que t’as une bonne raison. Même si tu dois le prendre. T’as des arguments pour dire « je prends cet argent-là parce qu’il est à moi ». Mais tu dois avoir des arguments. C’est pas juste, tu prends parce que t’es une espèce de colonisé, tu arrives « nimbe roni mwana rihali pvavo ! mais ule kaniba rihali ! je ne peux pas faire ma musique ! ». Putain ! mais, personne t’a dit de faire la musique. T’as qu’à te démerder. Tu vois ? c’est d’abord ça, la conscience. Si les mecs, ici, ils pensent qu’il faut toujours leur donner l’argent pour qu’ils fassent la musique, ils ne feront jamais la musique. Fais la musique, si tu veux faire la musique. Sinon, tu fais autre chose. D’accord ! Après, on discutera pour les subventions. Toi-même, tu dois te dire « je fais ma musique, j’ai besoin de personne ». Il faut que ça soit plus qu’une passion. Si tu veux être maçon, tu ne vas pas attendre que le conseil général te donne des sous pour que tu sois maçon. Il faut que tu apprennes à être maçon. Moi, quand je voulais jouer du gabusy, j’ai dû suivre Rab. Tu sais ce qu’il m’a fait ? Un jour, il m’a dit « tiens-moi mon gabusy, je vais pisser. ». Après les avoir suivis pendant des mois et des mois, comme ça, j’avais 5 ans, il m’a dit « tiens le gabusy, je vais pisser ». Et dès que j’ai chopé le gabusy, lui, il savait. J’ai commencé à toucher. Il est parti et il est revenu. Dès qu’il est revenu, il m’a tenu la main et il a dit « non, ce n’est pas comme ça ! Mets la main ici ». Il a compris que je voulais le truc. Mais, si tu veux, c’est moi qui l’ai suivi. Et il a mis du temps avant de me donner son gabusy. Si je ne l’avais pas suivi, il ne m’aurait jamais donné son gabusy. Donc, c’est cette démarche de sagesse ancestrale qu’on doit retrouver. C’est pour ça que je tiens à ce que ce pays retourne en Afrique. Je m’en fous de son partenariat avec la France. Il faut qu’il reconnaisse son africanité, qu’il retourne dans sa sagesse ancestrale. A partir de là, on peut faire comme tu as dit là « Mais, Baco, tu es enraciné mais tu t’ouvres à plein de trucs ». C’est parce que je me connais…

PROJECT-ILES : En parlant de ce retour en Afrique, dans tes chansons, je trouve qu’il y a un thème qui revient souvent, justement, et qui a très peu été abordé par la littérature par exemple. C’est la question du passé. Chez toi, d’abord, puis, chez Mawana Slim après ou Mtoro Chamou, il est souvent question du passé. Vous interrogez beaucoup le passé, notamment le passé colonial. Est-ce que tu peux nous en parler ?

Mourchid Baco : En fait, le passé a fabriqué notre présent, comme notre présent va fabriquer notre futur. Ce qu’on plante aujourd’hui, on le récolte toujours après. Donc, si on plante du maïs aujourd’hui, on va récolter du maïs. Tu ne peux pas planter du maïs et récolter du riz. Ce n’est pas possible. (Rires). Donc, il est important de connaître notre passé. Le passé, c’est notre racine. Imagine le nombre de Baco qu’il y a avant moi, à partir de mon père, son père. Il ne faut pas oublier que jusqu’aux années 40, ici, il y avait encore les travaux forcés. Donc, comment on peut oublier en l’espace de si peu de temps ? Déjà avec l’affaire juive, ils oublient jamais. Mais, moi non plus. Parce que, moi, aussi, je suis millénaire. Donc, je suis obligé. Et, donc, comme mon passé a été étouffé, massacré, broyé, il est important que je rassemble les puzzles de mon passé depuis l’Egypte antique, depuis l’Egypte antique jusqu’à maintenant. Donc, tu vois, ça remonte à loin. Donc, c’est obligé que je parle de mon passé. Mon passé, il est fondamental pour mon présent et pour mon futur. C’est important d’aller dans le passé pour pouvoir, peut-être, remettre en question ou cogiter sur des choses que, nous, on a… Il faut comprendre que le Mahorais, c’est un disque dur formatable. C’est ça qui me dérange dans ce que nous sommes. Moi, j’ai croisé un jeune de vingt-trois ans, sa mémoire s’arrête en 1970. 1970. Le mec, en dehors de ça, il n’y a rien. Il ne connait que cette histoire qui commence en 1970. Mayotte commence en 1970. Est-ce que tu vois cette mémoire écrasée ? Donc, je ne comprends pas. Il y a un truc que je ne comprends pas. Comment des gens responsables dans ce pays peuvent permettre que leurs enfants aient la mémoire qui s’arrête en 1970 ? Ah ! On ne peut pas laisser des enfants avoir une mémoire qui s’arrête à il y a 30 ans. Il n’y a rien avant ! Avant, il n’y avait pas d’histoire ? Donc, on a un rôle énorme. On véhicule la mémoire. Mais ce n’est pas nous qui devons… Nous, on peut que véhiculer. Mais ceux qui vont pouvoir archiver, financer des emplois pour pouvoir archiver, financer des endroits pour pouvoir exposer… Les gardiens qui vont financer… les gardiens qui vont garder le truc, c’est pas nous, c’est les gouvernants. Localement parlant. On ne parle pas de la France. Notre propre organisation, elle doit être rigoureuse. Après seulement, on peut rediscuter cette histoire de contrat avec la France. Parce que, ça, on peut discuter à part, ça. L’histoire de colonie, de machin, on peut discuter à part, ça. Mais l’histoire qu’on doit absolument résoudre ici, c’est retrouver notre sagesse ancestrale et régler nos problèmes politiques, ici, c’est-à-dire notre conception politique. Quand on aura retrouvé ça, on pourra mieux développer mais avec notre propre sagesse. En ce moment-là, on aura la tête un plus reposée, comme les Bamana, et négocier et faire des contrats avec la France. Mais pas avoir un statut. On s’en fout du statut. On veut avoir un partenariat. On a plus que ça. Moi, je veux que mon père… je veux récupérer le salaire de mon père. Je veux absolument récupérer ça. Donc, si je prends leurs subventions. C’est pas à eux. Moi, je sais que c’est à moi. Ça appartient à mon père, ça. Donc, on peut faire des contrats avec eux, il y a pas de soucis, et discuter des salaires qu’on a perdu pendant les années 40, pendant les travaux forcés de mon père. On peut en discuter. Mais, pour l’instant, nous, on doit se recentrer. Pour moi, c’est primordial. Et si on voit que, nous, on est autre chose que ce que nous sommes, on est foutu.

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PROJECT-ILES : Alors, toi qui es rarement à Mayotte, qui vis en exil, quel regard portes-tu sur ton île natale ? Comment la vois-tu ? Comment l’envisages-tu ?  

Mourchid Baco : Ouais, c’est mitigé, c’est-à-dire que je ne comprends pas… il y a un truc qui m’échappe. Il y a un truc qui m’échappe… Tel qu’on est parti, je ne vois que la violence devant. Ouais. Je n’ai aucun espoir, je ne vois autre chose que la violence.

PROJECT-ILES : Un regard pessimiste alors ?

Mourchid Baco : Non, parce je ne suis jamais pessimiste. C’est-à-dire que c’est dans l’obscurité que jaillit la lumière. D’accord ! Donc, le jour où l’obscurité va taper ici. D’ailleurs, ça a déjà commencé. Donc, la nuit va tellement taper que tout le monde va se démerder pour essayer de voir un brin de lumière quelque part. Et, ce jour-là, d’accord, ce jour-là, c’est là où ça va changer. Ce serait peut-être trop tard… Pour ce qui est de nous-même… On serait autre chose. Ce jour-là, c’est obligé que ça change. Donc, c’est pas du pessimisme. Je sais que c’est dans l’obscurité que doit jaillir la lumière. Pour l’instant, on pénètre dans l’obscurité. Alors, moi, je dis « mais, pourquoi, les gars, vous êtes cons ? Pourquoi entrons-nous dans l’obscurité alors qu’on était déjà dans la lumière ? ». C’est que je ne comprends pas. Ici, je suis désespéré. Si tu me demandes quel est mon avis. Je dis mitigé. Mais désespéré. Tu vois ? Parce que les enfants n’ont plus de tête ; les enfants n’ont aucune sagesse qu’ils ont héritée de leur père ; les pères, aujourd’hui, n’ont que de la vanité, ils ne sont pas recentrés sur eux-mêmes, encore moins leurs enfants. Ecoute, j’ai chanté cette violence-là, il y a à peine 10 jours, c’est-à-dire il y a à peine 20 ans. J’ai chanté la violence qui allait arriver aujourd’hui. Ça a fini par arriver. Crois-moi, c’est simple de voir. C’est simple de s’injecter de culture. Tout à l’heure, tu as posé une question cruciale, pourquoi on s’attache au passé ? le passé engendre le présent et le présent engendre le futur. Il est très simple de voir le futur à partir du présent, parce que c’est pas dissocié. C’est comme le jour et la nuit. C’est juste le jour et, puis, la nuit. Tu vois ? c’est pas dissocié. Donc, il est très simple de voir le futur, sans dire que, voilà, je suis devin ou je suis prophète, na, na, na… Non ! c’est l’analyse basique d’une société. Et ce qui fait que demain…, et si tu plantes du maïs, tu récolteras du maïs, si tu plantes du mal, tu ne peux que récolter du mal, si plantes du bien, tu ne peux que récolter du bien. Et pour l’instant, dans ce pays, on ne fait que planter du malheur. Le Mahorais est content de dire « ah ! vas-y, la mort, je suis content. Vas-y, frappe-moi ! Viens ! Viens ! ». Tu comprends ? C’est pour ça qu’on doit retrouver notre africanité, absolument. C’est là qu’ils doivent retrouver la sagesse ancestrale, c’est-à-dire ce que leur père leur a légué. Et quand ils auront accepté ce que leur père leur a légué, là, ils viendront te parler de Dieu. Parce qu’ils auront accepté Dieu. Et là, ils pourront enfin trouver la paix.

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PROJECT-ILES : Pour finir, comment se passe la tournée, après la dernière qui date de 2014 ?  

Mourchid Baco : Ecoute, je préfère les petites salles. C’est mon dada, en fait, parce que je suis plus proche de mon public. Je peux le toucher. Je peux même descendre de la scène, parler avec eux. J’adore ça. En dehors des problématiques d’organisation, je suis toujours content de retrouver mes frères et sœurs. On se parle. Parce que, je trouve que, moi, dans ce que je fais, je parle. Tu vois ? Donc, je cause avec les miens. Ça se voit quand je monte sur scène, on parle ensemble. Il y en a qui entendent pas du tout, il y en a qui entendent. On cause ensemble. Finalement, au fond, on réfléchit ensemble, tout en étant dans une atmosphère positive. Donc, on réfléchit ensemble. Eux, quand ils reprennent les mots, avec moi, ça rentre dans leur tête, dans leur réflexion. C’est l’essentiel. Voilà ce que j’ai apprécié dans cette tournée. Je suis vraiment très proche des gens. C’est un grand plaisir. Il y a une bonne réception.

Propos recueillis par Assibatu Soidiki

« Beaucoup de femmes se sont vues, ou se voient en partie, dans Binta et elle aurait tout aussi bien pu être réelle. », Abubakar Adam Ibrahim.

Actualité
EDINBURGH, SCOTLAND – AUGUST 14: Nigerian novelist and writer Abubakar Adam Ibrahim attends a photocall during the annual Edinburgh International Book Festival at Charlotte Square Gardens on August 14, 2017 in Edinburgh, Scotland. (Photo by Roberto Ricciuti/Getty Images)

Abubakar Adam Ibrahim est sans doute l’une des grandes révélations de cette rentrée littéraire 2018. Originaire du Nord du Nigéria, son nom est apparu dans la première sélection du Prix Femina, finalement attribué à Philippe Lançon, pour son roman Le lambeau (Gallimard). La Saison des fleurs de flamme publié en France aux éditions de l’Observatoire a été saluée par la critique, à raison. C’est le récit des corps et des sens, Abubakar Adam Ibrahim peint une mosaïque de personnages complexes dans une société gangrenée par la haine. L’amour, trouble qui affleure l’héroïne et son agresseur semble vouloir déjouer cette morbidité à l’oeuvre. Un très beau roman qui vous marque longtemps après l’avoir refermé. Le texte est dans une belle traduction de l’anglais (Nigéria) par Marc Amfreville. Il a d’ailleurs reçu le prix NLNG Nigeria Prize for Literature. Un roman dense qui donne à voir une société musulmane, celle du Nord du Nigéria avec le regard d’un romancier sensible au sort réservée à la femme. Un roman iconoclaste.

Il a accordé à la revue PROJECT-ILES l’entretien qui suit, alors que son roman était dans la première sélection en France du Prix Femina et du prix Fnac 2018.

PROJECT-ILES : Pourcommencer, est-ce que vous pourriez nous parler de vous ? Où êtes-vous né ?De quelle partie du Nigéria vous êtes originaire ?

Abubakar Adam Ibrahim : Je suis né à Jos, au centre du Nigeria et c’est un endroit qui m’est cher. Même si je vis à Abuja depuis dix ans maintenant, je rêve encore de Jos et mes personnages sont conçus d’abord avec Jos dans mon esprit. J’ai une relation étrange avec cet endroit.

PROJECT-ILES : Vous êtes toujours journaliste dans votre pays, n’est-ce pas ? Pour quel journal travaillez-vous ? Sur quel sujet écrivez-vous ? Que préférez-vous dans le journalisme ? Et Quel genre de journalisme pratiquez-vous ?

Abubakar Adam Ibrahim : Je suis journaliste et j’écris pour le Daily Trust, une des plus grandes publications tu pays. J’écrivais beaucoup sur les arts et la culture, mais maintenant comme Editeur d’articles choisis, j’écris sur tout sujet et commissionne nos correspondants à travers le pays pour écrire des textes. Mais j’aime écrire sur les traumatismes, leur influence et le fait qu’ils ne reçoivent pas l’attention qu’ils méritent. 

PROJECT-ILES : Quelle est la situation pour la presse au Nigéria ? La liberté d’expression est-elle respectée, malgré le contexte politique ? 

Abubakar Adam Ibrahim : La presse a toujours bénéficié d’un certain niveau de liberté même durant les jours sombres de la dictature militaire, en comparaison avec d’autres pays dans des situations identiques. Oui, il y a toujours des cas de journalistes emprisonnés, comme le journaliste qui a été détenu pendant deux ans sans procès, mais ceci n’a pas empêché les journalistes d’exercer leur métier et d’essayer de tenir les dirigeants comme responsables. 

Sur l’écriture

PROJECT-ILES : Saison n’est pas votre premier roman, n’est-ce pas ? Qu’écriviez-vous avant ? des nouvelles ? des poèmes ? des essais ?

Abubakar Adam Ibrahim : J’ai fait de tout en fait. Mon premier prix d’écriture a été pour une pièce radiophonique. Mon premier livre était un recueil de nouvelles intitule « The Whispering Trees ». Et j’ai récemment gagné un prix pour une pièce créative de non fiction.

PROJECT-ILES : Combien detemps pour écrire La Saison ?

Abubakar Adam Ibrahim : En tout, je dirais quatre ans depuis le premier mot jusqu’à la publication. Cela m’a pris deux ans pour écrire une première version. Les réécritures et corrections ont pris deux autres années.

PROJECT-ILES : Parlez-nous de vos influences ? Du pays, Afrique, du monde ?

Abubakar Adam Ibrahim : Tout ce que je lis m’influence, parfois positivement, parfois pour la raison opposée.Je ne sais pas à quel point on peut être influencé, mais je trouve les travaux d’écrivains comme Cyprian Ekwensi vraiment intéressants. Naguib Mahfouz aussi àun certain niveau, Michael Ondaatje et Gabriel Garcia Marquez entre autres.

PROJECT-ILES : Est-ce que le personnage de Binta s’inspire de la vie réelle ? Pourriez-vous expliquer comment ce personnage vous est venu ?

Abubakar Adam Ibrahim : Bintaest complètement fictive. Elle existe seulement dans ma tête et n’est inspiréede personne. Mais beaucoup de femmes se sont vues, ou se voient en partie, dansBinta et elle aurait tout aussi bien pu être réelle. Une femme m’a appelél’autre jour et jure qu’elle avait vu Reza récemment à Jos. Mais cespersonnages existent uniquement dans le livre.

PROJECT-ILES : L’amour et la haine sont apparemment les sujets de votre roman. Est-ce que la haine a transformé le pays et plus précisément le Nord ?

Abubakar Adam Ibrahim : La haine dans ce contexte est un produit de l’accumulation de frustration. Elle ne vise pas certaines personnes pour ce qu’on pense qu’elles ont fait, mais elle est un produit d’un système qui a échoué, d’une société qui a échoué et qui foule la justice aux pieds. Alors le ressentiment, la frustration grandit et les gens trouvent des moyens de les exprimer. Le politique devient personnel et le personnel devient politique et vous avez des émeutes, des tueries et l’effondrement de la loi et de l’ordre.

La réception de vos œuvres

PROJECT-ILES : Vous aviez été en course pour le Prix Femina en France (finalement attribué le 5 novembre à Philippe Lançon, pour Le lambeau). Comment avez-vous réagi en l’apprenant ? (NDLR : cet entretien a été réalisé avant l’attribution du Prix Femina, le 5 novembre 2018.)

Abubakar Adam Ibrahim : Desnouvelles passionnantes. Je n’ai réalisé l’importance du prix que lorsque j’aivu l’excitation de mes éditeurs et de ceux très familiers avec le monde littérairefrançais. Je suis heureux que le livre soit considéré pour le prix et particulièrementheureux que mes éditeurs aient cru en mon livre.

PROJECT-ILES : Quelle a été la réaction après la publication de Saison au Nigéria ? Et comment vous jugent-ils maintenant que vous êtes publié à l’étranger ?

Abubakar Adam Ibrahim : Les gens étaient très contents de lire une histoire qui parle d’eux et qui leur parle. Beaucoup se reconnaissent dans les personnages et dans l’histoire et cela veut dire beaucoup pour eux. Depuis la publication, le livre a inspiré beaucoup de conversations sur les problèmes divers et l’écho de l’histoire ailleurs, en Europe et en Asie. Ceci est une preuve de notre humanité collective et de nos expériences communes, sans considération de race, langage, culture ou religion. Pour moi, c’est le triomphe de la littérature.

Propos recueillis par Nassuf Djailani,

un entretien traduit de l’Anglais(Nigeria)

par Mialy Andriamananjara

Le Grand Prix de traduction de la Ville d’Arles 2018 à Elisabeth Monteiro Rodrigues

Actualité

Les traducteurs et traductrices sont ces passeurs qui sont trop souvent laissés dans l’ombre. Cette ombre parfois imposante de l’écrivain démiurge. Mais arrive parfois que le sort fasse bien les choses et rétablisse un peu de « justice ». Un peu de lumière pour ces créateurs, et créatrices de passerelles avec la magie de la langue, des langues. Justement, Elisabeth Monteiro Rodrigues vient de remporter le Grand Prix de traduction de la Ville d’Arles 2018, pour sa traduction du portugais des nouvelles du romancier, poète et homme de théâtre Valério Romão, De la famille, paru dans la très belle maison d’édition Michel Chandeigne, en 2018. Ses traductions ont été plusieurs fois remarquées par le jury et ont contribué à révéler de nombreux auteurs en France tels que Mia Couto et Valério Romão.

Depuis 1995, le Grand prix de traduction de la Ville d’Arles (http://www.atlf.org/grand-prix-de-traduction-de-la-ville-darles-2018/), récompense la traduction d’une œuvre de fiction contemporaine remarquable par sa qualité et les difficultés qu’elle a su surmonter. Ce prix est doté de 3500 € par la ville d’Arles.

Elisabeth Monteiro avait accordé un entretien à la revue PROJECT-ILES en 2015, dans le cadre d’un numéro sur la littérature mozambicaine, avec un dossier consacré à l’œuvre du romancier mozambicain Mia Couto. Le dernier texte qu’elle a traduit s’intitule : Histoires rêvérées[1].

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PROJECT-ILES : Vous traduisez l’œuvre de Mia Couto depuis une dizaine d’années ? Comment aborde-t-on la traduction d’un livre de Mia Couto ?

Elisabeth Monteiro Rodrigues : Sa lecture en portugais rayonne d’une beauté saisissante, la beauté de la langue et des voies qu’elle emprunte. Tour à tour drôle, bouleversante, poétique, elle nous entraîne sur des chemins mystérieux et inattendus. Elle nous enjoint de nous débarrasser de nos idées préconçues afin de nous laisser pénétrer par l’Autre Côté, l’autre pays. Nous voilà conviés à un voyage et c’est ce voyage dans la langue que j’éprouve toujours en premier lieu. Le voyage achevé, les images et les métaphores prennent corps, comme autant de voix qui s’inscrivent durablement en moi et que je ferai entendre au lecteur.

Ensuite il se passe un ou deux mois, parfois davantage, afin que le texte s’imprègne en moi. Je travaille par couches, je réalise au moins trois versions de ma traduction : la première je la veux comme un calque de l’original, une sorte de langue à mi-chemin, entre le portugais et le français, la deuxième aborde la rive du français et enfin la troisième, je l’espère, aura accompli son voyage. Je pense souvent à la rumination médiévale, «ingurgiter» le texte afin de le laisser cheminer en moi et en déplier le sens.

PROJECT-ILES : Quelles sont les principales difficultés liées à la traduction des romans et des nouvelles de Mia Couto

Elisabeth Monteiro Rodrigues : Il y a d’abord ce mélange savamment orchestré de registres de langue. Les romans de Mia Couto s’articulent autour d’un narrateur qui donne la parole à différents personnages qui nous restituent leur histoire. La tâche première est donc de faire entendre cette multiplicité de voix dans leur singularité. À quoi vient s’ajouter la prégnance des métaphores ancrées dans les quatre éléments et dans le monde végétal et animal. Et il y a bien sûr les créations lexicales, les mots valises, les proverbes fixés ou détournés, les jeux de mots que l’on retrouve abondamment dans Tombe, tombe au fond de l’eau, Le dernier vol du flamant, Le fil des missangas, Poisons de dieu, remèdes du diable ou dans La pluie ébahie. Je peux alors passer des jours et des jours sur un mot, une expression etc…, jusqu’à ce que je trouve en créant un mot en français, en utilisant des archaïsmes ou en détournant l’emploi sémantique ou grammatical des mots en français. Et si cela ne fonctionne pas, apparaît forcé ou artificiel, il me faudra alors faire l’expérience de la perte et du deuil, j’aurai alors recours à la compensation en glissant ailleurs une création : j’ai ainsi par exemple utilisé le mot illuné rencontré chez Rimbaud pour traduire un mot portugais très courant enluarada (baigné par le clair de lune).

PROJECT-ILES : Et quelles sont les joies ?

Elisabeth Monteiro Rodrigues : Parfois une simple phrase comme dans L’accordeur de silences « Je suis, disons, émigrant d’un lieu sans nom, sans géographie, sans histoire » ou dans La confession de la Lionne « Il fait nuit il n’y a plus d’ombres au monde ».

PROJECT-ILES : Comment décririez-vous le portugais de Mia Couto ?

Elisabeth Monteiro Rodrigues : C’est d’abord du portugais du Portugal et du Brésil – Mia Couto a une grande admiration pour João Guimarães Rosa. C’est bien sûr du portugais du Mozambique, du portugais mâtiné des langues bantoues, mais aussi de l’anglais et de l’afrikaans. La singularité du portugais de Mia Couto tient dans l’utilisation de tous les ressorts de la langue pour créer la langue la plus à même d’incarner la diversité du Mozambique.

PROJECT-ILES : Avez-vous senti une « évolution » dans son écriture ?

Elisabeth Monteiro Rodrigues : L’accordeur de silences marque indubitablement une rupture qui semble se poursuivre avec la Confession de la lionne. Les mots valises, jeux-créations ont quasiment disparu, son écriture est plus «classique». Ce qui me frappe c’est la matière des mots, la puissance des images poétiques convoquées et la musicalité de la phrase. Cette rupture est d’autant plus frappante que je traduis actuellement l’un des premiers livres de Mia Couto, un recueil de nouvelles parues en 1994 dans lequel foisonnent les jeux-créations.

Propos recueillis par Nassuf Djailani

[1] Publié en 1994, c’est un recueil fondamental dans la genèse de l’œuvre de Mia Couto, de son écriture si souvent commentée et de sa filiation avec João Guimarães Rosa. Les néologismes, les idiomatismes, les proverbes détournés, les jeux de mots font ici florès. Autant de singularités que la traduction tente de restituer par des archaïsmes, en détournant l’emploi sémantique ou grammatical des mots, en créant des mots composés ou des néologismes (par la préfixation, suffixation, mots valises et fusion de deux mots), afin de faire entendre le bruissement de la langue.

Big Jim remet le couvert et promet un sacré gueuleton

Actualité

Les nouvelles en provenance d’Outre-Atlantique ne sont pas très bonnes, c’est le moins que l’on puisse dire. Aux élections des midterms qui ont eu lieu ce mardi 6 novembre aux USA, le parti démocrate a désormais la majorité de la chambre des représentants, tandis que le parti républicain assoit sa domination au Sénat. Pour se consoler de trumpisation des esprits, il faut lire ou relire A Really Big Lunch, ou encore Un sacré gueuleton signé Jim Harrison. Un recueil de 375 pages, traduit pour les éditions Flammarion par Brice Matthieussent. Le sous-titre est savoureux : Manger, Boire et Vivre et le contenu lumineux, parfois caustique, hilarant.

 

Né en 1937 dans le Michigan, aux Etats-Unis, Jim Harrison est décédé dans son sommeil le 26 mars 2016 dans sa maison de Patagonia, en Arizona. Depuis, son départ, sont parues en français ses Dernières nouvelles, ainsi que Le Vieux Saltimbanque, à titre posthume. Ce sacré gueuleton est la dernière publication aux éditions Flammarion, et ça vaut vraiment le détour.

« Tous les lecteurs de Jim Harrison connaissent son appétit vorace pour la bonne chère, les meilleurs vins et autres plaisirs bien terrestres qui irriguent son œuvre. Grâce à ce Sacré gueuleton, même les plus fidèles d’entre eux seront surpris de découvrir l’étendue de ses écrits sur le sujet » prévient son éditeur.

Ulf Andersen Archive - Jim Harrison

FRANCE – SEPTEMBER: Author Jim Harrison poses while in France during September 2002.(Photo by Ulf Andersen/Getty Images)

« Manger » nous dit Jim, « est une course contre la montre. Ce matin, j’ai abattu un énième crotalidé (serpent à sonnettes) près des marches de mon bureau, son corps agité de soubresauts s’effondrant enfin en point d’interrogation. Finis les déjeuners de rongeurs pour ce salopard de républicain dont un parent a tué Rose, mon setter anglais bien-aimé ! J’ai jeté le serpent mort en pâture aux cochons, et la grosse truie, Mary, l’a dévoré avec le plaisir évident d’un homme affamé se régalant d’une assiette de foie gras. Elle m’a souri comme pour me dire : « Merci, nous sommes bien ensemble sur terre. Quand tu dégusteras mes gros jambons, je gambaderai au paradis dans un champ de maïs doux et de melons cantaloups bien mûrs. »

Autre exemple, dans un chapitre intitulé : Critiquer un vin, critiquer un livre (p. 75), l’écrivain revient entre autre sur son expérience, son attitude, face à la critique. C’est plein d’enseignements :

« Dans mon premier article évoquant les critiques oenologique et littéraire, « Comparaisons oiseuses », je me suis énervé sur ces sujets sensibles, et quelques-uns d’entre vous se sont sentis contrariés. Cette réaction rappelle le conte pour enfants, Les Nouveaux Habits de l’empereur. Selon votre religion, seul Jésus, Mahomet ou Bouddha sont sans tache. Tous les autres mortels manquent quand à eux régulièrement de certains vêtements. Un jour qu’enfant je pêchais avec mon père, il m’apprit à ma grande consternation que la reine d’Angleterre allait aux toilettes comme tout le monde. Nous savons qu’Einstein fut parfois un mari infidèle et je me souviens d’un article dont l’auteur écrivait que « Picasso restait insensible aux besoins des femmes ». Même un homme aussi imposant que le président des Etats-Unis est sujet à l’erreur. Au début de ma carrière, mon recueil de nouvelles intitulé Légendes d’automne a été éreinté dans la presse londonienne par le célèbre C.P. Snow. J’ai alors bâillé avant de me rendre à la banque pour y faire un énième dépôt de mes droits d’auteur. Nous craignons le négatif, mais sans lui il n’y a pas de positif ». Le baron de Leicester Charles Percy Snow en prend ainsi pour son grade, et ils sont nombreux ainsi à faire les frais de la verve du Big Jim.

 

Les textes que composent ce recueil, sont rassemblés pour la première fois en un seul volume, ces articles publiés au fil de sa carrière ne se contentent pas de célébrer les plaisirs de la table. Savoureux quand il croque les travers comparés des critiques littéraires et des experts œnologues, féroce quand il brocarde l’affadissement du goût et la nourriture industrielle, Big Jim parle de gastronomie avec la même verve que lorsqu’il évoque la littérature, la politique, l’amour des femmes ou l’amour tout court. En chemin, il déroule des recettes toujours réjouissantes, parfois inattendues, et fait preuve d’un humour dévastateur à l’égard des pisse-vinaigres de tout poil. Parents, amis, écrivains, hommes politiques et personnages de roman se croisent au fil des pages pour composer un autoportrait du gourmand vagabond, une biographie en creux de l’auteur de Dalva, de Légendes d’automne et du Vieux Saltimbanque. Avec ces multiples entrées, ce livre est un véritable festin littéraire qui comblera tous les appétits, grâce notamment aux recettes que glisse l’amoureux des bonnes tables.

 

Passionné par la France, et par sa cuisine, il confie dans un texte qui a donné son titre à ce recueil que : « Si l’on devait m’apprendre que j’allais bientôt passer l’arme à gauche, j’ai souvent pensé que je rejoindrais Lyon pour y manger comme quatre durant un bon mois, après quoi on pourrait me jeter d’une civière dans le Rhône bien-aimé. Peut-être y nagerais-je au fil du courant jusqu’à Arles pour y savourer mon dernier dîner. »

Un sacré gueuleton est un recueil sublime. Les petites formes qui tissent ce recueil sont écrites dans une si belle langue, que l’on ne s’en rassasie pas. Jim, écrit, par ailleurs que le « gourmand est celui qui continue de manger alors qu’il n’a plus faim ». Surtout quand il évoque par exemple, le spectacle éblouissant d’une « jeune femme grimper adroitement l »escalier jusqu’à l’orgue de l’église et se mettre à jouer du Bach si fort que les pierres ont bourdonné sous mon corps ». La scène se passe à Aix-en-Provence, où l’écrivain était de passage.

Un texte à savourer. « Un seul mot d’ordre : être modéré à l’excès », tempère-t-il.

 

Nassuf Djailani

 

Pour poursuivre :