« Au milieu des cataclysmes, des fureurs, des haines, il y a toujours un sourire qui affirme la présence de l’humanité »

Actualité

Mbarek Ould Beyrouk, romancier mauritanien signe aux éditions Elyzad en septembre 2018 : « Je suis seul ». Un très beau roman qui interroge sur la question du fanatisme. Et des conditions de bascule. Un personnage caché dans un village assiégé descend en lui-même pour tenter de comprendre ce qui a mené à ce chaos. Tout le long du roman, il attend que son ex-femme, chez qui il est venu se réfugier, revienne le délivrer. Reviendra-t-elle ? C’est tout l’enjeu du roman. Beyrouk, a reçu en 2016, le Prix Ahmadou Kourouma pour son précédent roman Le tambour des larmes. Il revient pour la revue PROJECT-ILES sur ce roman plein de poésie.

PROJECT-ILES : D’abord, est-ce que vous pourriez nous expliquer pourquoi ce titre : « Je suis seul » ? Est-ce qu’il faut y voir un cri du cœur lancé par le narrateur à Nezha, cet amour auquel il a renoncé pour Selma ? Ou est-ce plutôt la détresse de toutes ces populations sous le joug des islamistes ?

Mbarek Ould Beyrouk : J’ai en réalité bien hésité avant de choisir ce titre-là. Il m’a d’abord apparu comme un titre provisoire, mais l’éditeur a trouvé qu’il s’agissait là d’un très bon titre. En réalité c’est bien la solitude qui plane dans ce roman, solitude du personnage principal coupé de la vie, reclus dans une pièce exiguë, solitude des populations qui se retrouvent prisonnières de fanatiques, solitude de la cité isolée dorénavant du reste du monde. Solitude, je dirais aussi de la compassion qui ne trouve plus preneur.

PROJECT-ILES : Pourquoi aviez-vous choisi de ne pas donner de nom ni de prénom à votre narrateur ? Un choix délibéré pour créer du manque, de la frustration chez le lecteur ? C’est un peu le sentiment que l’on éprouve tout le long. On se pose la question de savoir comment il s’appelle. Etait-ce délibéré ? Et pourquoi ?

Mbarek Ould Beyrouk : C’est vrai, le narrateur n’a pas de nom, il a perdu ce signe distinctif, il est nous tous mais en même temps il existe. Il a une vie particulière, des angoisses particulières, des peurs particulières, des amis, des gens qu’il aime et d’autres qu’il redoute. Comme nous tous.

PROJECT-ILES : D’où vous vient le personnage de Nezha ? Existe-t-il vraiment des figures comme elle dans ces pays pris d’assaut par les fanatiques ? On est pris d’admiration et de fascination pour cette héroïne. Comment avez-vous construit ce personnage ?

Mbarek Ould Beyrouk : Au milieu des cataclysmes, des fureurs, des haines, il y a toujours un sourire qui affirme la présence de l’humanité. Nezha est ce sourire-là, notre part de lumière. Ai-je vraiment construit ce personnage ? Il s’impose de lui-même au cœur de toute cette perversité.

PROJECT-ILES : Vous donnez juste deux trois éléments pour que les personnages soient vraisemblables, mais vous basculez très vite dans la retenue. Pourquoi ce choix très minimaliste dans la description des personnages ? La recherche de l’efficacité sans doute ?

Mbarek Ould Beyrouk : J’adore lire Balzac mais je ne suis vraiment pas balzacien. Je fais un croquis des personnages au lieu de leur dresser de vrais portraits, il reste toujours en eux tout de même une place de mystère, mais je crois cependant qu’ils sont vrais, que le lecteur peut les sentir.

PROJECT-ILES : Une question sur la construction même du roman. Pourquoi cette alternance des récits, ces retours en arrière permanentes, (avec la convocation des souvenirs pour faire évoluer le roman) ? C’est très astucieux, n’est-ce pas ? On est bluffé à chaque fois par la construction, la manière dont vous faites alterner les voix, l’enchaînement des actions.

Mbarek Ould Beyrouk : Je ne sais pas comment se construit un roman, je ne me pose pas de questions à cet égard, je réunis un puzzle, j’écris une histoire telle que je la sens, je ne cherche nullement à bluffer ni à surprendre, je cherche seulement à souligner ce qu’il y a de plus profond, de plus humain dans un récit. Tous mes romans sont comme ça, l’histoire évolue en zigzaguant, mais elle évolue.

PROJECT-ILES : Est-ce que vous pourriez revenir sur le personnage de Ethman, celui qui représente le mal absolu dans ce roman. Qu’est-ce qui justement le fait basculer dans la folie meurtrière ? Le viol de sa promise, est-ce seulement cela qui le précipite ou est-ce l’absence de perspective ?

Mbarek Ould Beyrouk : Ethman est un homme perdu, perdu pour lui-même. Ses douleurs, ses ambitions sont devenus haines aveugles. C’est le sort de tous les fanatiques, délaisser leur part d’humain.

PROJECT-ILES : Vous semblez pointer également, l’extrême inculture islamique des fous de Dieu, et vous leur opposez d’ailleurs la figure de Nacerdine, l’aïeul du narrateur, un mystique éclairé qui possède la science du texte. C’est une démarche essentielle aujourd’hui que doit accomplir la littérature ? C’est la vôtre ? Celle de créer du sens ?

Mbarek Ould Beyrouk : L’inculture islamique, et l’inculture tout court des fanatiques, tout le monde la connait, vous savez bien ici en France qu’une bonne partie d’entre eux proviennent du monde interlope. On ne peut pas tuer indistinctement des gens quand on possède un vrai fond de culture. Le terrorisme c’est l’ignorance puis la haine aveugle, un sentiment de frustration qui vous fait détester tout et tous, et vous-même en particulier.

Nacerdine est un mystique du XVIIème siècle qui appela ici en Mauritanie et dans le nord du Sénégal à l’émergence d’un Etat théocratique, il sut conquérir une bonne partie de la vallée du Sénégal ainsi que de la Mauritanie actuelle, il fut vaincu par une coalition des tribus arabes de Mauritanie des princes du Waalo et de l’administration française de Saint Louis du Sénégal. Il prônait lui aussi l’égalité, la fraternité, le respect des dogmes religieux, l’arrêt du commerce des esclaves mais tout ça sur fond de sainteté et de fanatisme. Il y a eu dans l’histoire de notre région plusieurs émergences due à l’extrémisme religieux mis au profit d’ambitions politiques, c’est d’ailleurs, je crois un phénomène mondial. Dans ce roman je fais d’ailleurs un clin d’œil à un excellent roman, La guerre de la fin du monde de Vargas Llosa, là aussi il s’agissait d’un prêtre fanatique qui au XIXème siècle a appelé à se révolter cotre la République et la Laïcité.

PROJECT-ILES : Accepteriez-vous que l’on parle d’anti-héros s’agissant du narrateur ? Pourquoi ce parti de ne pas en faire un vrai héros ? Pour montrer la complexité de sa situation ?

Mbarek Ould Beyrouk : Non. A la limite, il n’existe pas de héros ni d’anti-héros ou plutôt si vous voulez il en existe des milliards. Quand apparait l’aveuglement, on se pare des habits de l’héroïsme mais tout cela c’est du faux, grattez un peu et vous rencontrerez la misère humaine ; platement humaine.

PROJECT-ILES : Vous créez une extrême frustration à la fin du roman, en n’expliquant pas ce qui se passe après le face à face entre le narrateur et Ethman. Pourquoi ce refus de donner à voir ? Ouvrir l’imaginaire ?

Mbarek Ould Beyrouk : Non, je ne veux pas créer un état de frustration, je veux seulement ouvrir vers l’ailleurs vers demain, vers l’inconnu, là où notre imagination, peut voguer, créer.

PROJECT-ILES : Quel accueil ce roman a-t-il reçu dans votre pays, la Mauritanie ? En Afrique en général ? Dans le monde arabe ? A-t-il d’ailleurs été traduit ?

Mbarek Ould Beyrouk : Ce roman et sorti il y a moins d’un mois. On me parle déjà de traduction en Anglais et même en néerlandais. En Arabe je ne sais pas, vous savez le roman dans le monde arabe est en agonie. J’ai reçu d’excellentes critiques en Afrique et ailleurs. Je crois tout de même que ce roman répond à quelque chose, c’est ce que j’ai cru sentir en écoutant les autres, mais vous savez quand on termine une œuvre, on est déjà ailleurs, on pense déjà à une autre création. L’écriture est une passion qui vous fais toujours oublier l’instant.

Propos recueillis par Nassuf Djailani

 

Publicités

Le journaliste Zola à la reine Fatouma Djombé, reine de Mohély

Actualité

 

« Se sentir la continuelle

et irrésistible nécessité

de crier tout haut ce qu’on pense,

surtout lorsqu’on est seul à le penser,

et quitte à gâter les joies de sa vie ! »

E. Zola, Préface à Une campagne, 1882.

 

Alors que la reine Fatouma Djombé (sic) en visite à Paris, est venue demander la protection de La France dans les conflits qui opposaient les sultans des Comores, Emile Zola adresse une lettre ouverte qui, sous prétexte de la guider dans Paris, présente un tableau satirique du régime et de la société du second Empire.

La lettre date de 1868, publiée dans le journal La Tribune du 12 juillet.

Une lettre encore brûlante de vérité, car ce que décrit Zola est d’une grande actualité. Dans la rubrique Causerie, Emile Zola, irrévérencieux et pleins d’audace, propose d’abord à la reine d’être son guide dans Paris. « Il est des journaux qui indiquent aux nobles étrangers les édifices qu’ils doivent visiter, les plaisirs qu’ils leur faut prendre (…) Nous procéderons par jour », suggère le journaliste Zola.

D’emblée le journaliste maniant la satire s’en prend à la bureaucratie française, sous l’œil de la reine : « le lundi matin, visitez un de nos ministères. Amusez-vous à suivre la filière administrative d’une affaire quelconque ; vous verrez comme quoi l’autorisation de poser une borne dans un champ peut demander plusieurs années d’examen. Jetez surtout un coup d’œil dans les cartons ; la vue de ces nécropoles où dorment tant de projets oubliés vous réjouira infiniment. Vous apprendrez-là qu’un gouvernement sage repose sur un peuple d’employés qui bâillent de dix heures à quatre heures. Quand vous rentrez dans vos Etats, vous paierez le plus de fainéants possible, et votre royaume s’endormira avec une lenteur majestueuse. (…) »

Là-dessus, les ministères actuels pullulent de fonctionnaires fantômes, recrutés par clientélisme, radiés par les successeurs. Zola, égrène ses propositions sur les 6 jours premiers jours de la semaine. Avant d’ajouter : « Enfin, le dimanche matin, pour vous reposer, visitez à pied nos faubourgs, dans le plus strict incognito. Vous y verrez ce qu’il est bon qu’une reine voie : beaucoup de misère, beaucoup de courage, une irritation sourde contre les oisifs et les voluptueux. Vous y entendrez gronder la grande voix du peuple qui a faim de justice et de pain. »

Avant de poursuivre : « Je vous conseille de passer tous vos après-midi au Corps législatif. On y parle par milliards en ce moment, et c’est toujours réjouissant d’entendre énoncer de gros chiffres, surtout quand on goûte l’intime volupté de ne pas avoir sorti un sou de sa poche. Vous y admirerez en outre le travail de machine puissante et docile qu’on appelle la majorité. Vous éprouverez à coup sûr le désir d’avoir chez vous une machine semblable, qui applaudisse complaisamment tous vos actes. Demandez aux préfets ce que coûte chaque rouage. »

(…) Le débat sur la fiscalité, la fraude fiscale et la grogne contre le trop d’impôt fait toujours rage, quel que soient les majorités en France. Rien n’a vraiment changé de ce point de vue.

EmileZola

Dans un développement, plein de lucidité, le journaliste Zola poursuit : « Vous le voyez, madame, si nous n’avons ni millions ni armées à votre service, nous pouvons encore vous servir à quelque chose. Mettez-vous à l’école chez nous, et vous ne sentirez plus le besoin de replacer votre époux sur le trône, vous gouvernerez vous-même, vous doterez votre pays d’institutions aussi belles et aussi impeccables que les nôtres. »

Les Comores ont abandonné le système monarchique pour la démocratie, mais toujours avec des institutions fragiles. Jamais une femme, n’a encore été élue à la tête de l’Etat fédéral.

« Mais peut-être n’êtes-vous pas ambitieuse. Vous n’avez, pour toute suite, dit-on, qu’un cuisinier et qu’une chambrière. Entre nous, cela me parait devoir suffire à une femme : une chambrière pour qu’elle aille décemment vêtue, un cuisinier pour qu’elle ne meure pas de faim. »

Et la conclusion de la lettre est à l’image de tout le combat de Zola journaliste et écrivain : « Alors, madame, retournez dans votre pays, ôtez les bottines à talons qui vous gênent, dormez en paix dans votre palais de bois, et faites-en sorte que votre peuple vive libre et heureux. Vous en savez plus que nous. » Il reste encore du travail.

Nassuf Djailani

Un texte publié, dans un recueil intitulé : « Ah ! Vivre indigné, vivre enragé !… », quarante ans de polémiques. Choix de textes, introduction, notices et notes, par Jacques Vassevière, Livre de poche, dans la collection La lettre et la plume, 2013. Les pages citées sont situées entre les pages 81-85.

« Je suis seul », un roman sublime sur le dégoût du fanatisme et la foi en la vie

Actualité, LITTÉRATURE FRANCOPHONE

 

Je suis seul, le dernier très beau roman de Mbarek Ould Beyrouk est une introspection d’un personnage qui n’est d’ailleurs pas nommé, mais qui est reclus dans une petite chambre, quand son village est pris d’assaut par des fanatiques islamistes. Il est le descendant de Nacerdine, un mystique et un grand chef tribal que le personnage principal évoque et invoque pour qu’il vienne le sortir de l’impasse. L’homme est un journaliste en rupture de ban après l’arrivée des islamistes, dans un village qui n’est pas non plus identitifié.

Il est venu se réfugier dans son village, auprès de son ex-femme, appelée Nezha. Ce deuxième personnage sera d’ailleurs le fil rouge de tout le roman. Le héros, à qui l’auteur ne donne pas de nom, monologue tout le long. Ce sont des flashbacks qui font revivre ses souvenirs et ses désirs d’évasions. Le personnage principal se refuse de se présenter comme un héros. Il se trouve même lâche à l’image de la majorité de la population qui a décidé de fuir ou de rester et de courber l’échine. S’ensuit une réflexion sur « Comment devient-on berger omnipotent d’un troupeau, d’un troupeau d’aveugles ? », autrement dit, « comment devient-on chef de guerre ? », voilà entre autres les questions de fond qui sont posés en creux par le narrateur.

Au fil du court roman, apparaissent des personnages comme Ethman, la figure du mal absolu. Il a été l’un des amis d’enfance du personnage principal, jusqu’au jour où il apprend que sa promise, a été violée par les soldats du régime. C’est un peu la bascule du roman. Comment plonge-t-on dans l’horreur islamiste ? Quel peut en être la motivation ? Beyrouk ne propose pas des réponses définitives, il ne fait que suggérer des pistes en forme de questions. Ces fous, auraient-il manqué d’amour et de considérations dans leur enfance ? L’humiliation ne serait-il pas à l’origine de cette folie meurtrière ? Qu’est-ce qui fait qu’à un moment donné ils deviennent ces bêtes immondes qui ne sont motivés que par la mort, avec le carburant de la haine dans les veines ?

Quand il introduit, le personnage d’Ahmed, Beyrouk semble suggérer l’idée que dans les rangs de ces fous de Dieu, tous les profils ne se ressemblent pas. Ahmed, frère de Nezha, part dit-il chercher la connaissance en Afghanistan ou au Pakistan, avant d’être incarcéré à Guantanamo. Le personnage doute sur sa culpabilité, car l’ayant connu enfant, il ne croit pas en sa radicalisation. Pour lui, l’incurie politique, la corruption dans le pays, font que les jeunes n’ont d’autres perspectives que le départ, ou l’entrée dans l’islamisme radical. Pourtant, Beyrouk fait prendre un autre tournant à son roman, c’est celui de l’Amour. D’ailleurs l’anti-héros se pose en permanence la question de savoir : Comment continuer d’aimer, dans ce monde où tout concours à supprimer la vie, les rires, l’ivresse, la légèreté, l’amour ?

Le roman aurait d’ailleurs pu s’appeler En attendant Nezha, ou En attendant le retour de Nezha. Car le narrateur pense à elle tout le temps. Bien qu’étant divorcé d’elle, il se découvre encore amoureux de celle qu’il a quitté « lâchement » dit-il pour rejoindre Selma. Quand il est revenu dans le village, Nezha, l’a caché dans ce réduit, avec la consigne ferme de ne jamais faire de bruit, de rester dans le noir, de ne jamais ouvrir au risque de se faire prendre.

« Ai-je vraiment aimé Nezha ? Je ne sais pas, je n’ai jamais vraiment aimé, je crois, ni Nezha, ni Selma, ni aucune de mes nombreuses conquêtes, je n’ai jamais aimé personne… sauf ma mère » (p. 60)

L’anti-héros, avoue avoir été attiré par l’argent que lui faisait miroiter la capitale. Pauvre dans ce village du Nord, il a tout fait pour venir s’accomplir en ville. Il s’amourache de Selma la fille du maire qui lui ouvre la porte du pouvoir. Selma est une fille légère qui prend plaisir à faire languir les nombreux courtisans qui viennent voir son père. L’union avec le narrateur va garantir les services d’un collaborateur zélé et sans scrupules. Mais très vite le narrateur déchantera. La figure de la mère toujours en tête, il reviendra dans son village pour se retrouver. C’est ce huis-clos qui constitue le cadre de ce roman aussi bref, qu’intense et puissant.

La violence, la barbarie des djihadistes est insoutenable et le narrateur confie toute son horreur pour les crimes de ses derniers :

« J’ai toujours mal au cœur quand je m’imagine un corps déchiqueté, ses membres volant à part, l’extrême mutilation. Quel paradis accepterait un homme tout en lambeaux et emportant avec lui d’autres au trépas, des personnes qu’il ne connaît même pas ? A quel commandement divin obéit-on quand on sème la désolation et la peur chez des innocents ? Ils ont osé montrer à la télévision, un terroriste, en mille morceaux, j’ai vomi avant de pleurer »… (p.55). Il leur oppose la figure de son aïeul, Nacerdine qui savait guider les masses, qui a longtemps prêché pour la bataille de l’esprit, admiré de ses fidèles, subjugués par sa voix, et ses vastes connaissances. Contrairement à son aïeul, raconte le narrateur, Ethman « ne possède rien, pas de science, pas de verbe, pas de passion des foules, pas d’appels divins, ni de prophéties. Ethman possède une arme et des mots de haine, c’est tout ». (p. 42)

La littérature semble être le seul échappatoire à sa captivité. Il pense à ses lectures pour tenter de trouver des réponses. Il pense notamment à sa lecture de La guerre de la fin du monde de Mario Vargas Llosa. Et le narrateur de s’interroger :

« Est-ce qu’ils lisent des livres, ces gens qui nous tourmentent ? Non, certainement non, ils ne s’intéressent qu’à ce qui conforte leur rhétorique fanatique, ils rejettent sans réfléchir tout ce qui n’entretient pas leurs folles certitudes, ils ne donnent aucune chance aux questions, car réflexion peut être doute, et leur demeure mentale si fragile s’ébranlerait s’ils laissaient paraître les moindres lésions ».

L’anti-héros aura à plusieurs reprises des envies de se révolter, mais ne le fera pas car il est traversé par une forme de fatalisme qui le fera renoncer. Même si vers la fin du roman, il finit par affronter Ethman, dans un courage insensé. Chose étrange, Beyrouk crée une grande frustration à ce moment précis, car il ne nous dit pas si l’anti-héros survit de ce face à face ou pas.

Je suis seul, est un roman qui est passé un peu inaperçu en cette rentrée littéraire, mais il s’agit à l’évidence d’un grand livre qui trouvera son lectorat. Il est publié dans une très belle collection des éditions tunisiennes Elyzad. Un bel hymne à l’amour.

Nassuf Djailani

« Excellence, Azali Assoumani, assumez votre mission ou partez »

Actualité

Azalilunettes

Lettre ouverte au Président de l’Union des Comores

Excellence, Monsieur le Président Azali Assoumani

Une jeune fille vient de trouver la mort sur une plage du Nord de Mayotte dans la nuit du samedi au dimanche 16 septembre. Les gendarmes lui donnent 8 ans. La méchanceté nous ferait dire que la brièveté de sa vie vous incombe à vous personnellement. Vous avez été, Monsieur le Président, l’homme de la mise en place de l’Union des Comores, avec le système de présidence tournante qui confiait les rênes du pays à un ressortissant d’une île autonome tous les 5 ans. Vous avez réussi cela, sans bain de sang, et la communauté internationale vous a salué pour cela. Vous ne l’avez pas fait seul, il faut être juste, mais vous avez été l’artisan de cette transition pacifique. Vous n’avez pas été tenté durant les dix années d’alternance de vous immiscer dans les affaires politiques, et c’est tout en votre honneur.

Mais, cher Président, ce vent mauvais qui plane sur l’archipel est étouffant. Les fils et les filles, les pères et les mères sont jetés sur la route de l’exil, chaque nuit. Il faut le reconnaître, excellence, votre politique ne porte pas ses fruits. Là est votre échec personnel. Chaque jour passe, depuis votre retour aux affaires, sans que la terreur ne cesse de foudroyer les citoyens de ce pays que vous avez promis de servir. La corruption, les élections bâclées, la violence policière, les arrestations arbitraires se multiplient. Il n’y a plus d’oppositions qui puissent vous apporter la contradiction. La presse est muselée, les journalistes menacés, les professionnels qui tentent de faire leur travail, licenciés. Voilà votre bilan en un an de retour au pouvoir.

Une petite fille morte sur une plage de Mayotte, est-ce là votre bilan ? A l’évidence, oui, excellence. Des bateaux font la navette pour Mayotte en provenance de l’île d’Anjouan, parce que l’Etat central ne propose rien aux îles autonomes. Vous savez tout cela, faut-il s’épuiser à vous le rappeler.

Des voix s’élèvent à Mayotte pour dénoncer la pression démographique. Des mots de haines fusent ici et là devant le bureau de la préfecture. Pression démographique, vous savez ce que c’est. Les îles Comores indépendantes se vident de leur population et cela se solde par des drames. Rien ni personne ne pourra empêcher des insulaires de circuler, c’est absurde même de le penser. Mais le fait est, que ce n’est pas de gaieté de cœur, pour la majeure partie des personnes qui font la traversée, qu’ils « achètent la mort ». Ce terme, je l’ai entendu et enregistré lors d’un reportage sur les hauteurs de Kawéni. Les personnes en ont conscience que ce bras de mer est meurtrier. A quoi sert-il encore de le rappeler.

Mais vous, excellence, que proposez-vous ? La fermeture des frontières. Le refus de réadmettre des nationaux. Voilà votre politique. Les comoriens des Comores indépendantes visitent leur famille à Mayotte et c’est bien normal. Mais quel est votre vision, monsieur le Président ? Cette jeune fille, de 8 ans méritait-elle ce triste sort ? Bien sûr, il est commode et c’est normal de mettre en accusation l’administration française. Elle occupe un « territoire, illégalement », comme le rappelle les Nations-Unies. Inutile de rentrer ici dans un débat rhétorique sur la présence française sur l’île de Mayotte, sans s’épuiser dans une glose interminable. Voilà une puissance qui est là, qui est bien là et parce que la population de Mayotte la lui permet, elle s’impose. Faut-il s’en accommoder ?  Vous avez décidé et c’est votre droit de le contester. Mais, si vous êtes revenus au pouvoir, est-ce pour répéter les mêmes recettes d’hier qui ont donné cette tragique mort d’une jeune fille de 8 ans sur cette plage du Nord de Mayotte ?

La population de Mayotte va lui offrir une sépulture comme l’exige l’Islam. Mais pour sa mémoire, donnez des moyens aux hôpitaux à Anjouan, à Mohéli, à la Grande Comore pour que plus jamais, une petite fille de 8 ans ne puisse finir jetée sur une plage comme quantité négligeable. C’est votre mission, excellence, assumez-la ou partez.

Nassuf Djailani, écrivain

Ma fille, une mise à l’épreuve du père signée Naidira Ayadi

Actualité

Beaucoup d’émotions et un sentiment mêlé surtout quand on est père après avoir vu Ma fille, le dernier film de Naidira Ayadi avec comme rôle principal, le grand Roschdy Zem. A l’approche des fêtes de Noël, les mères ressentent toujours les choses. La mère, donc appelée Latifa (jouée par Darina Al Joundi) pense à sa fille partie pour des études de coiffure à Paris. Elle s’en prend à son mari (incarné Roschdy Zem) un père taiseux. Elle lui reproche de ne pas s’inquiéter pour sa fille. Quand Nedjma (une Natacha Krief, bouleversante) reçoit un SMS de Leïla (sa grande soeur Doria Achour), c’est la bascule. Elle veut vivre sa liberté, elle n’a pas l’intention de revenir. Ce film nous lance sur sa piste, dans le Paris de la nuit. Bouleversant. Inspiré du Voyage du père, de Bernard Clavel.

Nassuf Djailani

 

La romancière et journaliste Faïza Soulé, l’objet de menaces récurrentes aux Comores

Actualité

Notre ami romancière et journaliste, Faïza Soulé Youssouf fait l’objet de nombreuses menaces de la part du Ministre de l’intérieur comorien depuis le référendum du 30 juillet 2018. Faïza Soulé a été rédactrice en chef du journal d’Etat Al-watwan, elle est correspondante de la rédaction radio de Mayotte 1ère. L’objet de la colère du Ministre de l’Intérieur comorien : un « live Facebook » réalisé par notre consoeur, suite à l’agression d’un gendarme qui a eu la main tranchée dans un bureau de vote de Moroni. Quelques jours auparavant, elle avait écrit un article intitulé « le référendum de tous les dangers » dans le journal Le Monde.

Pour ces faits,  le ministre comorien de l’intérieur a annoncé sur l’ORTC, la chaîne de télévision comorienne, la volonté du gouvernement de l’Union des Comores de porter plainte contre la journaliste pour « atteinte à l’image des Comores ».
Les confrères journalistes de la région, soucieux des libertés humaines et de la liberté de la presse se mobilisent pour apporter leur soutien.
Le comité de journalistes s’est attaché les services de plusieurs avocats pour défendre Faïza Soule Youssouf et le travail des journalistes comoriens.
Parmi ces défenseurs du droit : Me Fatima Ousseni et Nadjim Ahamada du barreau de Mayotte, Me Faïzat Said Bacar du barreau de Moroni, ainsi que Mihdhoire Ali et Jean Jacques Morel du barreau de Saint Denis de la Réunion (selon Réunion 1ère).

Nous lui renouvelons ici notre soutien total dans cette dure période qu’elle traverse. Nous republions un entretien avec la romancière, publié en 2016 dans la revue papier (consacré à la littérature réunionnaise). Il est question de son premier roman Ghizza (éditions Coelacanthe).

Faïza Soulé Youssouf

soutien Faiza

PROJECT-ILES : D’abord, est-ce que vous pourriez nous parler de vous de votre entrée en littérature ? Qu’est-ce qui a déclenché ce besoin d’écrire ?

Faïza Soulé Youssouf : J’ai toujours su que j’allais écrire un jour. Maintenant, s’il faut un déclencheur, je dirais que c’est Touhfate Mouhtare qui m’a permis de me jeter à l’eau. Du jour où j’ai su qu’elle avait publié Âmes suspendues, aux éditions Cœlacanthe, j’ai commencé à écrire. Un besoin frénétique d’écrire s’est emparé de moi. Je ne savais pas sur quoi j’allais écrire, le plus important était que je le fasse. J’ai écrit une phrase. Puis, deux et ainsi de suite. La nouvelle est devenue un roman. Et le roman s’appelle Ghizza.

PROJECT-ILES : Vous êtes avec Coralie Frei, Touhfat Mouhtare, ou encore Fatiha Radjabou, l’une des rares premières femmes romancières aux Comores. Aviez-vous écrit en tant que femme comorienne qui a des choses à dire sur sa société.

Faïza Soulé Youssouf : Je ne me considère pas comme une femme ayant des choses à dire. Je suis une citoyenne qui a des choses à dire. J’aurais très bien pu être un homme. Ce que je fais ne s’articule pas autour du fait que je sois une femme, je le fais parce que je suis originaire de ce pays et qu’il est une source d’inspiration permanente pour moi, source de frustration, source de joie, de peine. Maintenant, il est certain que la femme aurait plus à gagner si elle s’émancipait mieux. Ce serait un plus, si les femmes écrivaient plus. Guerroyaient plus. Revendiquaient plus. Le combat pour l’émancipation de la femme s’est perdu en chemin. J’ai presque envie de parler de posture de circonstance. Je me trompe peut-être mais toujours est-il qu’il n’y a pas, 40 ans après l’indépendance, une leader qui a su s’imposer tout au long des années. Nous nous contentons de ce que nous avons, c’est-à-dire des miettes, et c’est bien dommage. Les femmes « fortes » se sentent obligées de se cacher derrière leur mari, pour ne pas les offenser ou leur faire de l’ombre…

PROJECT-ILES : Vous dites que le pays est une source d’inspiration permanente pour vous, mais quand on lit votre roman, ressortent une difficulté/un refus à/de nommer ce pays, cet espace comorien et à se nommer (s’agissant de la narratrice). On a l’impression que le refus des valeurs promues par la société de votre narratrice est consubstantiel à cette difficulté/ce refus à/de nommer, se nommer. Partagez-vous cette lecture ?

Faïza Soulé Youssouf : Je voulais raconter l’histoire d’une fille pommée, peu importe l’endroit d’où elle est issue, le plus important est qu’elle soit pommée. Je n’ai pas déterminé un espace géographique bien défini par choix. Ce n’est ni une difficulté ni un refus mais un choix. Je me dis que son histoire pourrait être similaire à des milliers d’autres histoires, ici comme ailleurs. C’est un choix que j’assume pleinement. Et ce refus n’est pas orienté par le refus des valeurs de la société, non. C’est plus le refus « du carcan ». C’est une femme du monde, à quelques exceptions près. Elle pourrait être somalienne, irakienne, afghane, nigérienne.

PROJECT-ILES : Est-ce que vous lisez les auteurs femmes de l’océan Indien ? On pense notamment à Ananda Dévi, Nathacha Appanah, Coralie Frei, Touhfate Mouhtare, Michèle Rakotoson, ou d’autres auteures dont vous souhaitez nous parler.

Faïza Soulé Youssouf : Non. J’ai longtemps cherché celui de Touhfate Mouhtare durant un moment, ensuite j’ai renoncé. Je vais de nouveau partir à sa recherche. Elle a une plume…

PROJECT-ILES : Et, est-ce que les œuvres des auteures vous importent-elles particulièrement ? Est-ce que vous pouvez nous en parler ?

Faïza Soulé Youssouf : Non, je lis ce que je trouve aux Comores. Et notre pays n’est pas connu pour « sa politique culturelle ». Donc, je lisais tout ce que je trouvais. Femmes ou hommes, je lis un peu de tout, peu importe. Maintenant oui, j’aime Toni Morrison, tout comme j’aime Amin Maalouf. J’aime Nothomb comme j’aime Yasmina Khadra. Balzac comme Gavalda. Je n’ai lu qu’un livre d’Henri Troyat, Faux jour, qui m’a beaucoup impressionnée. Tout comme La petite fadette ou La Princesse de Clèves. Je ne lis pas « par genre » mais par coup de cœur. Arrêtez de vouloir tout lier à la parité, au genre.

PROJECT-ILES : Est-ce que vous pourrez nous parler de vos influences littéraires ? Vous parlez de Kundera, de Victor Hugo au début du livre. La musique est très présente aussi dans votre œuvre. Vous écrivez en écoutant de la musique ?

Faïza Soulé Youssouf : Je ne sais pas si je peux parler d’influences littéraires. Cependant, j’ai commencé à lire très jeune. Mes premiers voyages ont commencé avec les mots. De la Comtesse de Ségur à Zola, en passant par les bandes dessinées, je lisais tout ce que je trouvais. Et cela dépendait de ce qu’il y avait à l’Alliance française. Maintenant, j’aime beaucoup ce qu’écrivent Amélie Nothomb, Anna Gavalda. J’ai beaucoup aimé L’insoutenable légèreté de l’être de Kundera. J’ai lu de tout. Je suppose que toutes ces lectures m’ont forgée. Pour ce qui est de la musique, cela dépend de mon humeur du moment. Je peux écrire avec de la musique plein les oreilles et parfois le moindre bruit coupe mon inspiration. Il faut juste que je sois dans ma bulle. Que personne ne me parle. Que je sois seule au monde.

PROJECT-ILES : On remarque que vous innovez dans le choix des thèmes, c’est une forme de rupture avec ce qu’on a l’habitude de lire dans la littérature comorienne. C’est-à-dire que ce n’est pas un roman identitaire. Est-ce que c’est conscient ?

Faïza Soulé Youssouf : Non, pour la simple raison que j’ai écrit sans savoir de quoi allait parler mon roman. J’écrivais comme ça venait et ça a donné Ghizza. Ce n’est pas un roman identitaire, dites-vous ? Peut-être. Pourtant, j’ai l’impression que le thème identitaire est partout. Ceci étant, je redécouvre mon roman à travers les critiques que je lis. Comme une première fois. Chacun l’explique à sa manière. Je pense que c’est très bien. Je me rappelle qu’au début, quand on me demandait de quoi Ghizza parlait, je ne savais pas quoi répondre.

PROJECT-ILES : Avec ce premier roman, vous avez quelque part complètement tourné le dos aux thèmes courants des romanciers comoriens (le colonialisme, la politique, la migration, l’exil). Est-ce une façon de dire qu’il y a d’autres thèmes possibles, de montrer, par exemple, qu’il y a des gens qui vivent dans ce pays, des gens qui ont d’autres préoccupations que celles identitaires, politiques, anticoloniales ? C’est ce qu’on ressent à la sortie de ce roman. Est-ce que vous partagez ce point de vue ?

Faïza Soulé Youssouf : Je me dis que tout a été dit à ce sujet. Je suis née 10 ans après l’accession du pays à l’indépendance. A mes 4 ans, Ahmed Abdallah Abdérémane est assassiné. A mes 10 ans, Saïd Mohamed Djohar est exilé à La Réunion. Je n’ai pas vraiment vécu les péripéties de notre jeune histoire. Les mercenaires, je ne connais pas dans le sens où j’étais jeune à l’époque où ils régnaient. Je me dis qu’il est normal que ce qui m’inspire aujourd’hui n’ait rien à voir. Pour répondre à votre question, je pense qu’il y a d’autres thèmes possibles. Il y a tellement de sujets à traiter. Il n’y a qu’à ouvrir les yeux, à tendre l’oreille. Les sujets sont là, à notre portée. Des sujets que nous partageons peut-être avec d’autres peuples du monde. La mer, cet océan qui nous entoure, n’a jamais été une barrière. J’ai toujours voulu savoir ce qu’il y avait de l’autre côté. De quelles façons ces peuples vivaient ? En quoi nous étions égaux, différents ? Je crois en l’humain, peu importe sa religion, ses croyances. A mon grand regret, la tolérance qui prévalait ici s’effrite dangereusement.

PROJECT-ILES : Nous trouvons que le procès en sorcellerie qu’on vous fait sur les scènes de sexe est un mauvais procès. Ce roman est réussi parce qu’il y a une langue, un rythme. Comment analysez-vous toute l’hystérie autour de la très belle scène d’amour sur la plage ?

Faïza Soulé Youssouf : Je n’analyse rien du tout. Je préfère suivre cela de très loin. Au début, je voulais savoir ce qui se disait et ensuite, je me suis dit que ça n’en valait pas la peine. Résumer plus d’une centaine de pages à la scène de sexe qui se déroule à la plage est extrêmement réducteur, à mon avis. J’en ai tellement entendu à ce sujet, qu’à un moment j’ai eu un peu peur. Ensuite, je me suis dit, c’est la vie et c’est comme cela. Je disais à mes amis que « les détracteurs » oublieront mon roman et passeront au sujet favori des Comoriens : l’article 13 de la constitution. Et je pense que j’avais un peu raison.

PROJECT-ILES : Dans Ghizza, le portrait que vous peignez de la mère de la narratrice est assez peu flatteur. Cette mère qui ne sait pas communiquer avec sa fille, qui échange des textos, qui fuit son regard, qui sursaute quand sa fille lui murmure un bonjour. Qu’est-ce que vous aviez voulu dire à travers ce portrait ? Le portrait des tantes non plus n’est pas très positif. On a le sentiment, à vous lire, que ce roman montre que les femmes ne savent plus parler, elles n’inspirent que du dégoût. Et en même temps, les hommes sont l’objet d’une quête, d’un amour : le très grand amour de la narratrice pour le père disparu trop tôt, et la quête d’amour, la recherche d’un réconfort et du plaisir charnel chez les amants. Comment expliquez-vous ce déséquilibre ?

Faïza Soulé Youssouf : Complexe d’Œdipe peut-être ? La recherche de ce père disparu ? L’héroïne idéalisait son père, ce qui fait que personne ne lui arrivait à la cheville. Face à cela, il y a une mère avec laquelle elle ne s’entend pas, des tantes qui ne la comprennent pas. Une fille qui ne se reconnaît pas dans les valeurs promues par la société dans laquelle elle vit. Peut-être que s’il y avait eu d’autres femmes dans ce roman, elles n’auraient pas eu forcément le mauvais rôle. En réalité, la femme n’a pas le mauvais rôle dans ce pays. Elle est une source sûre, un pilier, dommage qu’elle n’ait pas assez confiance en elle, qu’elle ne puisse pas se libérer de ses chaînes pour voler de ses propres ailes.

PROJECT-ILES : Il y a un trouble qui se crée avec le père, surtout que ce roman, c’est aussi la recherche du père perdu. La claque, c’est que le père s’avère ne pas être le père. Et elle ne l’apprend qu’à sa mort. Quel déchirement ! Et puis, ce père dont elle a partagé le lit jusqu’à ses 15 ans, provoquant une jalousie féroce de la mère. Qu’est-ce qu’il faut entrevoir ? L’inceste que vous ne nommez jamais ?

Faïza Soulé Youssouf : Je vous laisse deviner. Je ne peux pas répondre à cette question pour la simple raison que je ne suis pas dans la tête de Ghizza. Mais, au-delà, ce qui est dommage, c’est le fait qu’un père renie la fille qu’il a élevée à cause d’une histoire de semence. Ça arrive souvent et c’est dommage. L’enfant est une victime et rien d’autre. Ce qui se passe entre les adultes devrait rester entre eux.

PROJECT-ILES : Votre roman est aussi un roman d’amour, même si c’est la dépression que vous semblez décrire tout le long. C’est vraiment le besoin d’amour le leitmotiv de ce roman en creux ?

Faïza Soulé Youssouf : L’héroïne a une folle envie d’être aimée, un besoin constant d’attention qu’elle n’a pas. C’est un roman d’amour, peut-être bien. Mais plus que l’amour, ce roman est, je crois, un hymne à la vie et à la liberté. L’envie d’exister par elle-même est tellement forte que Ghizza en devient presque folle. Elle erre dans les cimetières à la recherche d’un peu de paix et d’amour. Elle fuit la compagnie des hommes et recherche celle des morts.

PROJECT-ILES : « Hymne à la vie et à la liberté », dites-vous ? Mais, finalement, le roman montre que la vie et la liberté ne sont possibles que dans et par la folie. Comment expliquez-vous cela ?

Faïza Soulé Youssouf : La société dans laquelle évolue l’héroïne est profondément basée sur l’ordre établi, laquelle étouffe toute forme d’individualité. Les habitants doivent tous se ressembler et obéir aux mêmes codes. Les personnes qui peuvent ou veulent faire fi de cela sont considérées comme marginales. Et être « marginal » en nos pays implique une certaine folie. Ou même une folie certaine, c’est selon. Maintenant s’il nous faut être fous ou considérés comme tels afin de réaliser nos rêves ou d’être ce que nous avons envie d’être et non ce que l’on attend de nous, alors, osons la folie !

PROJECT-ILES : Au final, cette narratrice est-elle folle ? Pourquoi ce choix d’une figure marginale, pour dénoncer, pour défier un ordre ?

Faïza Soulé Youssouf : Je pense qu’elle est folle, ou fait semblant de l’être. Ou alors pas folle mais profondément déprimée, pour ne pas dire dépressive. Concernant la figure marginale, je pense avoir répondu plus haut.

PROJECT-ILES : On constate tout au long du roman la récurrence de la formule « je me roule en boule ». Des détails qui ont échappé à la relecture ou c’était voulu ?

Faïza Soulé Youssouf : Non, c’était voulu. Une manière de montrer et de démontrer la solitude de l’héroïne.

PROJECT-ILES : On note, par ailleurs, de très belles scènes, notamment quand la narratrice se rend dans ce palais désaffecté, quand elle évoque ses rêveries. Et puis, cette scène très belle de la cigarette sur fond de coucher de soleil, l’une des plus belles de ce roman. Ce qui fait dire que vous êtes vraiment une romancière. Le souci du détail fait vraiment partie de votre technique d’écriture ?

Faïza Soulé Youssouf : En tant que journaliste, surtout lors de mes reportages, j’ai l’habitude de dire que le diable se cache dans les détails. Je note tout. Frénétiquement. En tant que romancière, je ne sais pas. Tout dépend de l’inspiration du moment. J’ai beaucoup aimé aussi la scène du palais. Ce palais existe, en réalité, je l’aime vraiment beaucoup. Il est en train de tomber en ruine. Il est déjà en ruine. Une façon aussi de lui rendre hommage. Laissez-moi le temps finir mon deuxième roman, ainsi, vous saurez si le souci du détail fait vraiment partie de ma technique d’écriture.

PROJECT-ILES : Vous disiez plus haut que ce qui vous inspire aujourd’hui n’a rien à voir avec les préoccupations de vos prédécesseurs. Mais quel(s) sens prend l’acte d’écrire pour vous, jeune femme, comorienne, indianocéane ?

Faïza Soulé Youssouf : Non que cela n’ait rien à voir, mais nos prédécesseurs ont connu l’oppression coloniale et l’indépendance qui l’a suivie. Moi, je suis née « libre ». Et ils sont donc plus à même de raconter des histoires liées à tout cela. Je ne pense même pas que je me considère indianocéane, région que je connais finalement très peu. En tout cas, je ne me suis jamais identifiée comme telle.

En tant que comorienne et en tant que femme du monde (un archipel peut très vite devenir un carcan, cela dit, la mer a toujours été une invitation au rêve et à l’évasion), l’écriture m’a toujours permise de me libérer, depuis très jeune. Je suis quelqu’un d’émotionnel. Chaque chose peut m’inspirer une histoire, aussi infime soit-elle ; écrire me permet de m’affirmer en tant qu’individu et non en tant que femme. J’existe par l’écriture, qui a été, à plusieurs moments, salvatrice pour moi. Je suppose que ce sont les mêmes raisons qui m’ont poussée à être journaliste aujourd’hui. Je crois en la magie des mots. En leur puissance aussi.

PROJECT-ILES : Nous savons que vous n’en êtes pas à votre coup d’essai, que vous avez des cahiers remplis de textes inédits. Est-ce que vous travaillez à la publication d’un roman ? Est-ce que vous souhaitez nous en dire un mot ? Est-ce la suite de Ghizza ? Va-t-on retrouver votre héroïne dans votre prochaine publication ?

Faïza Soulé Youssouf : Je travaille sur un roman même si ce n’est pas à un rythme soutenu. Il me faudrait mieux m’organiser, mon boulot de journaliste me prenant trop de temps. Ce ne sera pas une suite de Ghizza. L’idée d’en faire une suite m’a effleurée. Mais ce ne sera pas pour le moment. Tout ce que je peux vous dire, c’est que la mort y sera présente. Elle m’obsède et je me rends compte que je ne peux rien écrire de joyeux.

Le malheur m’inspire plus et ce depuis le lycée. Je dis malheur – c’est sans doute un bien grand mot – mais j’ai toujours eu avec moi, j’ai toujours porté une douce mélancolie au mieux. Sinon, c’est quelque chose d’obscur qui peut me pousser à rester enfermée dans ma chambre, toute lumière éteinte. Seul mon boulot me permet de tenir, je pense. Parce que l’écriture a toujours permis de me libérer, j’ai presque envie de dire qu’elle m’a sauvée. Que j’écrive des textes, un roman, des poèmes ou des articles de journaux.

Pour en revenir donc à ma prochaine publication, la mort y aura une part centrale. J’aimerai me voir mourir et pouvoir le raconter. Quel paradoxe.

Maintenant, au-delà de cela, mon premier roman, qui a suscité la polémique, m’a fait un peu peur. Est-ce que je dois me censurer ? Ou laisser libre cours à mon inspiration ? Est-ce que je dois, en écrivant, prendre en compte la société bien-pensante, la norme ? Dois-je être un écrivain « normal » ? Ai-je envie de l’être ? Ces questions me taraudent et je n’y ai pas encore trouvé de réponse. J’ai envie de croire que je me laisserais aller. J’espère que ce serait le cas. Sinon, je pense que ce serait grave. Ce pays est tellement violent qu’il me fait parfois peur. La violence n’est pas physique. Elle est plus subtile. Plus pernicieuse. Mais elle est là.

Propos recueillis par

Nassuf DJAILANI et Soidiki Assibatu.

Les œuvres complètes de Jacques Roumain désormais disponibles dans une belle collection du CNRS Editions

Actualité

Rencontre avec l’universitaire et critique littéraire Yves Chemla, qui a permis cette réédition. Titulaire d’un doctorat consacré à La Question de l’autre dans le roman haïtien contemporain (1999, La Sorbonne-Paris 4), il est l’un des meilleurs spécialistes de la littérature haïtienne. 

Ce volume des œuvres complètes du Haïtien Jacques Roumain, est le septième de la collection « Planète Libre » chez CNRS éditions. C’est un ouvrage dense qui rassemble l’ensemble de l’œuvre littéraire de l’écrivain (romans, nouvelles, poésies) caribéen, mais aussi ses écrits journalistiques, ses correspondances, des présentations de l’œuvre, des articles critiques par des chercheurs, une chronologie analytique et une bibliographie : 1600 pages pour  rendre disponibles tous les savoirs sur l’homme de lettres exceptionnel et talentueux que fut l’auteur de Gouverneurs de la rosée (1944).

La collection « Planète Libre » a pour objectif de réunir dans des éditions scientifiques, dotées d’un apparat critique rigoureux, les œuvres complètes des grands auteurs francophones. Les « Oeuvres complètes » du poète, romancier et journaliste haïtien Jacques Roumain ont été précédées de volumes consacrés à Léopold Sédar Senghor, Jean-Joseph Rabéarivelo, Aimé Césaire, Ahmadou Kourouma, Albert Memmi, ou encore Sony Labou Tansi.

PROJECT-ILES : Cette édition dans la collection « Planète libre » n’est pas la première anthologie des œuvres complètes de Jacques Roumain, n’est-ce pas ? Comment en êtes-vous arrivés à travailler à celle-ci ?

Yves Chemla : Il faut recontextualiser cet ensemble imposant. Cet ouvrage est une édition revue, corrigée et augmentée d’une précédente version publiée dans la collection Archivos de l’UNESCO, chargée de l’édition de classiques de la littérature hispano-américaine (http://publishing.unesco.org/results.aspx?collections=35&change=F). Dans le désert universitaire français, il n’y avait pas vraiment de place pour l’édition savante de classiques des littératures francophones. Le coordinateur était Léon-François Hoffmann*, professeur à l’Université de Princeton et un des tout premier spécialiste non haïtien de la littérature haïtienne. Il s’est entouré d’une belle équipe de spécialistes couvrant des champs divers qui étaient ceux de Jacques Roumain. Journalisme, poésie, nouvelles, billets, éditoriaux, critique littéraire, animation et théorie politique, ethnologie : tels étaient les champs couverts par Roumain, et qu’il a fallu documenter.

L’ouvrage a paru en 2003 et il n’était plus disponible. Hoffmann a proposé à CNRS éditions de le rééditer, et il m’en a confié la tâche. J’ai travaillé sous sa direction scientifique. Il est mort le 25 mai 2018, une semaine avant la mise à disposition de l’ouvrage.

Le travail réalisé touche à l’exigence de rigueur. Certaines erreurs mineures ont été corrigées, certaines notes de bas de page ont été précisées. Ont été ajoutées la présentation de la poésie ainsi que dans la partie des lectures du texte, l’article étonnant de Michel Serres, devenu introuvable. L’ensemble a été relu plusieurs fois pour garantir la qualité du projet et son caractère scientifique. Des photos ont trouvé leur place dans le recueil.

PROJECT-ILES : Combien de temps de travail ce chantier colossal vous a-t-il pris ? Combien de temps vous a-t-il fallu à coordonner avec votre confrère Léon-François Hoffmann ?

Yves Chemla : Pour Léon-François Hoffmann, cela avait été un projet important, qui permettait tout à la fois de faire connaître une œuvre importante par sa taille et les réseaux de relations dont elle témoigne, et de montrer que les littératures francophones, en particulier la littérature haïtienne étaient tout aussi redevables d’études critiques, en particulier par l’établissement du texte, que d’autres littératures hégémoniques. C’est donc l’aboutissement d’une vie de chercheur. Il a commencé à prendre des notes en 1954.

PROJECT-ILES : Comment avez-vous procédé, autant Hoffmann que vous dans un second temps ?

Yves Chemla : Hoffmann a travaillé en bibliothèque à Port-au-Prince et à Paris, car Roumain a publié des articles dans les revues et magazines culturels d’obédience communiste, comme Regards. Il a aussi rencontré la famille, en particulier Carine, la fille de Jacques Roumain, qui lui a permis d’accéder à la correspondance privée avec Nicole, son épouse. Pour ma part j’ai repris et vérifié, précisé certaines dates, grâce à des bibliothèques électroniques, désormais nombreuses.

PROJECT-ILES : En lisant l’anthologie, on se rend compte que vous avez eu beaucoup de chances. Les proches, vous ont confié beaucoup d’éléments disparates, compte tenu du fait que l’écrivain était beaucoup sur les routes. Reste-t-il encore des choses à découvrir ?

Yves Chemla : Le propre des Œuvres Complètes d’un écrivain est que peu de temps après leur publication le titre en est usurpé puisque ressortent des lettres, des carnets, des textes dont on n’avait pas pu avoir connaissance. C’est aussi, hélas, à la faveur des dispersions post-mortem que l’on peut découvrir chez tel ou telle une photographie, une lettre, un texte etc. Mais l’essentiel est là, et bien là. J’ai lancé des appels pendant ces années, et rien n’en est remonté. Comme pour les photos.

PROJECT-ILES : On ne connaissait pas Roumain, poète. On découvre qu’il aurait pu être parmi les grands poète de la négritude. C’est faux de penser cela ? On pense notamment à ces poèmes intitulés Sales nègres ou encore Nouveau sermon nègre

Yves Chemla : Vous savez, lorsqu’elle est argumentée, l’interprétation n’est pas fautive, en littérature. Le problème est quand même celui de la négritude, appliquée à un écrivain haïtien. Il me semble que la quête identitaire des écrivains et penseurs haïtiens n’est pas tournée de ce côté. Le cadre intellectuel par Normil Sylvain et Jean Price-Mars prend en charge d’autres aspects.

Ce qui n’invalide absolument pas le fait que Roumain soit un poète exigeant et sensible et que son œuvre, longtemps mal connue, parce que dispersée ou inédite fasse date. Ce qui est intéressant est la construction du parcours. Roumain est un écrivain de l’énergie, et les premiers poèmes ont parfois des accents futuristes, comme dans « Cent mètres », « Nungesser et Coli » ou « Corrida ».  Il y a aussi des textes qui insistent sur la dysphorie et la mélancolie. Il y a ceux qui accueillent les paysages et les réalités haïtiennes, comme la route, la campagne ou la musique. La tonalité sociale et militante, ensuite, ne prend jamais le pas sur la construction et la langue du poème ensuite. Et puis il y a, vous avez raison, ces textes majeurs comme « Appel » et « Bois d’ébène », qui contient le célèbre « Sales nègres », qu’il faut lire et relire.

PROJECT-ILES : On constate également à la lecture du texte Liminaire de Depestre que Roumain s’est peut-être trompé vers la fin de sa vie, en représentant la diplomatie haïtienne à Mexico de 42 à 44 au cœur de la seconde guerre mondiale. Êtes-vous satisfait de l’analyse de Depestre ?

Yves Chemla : Je ne pense pas que Roumain se soit trompé. Il est arrivé à un point où il décide aussi de servir son pays. Où il décide aussi de gagner matériellement sa vie, car pendant longtemps son existence a été précaire, et il a vécu de subsides et d’aides. Où il a besoin de stabilité pour mener à bien un certain nombre de projets intellectuels, en particulier le roman Gouverneurs de la rosée. Et puis la guerre fait rage en Europe et dans le Pacifique, comme en Afrique du Nord, contre les forces l’axe. Toutes les forces doivent participer à cet effort.

PROJECT-ILES : Sa peinture de la paysannerie haïtienne est bouleversante. On a le sentiment d’avoir une écriture simple. Est-ce beaucoup de travail d’écrire simple ? Quelle lecture faites-vous du style de Jacques Roumain ?

Yves Chemla : Il faut se méfier de la simplicité en littérature. Elle est en général le résultat d’un travail important. Écrire est difficile, c’est une pratique qui n’est pas évidente, et qui exige rigueur et relecture, élagage et correction, renoncement et son contraire, la prise de risque. Par exemple la parole paysanne dans le roman. Ce n’est pas du créole, ce n’est pas du français, c’est une langue synthétique, forgée par Roumain en tant que scripteur. Alessandro Costantini analyse dans le détail cette élaboration, qui a fait de Gouverneurs de la rosée une œuvre unique.

PROJECT-ILES : Quand on lit attentivement Jacques Roumain, il fait penser à un conteur, n’est-ce pas ? Faut-il y voir une influence de l’audience haïtienne selon vous ?

Yves Chemla : La littérature haïtienne toute entière est marquée par la relation et la mise en scène de celle-ci, mais pas nécessairement sous le mode de l’audience. L’audience met en scène un conteur qui rapporte des faits du politique et du social particulièrement significatifs. On a des moments audienciers dans le roman, on a des audiences dans les nouvelles, en particulier dans Les Fantoches. Mais Gouverneurs de la rosée rend aux personnages leur autonomie. Ils agissent, et ne sont pas le jouet d’un narrateur omniscient et caustique. Ils tentent de se défaire du poids des contingences sociales et des traditions, justement.

PROJECT-ILES : Écrire cette belle œuvre et partir à 37 ans, avant même de profiter de l’audience internationale, posthume est assez surprenante et extraordinaire. Comment expliquez-vous ce destin de comète chez Roumain, avant que le « destin aveugle ne lui fauche les bras », pour reprendre une citation de l’hommage que lui rend l’un de ses amis ? 

Yves Chemla : Je ne pense pas qu’il y ait des explications mécanistes. Ce qui frappe au-delà de la jeunesse de Roumain, et de sa vie brève, c’est bien l’énergie qu’il aura dépensée pour se donner les moyens de son insoumission intellectuelle. Mis au ban de la société qui l’a fait naître, il ne la rejette pas en bloc toute sa vie, mais peu à peu, il convient de certains accommodements, et d’une insertion sociale certaine, tout en rejetant la bourgeoisie haïtienne, coupable de perpétuer aussi un désordre social scandaleux. Ce n’est pas le destin qui frappe Roumain, mais bien les mauvais traitements reçus au pénitencier, et l’absence de soins. Le paludisme a attaqué le foie, et c’était irrémédiable à cette époque.

PROJECT-ILES : Son œuvre est toujours aussi actuelle, selon vous ? Qu’est-ce qu’elle raconte d’Haïti d’aujourd’hui ? Des personnages comme Délira sont encore légion en Haïti n’est-ce pas ?

Yves Chemla : L’actualité de l’œuvre de Roumain n’est pas à démontrer. Elle est au dedans de chacun de ses lecteurs. Je ne me risquerai pas à exposer une interprétation de Gouverneurs de la rosée, mais je pense quand même que Roumain a pressenti que le désastre en cours et qui allait s’installer durablement avec la maison Duvalier et les successeurs tenait à la déconsidération de l’autre, systématiquement et jusqu’au meurtre. Je n’en dirais pas plus. À chacun de monter ses interprétations…

Propos recueillis par Nassuf DJAILANI

*A propos de LÉON-FRANÇOIS HOFFMANN : Il est né à Paris en 1932, et il est décédé le 25 mai 2018 à Princeton (New Jersey) où il avait commencé à enseigner en 1960. Léon-François Hoffmann s’est voué à la littérature haïtienne depuis sa première visite dans l’île en 1955 ; il a activement contribué à faire connaître les écrivains haïtiens en France autant qu’aux Etats-Unis et a notamment dirigé l’édition des Œuvres complètes de Jacques Roumain (2003).

A voir également le reportage de Christian Tortel pour France Ô mis en ligne le 

https://la1ere.francetvinfo.fr/reedition-oeuvres-completes-auteur-haitien-jacques-roumain-602787.html

A écouter : une émission Latitudes caraïbes :