L'Amphore de Salova : un premier roman iconique signé Sitraka Rafanomezantsoa et Opération Bokiko

Par Linda RASOAMANANA (Centre universitaire de Mayotte)

À l’occasion du XVIe Sommet de la Francophonie à Antananarivo, fut organisé, en novembre 2016, un concours de nouvelles à destination des jeunes plumes régionales. Il en résulta un livret intitulé Francophonie terre de rencontre. Nouvelles, préfacé par Michèle Rakotoson et imprimé par la Librairie Mixte de la capitale en avril 2017. Ce recueil s’ouvre et se referme sur deux nouvelles particulièrement réussies : Prestataire de plaisir, je sais parler ! de Sitraka Rafanomezantsoa (étudiant et slameur, 1er prix du concours) et Tu t’en vas déjà ? de Manjatiana Faniry Muriella Randrianary. Or, moins de deux ans après, en octobre 2018, le jeune Rafanomezantsoa (né en 1994) publie son premier roman, L’Amphore de Salova, aux éditions Opération Bokiko. Toujours donc avec le soutien de Michèle Rakotoson. Le titre fait écho à une légende malgache, celle d’une fille mangée par son ogre de père, un géant monstrueux nommé Trimo[1]. Salova, la protagoniste, semble son avatar des temps numériques.

Dans le roman de Sitraka Rafanomezantsoa, tout progresse par deux : le récit légendaire et l’anecdote moderne, le textuel et l’iconique, la colonne de la langue malgache (en noir, à gauche) et la colonne de la langue française (en brun, à droite). Dès sa parution, L’Amphore de Salova séduit les lecteurs du salon du livre d’Anosy. En témoigne un article en ligne[2] de Ricky Ramanan dans L’Express de Madagascar du 16 octobre 2018. Inspiré par un fait divers, Rafanomezantsoa y déclare vouloir dénoncer les abus de pouvoir sur les plus vulnérables, notamment ceux qui vivent dans des zones isolées. Son roman se situe en effet à Miary et à Mangily[3] (deux localités proches de Toliara) et raconte l’histoire tragique de Salova, une adolescente studieuse, convoitée par un ex-militaire d’une quarantaine d’années, Rakapo. Ici, l’homme qui détourne l’enfant-modèle n’est pas un vazaha amateur de filles nubiles, mais un baroudeur malgache qui, après avoir versé le sang de par le vaste monde, revient au pays et s’installe à Miary. Il veut savourer sa réputation d’homme d’armes, au milieu de provinciaux admiratifs et de lolitas éblouies. Salova, après lui avoir résisté, finit par lui céder. Mais dépassée par les conséquences de cette idylle, la jeune fille se suicidera.

Ramanan présente l’histoire de Salova comme « anecdotique, avec une bonne dose de fiction[4] » pour alerter sur « l’amour et ses dangers ». Le journaliste de L’Express de Madagascar note aussi que le roman contient des illustrations « pour le confort de lecture ». Cela peut laisser entendre que L’Amphore de Salova appartiendrait à la littérature éducative et préventive. Or il appert que ce roman nourrit des ambitions plus complexes. Un lectorat adulte et même un lectorat expert peut y trouver son compte. C’est pourquoi, dans le cadre de la revue spécialisée Project‑îles, plus propice qu’un quotidien généraliste à une analyse approfondie du roman de Rafanomezantsoa, nous souhaiterions d’une part, étudier les formes et les enjeux de l’intertextualité dans L’Amphore de Salova et d’autre part, y réévaluer les différentes fonctions de l’iconique par rapport au textuel.

Mythe, réactualisation et mondialisation

Le roman se compose de quatre parties : Salova assume une idiosyncrasie exemplaire (I, II) avant de perdre ses repères et ses valeurs (III, IV). À l’histoire contemporaine d’une jeune fille déboussolée par sa dépendance à internet et sa découverte de la sexualité se greffent un mythe du XVIIIe siècle et un conte traditionnel malgache.

Commençons par le mythe fondateur, rappelé par le narrateur (p.13-14). Pelavolo, une vierge de douze ans, fut sacrifiée pour détourner le fleuve Fiherenana qui ravageait la cité de Maninday. Les villageois la plongèrent dans une marmite de sang puis l’enterrèrent[5]. D’où le nouveau nom de la cité : Miary, qui en malgache signifie « déviation ». Distanciation oblige, le narrateur en profite pour dénoncer au présent de vérité générale la propension des adultes à tuer des enfants : « La pureté fascine le monde. Le culte pour Moloch n’a jamais disparu. » (p.17). La figure de la jeune martyre – qu’elle se nomme Iphigénie, Tapama Djenepo ou Pelavolo – ne hante-t-elle pas les imaginaires collectifs de tout temps et de toutes latitudes ? Quatre siècles après Pelavolo, voilà Salova, incarnation de la pureté pour ces villageois du Sud malgache. Elle les impressionne, tant elle est rivée à ses cahiers et obsédée par ses seules études de sage-femme. Pourtant[6] elle connaît bientôt la honte de se retrouver dans des situations inconfortables face à des mâles concupiscents. Enceinte de Rakapo, Salova part ainsi en quête d’une pilule du lendemain, afin de recouvrer un vernis d’innocence. Ironie de situation pour celle qui rêvait de faire accoucher les autres ! Le narrateur semble mettre en garde contre l’obsession de la pureté, contre la pression sociale trop forte « sur des épaules sages et vierges » (p.13). Pression qui vient autant du village (avide de petites filles modèles) que du papa poule (fier et gâteux). Car moins perspicace que son épouse, le vieux Tsisesy « sacrifi[e] ses bœufs pour les études de sa fille [unique] » (p.12), inscrite dans une université privée. La pureté est ainsi paradoxale : elle est protection voire rédemption mais entachée de sang et de vanité. N’est-ce pas elle la grande responsable de la mort de la Pelavolo 2.0 ?

Poursuivons avec Itrimobe, le conte préféré de Salova (p.24-26) que sa mère a plaisir à relater. Une fillette, jusque-là sage et obéissante, s’était emparé de la cruche de son père pour connaître la joie d’aller à la rivière avec ses amies. Or ce père, Trimo[7], était un ogre, très attaché à sa cruche au magnifique décor floral. Bousculée par ses amies curieuses, la fillette ne put maintenir la cruche sur sa tête. Le récipient se brisa et, malgré l’aide de sa mère, la fautive n’échappa point à la punition paternelle : changeant de voix, l’ogre fit sortir l’enfant de sa cachette et la dévora. Ce conte semble éloigné de l’histoire de Salova avec qui son père, Tsisesy, se montre laxiste. Toutefois, en perdant sa virginité dans les bras de Rakapo, Salova se met en danger telle la fille de l’ogre : « Pièce à conviction, le drap du bungalow fut le témoin de la manière dont Salova brisa son amphore en or, c’était une preuve. Rien ne pouvait en cacher la trace sur le drap en coton. » (p.49). Le narrateur établit ici une analogie entre la cruche cassée et l’hymen déchiré.

Or au-delà du parcours individuel de Salova, c’est à une réflexion plus globale sur la jeunesse actuelle (de Madagascar, mais pas seulement) que nous invite ce narrateur. Comment ne pas céder au vertige des ouvertures inimaginables proposées par le web ? Comment ne pas opposer la tradition à la modernité, même si une foi absolue en l’une ou l’autre serait périlleuse ? « C’est une jeune d’aujourd’hui ! Elle s’ouvre. […] Pourquoi serait-elle la seule à ne pas être emportée par ce qu’on appelle mondialisation. […] L’ordinateur remplit le monde comme des poissons en saison chaude. » (p.41), s’enthousiasme le vieux Tsisesy qui n’a jamais touché un PC ou un MAC de sa vie. Addict au web, Salova délaisse les livres, dépense son argent de poche dans les cybercafés et, pire, fréquente chaque dimanche la maison de Rakapo. Car à l’ère du numérique, les prédateurs n’attirent plus les petites broussardes avec des billets, mais avec des ordinateurs. Vive le progrès !? Fille de son temps, Salova espère beaucoup de Facebook, Snapchat ou Instagram : « L’internet […] est un dieu moderne. Et les réseaux sociaux, c’est le paradis. C’est un Dieu qui éduque, c’est le messie de la toile d’araignée. » (p.35). Dans ces propos rapportés au discours indirect libre, se mêlent la naïveté des digital natives et l’humour du narrateur. La métaphore filée de la religion fait sourire et réfléchir. Le Moloch d’aujourd’hui serait-il le web ? Sous l’apparence d’un éducateur, il cacherait l’appétit d’un ogre…

Pour autant, pas question pour le narrateur de sombrer dans l’éloge de la tradition. Là aussi, les excès et les paradoxes sont légion. Tel l’accueil dispendieux réservé à Rakapo lors de son installation à Miary. Telle encore l’inconséquence des villageois qui bradent au nouveau venu la pureté de leurs filles alors que leur mythe fondateur repose sur cette valeur-clé : « Les Olobe[8] l’acceptèrent. Beaucoup souhaitaient Rakapo comme gendre. On le bourrait de présents […]. Tous les soirs, les belles filles tournoyaient dans son domicile : des vierges ou celles qui ont déjà monté mille arbres. Toutes étaient des présents prêtes à être consommées ! » (p.9). Miary s’étourdit dans l’ostentation. Le culte de Moloch n’exclut pas celui de Mammon. Le père de Salova est d’ailleurs lui-même un créancier : « [L]e monde courait chez lui pour emprunter. Il était aussi le portefeuille des candidats lors des élections. » (p.12). Avant de financer les politiciens, il avait même acheté son épouse, « un agneau qui franchissait à peine le seuil de la jeunesse […] vend[u] par la pauvreté… » (p.27). Peu instruite mais perspicace, celle-ci pressent que sa fille, à trop fréquenter Rakapo, va mal. Hélas trop complexée, elle préfère se taire : « Elle ne voulait pas se heurter à cette génération. Elle n’osait pas gronder sa fille unique. » (p.42).

Renvoyant dos à dos tradition et modernité, le narrateur accélère le récit au chapitre IV, laissant le lecteur méditer sur le faisceau de causalités qui ont poussé Salova au suicide. Il ne juge pas, ne fait pas la morale. Non, il observe, il compare passé et présent : « Demoiselles des jours d’aujourd’hui ; qui auraient été des dames dans les jours d’antan. Elles ont remplac[é] leurs cartables par des sacs à main. » (p.7). Et quand le sac de cours n’est pas troqué pour un sac à main, c’est pour un smartphone… Il faut bien s’ouvrir au monde et aux autres, plaiderait le vieux Tsisesy.

Intertextualité, ironie et distanciation

À l’instar de Salova qui rompt son isolement géographique et entre en relation avec des internautes, le narrateur ne s’enferme pas dans la simple reviviscence de Pelavolo ou de la fille de Trimo. L’histoire de Salova est émaillée de nombreuses références aux littératures orale et écrite. Ce qui a pour effet de connecter la protagoniste à différents réseaux culturels, de dépayser et aussi de relativiser le fait divers local et d’en alléger le pathos, via l’ironie du narrateur qui crée la distanciation nécessaire.

Outre ses liens avec la vierge sacrifiée et la fille désobéissante, Salova est comparée au drongo du roi Andriampandramanenitra (fin du XVe siècle). L’histoire est célèbre : l’oiseau royal fut volé par Tsingory, un danseur surdoué. Tsingory espérait, grâce aux trilles exceptionnels du drongo, concevoir des chorégraphies toujours plus innovantes. Or l’oiseau, tétanisé lors de sa capture, ne chanta plus et même sembla mort. Il revint finalement à la vie au moment où Tsingory fut débusqué. Le grand roi pardonna alors au jeune danseur. Salova est comparée au drongo quand, bercée par l’autoradio de l’ex-militaire, elle s’endort « sur les épaules de ce Tsingory » (p.20). Par une antiphrase à l’endroit de Rakapo, le narrateur souligne la vulnérabilité de Salova : « La musique emporta la jeune femme, Rakapo fut un artiste. » (p.20). En fait, cet ancien caporal[9] est surtout doué pour sélectionner la bonne station à slows. Certes il n’enlève pas la jeune fille puisqu’il la convainc de monter dans sa voiture. Toutefois, le narrateur le compare au boucher de l’abattoir qui « fait écouter [aux bœufs] de la musique douce pour que leur viande ne soit pas dure » (p.20). Car grâce à « une douce chanson étrangère adorée par les jeunes d’aujourd’hui : un violon qui soufflait comme un vent léger, un piano qui coulait comme un ruisseau » (p.20) en phase avec un style de conduite souple, Rakapo berce et endort sa proie confiante. Flatteur aussi, il qualifie la voix de Salova de « voix d’un railovy » (p.19). Or railovy, c’est encore et toujours le drongo. Une autre légende raconte que ce passereau avait berné Dieu, lui faisant croire qu’il avait sauvé Madagascar des flammes, alors que les chauves-souris seules avaient circonscrit l’incendie. En récompense, le drongo reçut le nouveau nom de « roi des oiseaux ». Dépitées de voir le mensonge récompensé, les chiroptères préférèrent alors contempler ce monde insensé la tête en bas ! L’animalisation de Salova en drongo se révèle donc ambivalente. La protagoniste oscille entre excellence et imposture. La connexion des deux légendes aviaires dédramatise en tout cas les aventures géographiques et amoureuses de la jeune fille. Victime d’appétits qui la dépassent, elle est cependant complice des mensonges de ses amis étudiants (le « “parti fêtardˮ » p.28). Elle se laisse entraîner dans une soirée nauséeuse. Tout l’écœure : la drague et la drogue au sein de la boîte, comme la prostitution à l’extérieur. En comparaison, sa relation avec Rakapo lui semble moins dangereuse puisque Salova a l’impression de maîtriser les choses face à cet homme patient.

Il est vrai que Rakapo n’est pas un violeur. Plutôt un séducteur qui aime jouer, relever des défis. « Il avait le sang chaud. C’était un homme très intelligent. Il maniait bien le fusil, il savait feuilleter la Bible, la Genèse était son chant, pour lui l’Apocalypse était une vision. » (p.18) : subtile éthopée, qui décrit la complexité du mâle tiraillé entre l’instinct et la ruse, la dextérité et le mysticisme. Les épithètes homériques prêtent, elles, à sourire : « Rakapo aux mille regards, roi du cache-cache » (p.8), « Rakapo. Le mille-pattes, fils des armes, frère des balles » (p.8), « Rakapo aux mille regards, mille paroles. Le frère du feu, fils de la braise » (p.20-21). L’ancien caporal tient à la fois de la scolopendre, d’Ulysse aux mille tours et d’Argos aux cent yeux. Ses ruses sont basiques mais efficientes pour approcher une Nausicaa moins farouche le dimanche, jour où les cybercafés sont plus difficilement accessibles qu’en semaine ouvrée. Voilà pourquoi Rakapo va à l’église et, au sortir de la messe, propose à la belle de la raccompagner chez elle à bord de son  4 x 4 ou, mieux, lui propose de l’accompagner avant chez lui pour lui faire profiter d’une connexion internet…

Le narrateur n’épargne pas non plus de ses traits moqueurs Salova. Victime certes des mâles mais un peu aussi de sa candeur. Prisonnière de sa bulle rose, elle découvre brutalement le monde de la nuit avec ses amis étudiants. Quand elle entre dans la boîte, elle songe d’abord au « dessin animé[10] “Alice au pays des merveillesˮ » (p.29) puis, en voyant des couples homosexuels s’embrasser, elle reconnaît là un « nouveau Sodome et Gomorrhe » (p.30). À défaut d’être Alice, elle devient Édith, la femme de Loth. Mélange de fascination et de répulsion face à ces comportements inimaginables pour elle. La photo contiguë (p.30) représente justement le visage stupéfait, atterré d’une jeune fille comme pétrifiée en statue de sel. Ce dancing ambivalent tient à la fois du jardin d’éden et du jardin des délices : « Elle vit le DJ […] qui s’approcha d’elle. Il s’assit à sa gauche. […] Et le serpent la cajola, fit sortir sa queue, toucha la cuisse de la petite Ève. […] La bouche de l’homme, inondée d’alcool, s’approcha de celle de Salova qui ne put retenir son estomac et vomit sur son tee-shirt ! » (p.30-31). Mais cet éveil à la sexualité n’est pas que pure consternation, il participe d’une révélation quand Salova comprend enfin que le « port d’arme de Rakapo[11] » (p.21) métaphorise son phallus : « Son esprit sortit de la caverne où il était enfermé, la toge noire qui couvrait son esprit disparut. » (p.24). La référence à l’allégorie de la caverne dans La République de Platon est bien sûr ironique. Salova croit enfin quitter le monde des ombres projetées et accéder au(x) feu(x) (de l’amour) qui éclairent et réchauffent. Mais Rakapo n’est qu’un soleil factice.

Multipliant les références littéraires, religieuses et même philosophiques, le narrateur se plaît donc à nous faire voyager dans le double monde des livres de salut et des contes pour enfants. Rakapo cherche entre autres à avoir la confiance de Salova, à « défaire les rideaux du doute qui recouvrait ce petit enfant perdu dans la forêt » (p.39). Or cette sœur du Petit Poucet est aussi « [une] vierge qui portait une lampe à huile pleine par peur des ténèbres des désirs du monde » (p.39). La parabole christique des cinq vierges sages et des cinq vierges folles éclaire (si l’on ose dire) l’ambivalence de la pureté déjà évoquée plus haut. Pureté et vigilance devraient idéalement aller de pair. La dynamique de telles connexions interculturelles montre bien que le roman vise davantage qu’à délivrer un message éducatif et préventif aux jeunes filles du Sud malgache.

Intersémiotique, étayage et interaction

Qui feuilletterait trop vite L’Amphore de Salova pourrait croire qu’il s’agit d’une œuvre pour la jeunesse : format A5 avec couverture souple, nombreuses photos d’adolescente sidérée ou éplorée, dessins d’adolescente court vêtue collés sur des photos de rue ou de jardin, etc. Pourtant les images ne servent pas qu’à séduire les enfants ou les adolescents rétifs à la lecture et soutenir leur attention. Comment expliquer dans ce cas une photo de palétuvier blanc avec ses pneumatophores (p.18) alors qu’aucune mangrove n’est mentionnée dans le roman ?

Opération Bokiko lutte depuis 2004 contre la désaffection du public malgache pour des livres souvent offerts par des organisations extérieures. Face à des ouvrages défraîchis et éloignés des réalités locales, l’association fondée par Michèle Rakotoson propose de petits livres bilingues, simples mais soignés, écrits et illustrés par des artistes locaux. Comprendre ce contexte difficile, c’est admettre que l’iconique côtoie le textuel pour d’abord promouvoir la lecture à Madagascar, avant même de prétendre à une quelconque ambition intersémiotique. Il n’empêche que les deux éléments sont dans une interaction qui dépasse la simple coprésence au fil des pages de L’Amphore de Salova. Les images du roman proviennent d’un travail collectif. Signées Franki Andriantsilavo et Michèle Rakotoson, elles ont été mises en page par Riso Lalason. Même s’il n’est pas possible de savoir qui a pris telles photos ni dans quelle mesure Sitraka Rafanomezantsoa a participé à leur sélection et leur organisation, il vaut la peine de les apprécier et d’évaluer ce qu’elles apportent au texte romanesque. Intéressons-nous donc aux liens texte / image, en les analysant suivant la typologie de Pierre Léon[12] qui recense six fonctions d’étayage réciproque du textuel par l’iconique : confortation, invalidation, implication, figuration, énonciation, élucidation. À défaut d’analyser la vingtaine d’images du roman, on sélectionnera les plus marquantes.

Tout d’abord, la photo en première de couverture : une jeune fille malgache, vêtue d’un sweat rayé à capuche, regarde la flamme d’un cierge effilé (ou plutôt d’une lampe oblongue en forme de cierge). Cierge posé sur une coupelle que la jeune fille tient à deux mains. Le personnage semble être en prière. Au-dessus, le titre du roman en malgache et en français. Si l’on n’a pas lu le roman, on perçoit une discordance entre le textuel et l’iconique. Quel rapport entre l’amphore et le cierge, la réalité profane de l’eau et la spiritualité d’une prière chrétienne ? Le textuel et l’iconique sont ici unis dans leur opacité symbolique, aucun n’éclaire l’autre immédiatement. Ce n’est qu’après avoir passé les pages 25-26 (le conte malgache de la fille de l’ogre) et la page 39 (la parabole biblique des vierges sages et des vierges folles) que l’on saisit le thème commun : la pureté. Il y aurait ici une fonction d’invalidation : le textuel et l’iconique s’entrechoquent, se démentent l’un l’autre et suggèrent la présence d’une distanciation ironique. Une question à débattre est alors lancée : la pureté est-elle une question d’obéissance ou de vigilance ?

La deuxième photo du chapitre I représente, elle, le visage de la même jeune fille malgache, à proximité d’un miroir. On voit au premier plan son profil droit et le reflet de son profil gauche. Ses yeux fixent un point vers la droite. Comment comprendre ce dédoublement ? Le texte évoque, lors de l’arrivée de Rakapo à Miary, la différence de comportement entre la « clique des filles » (p.7) enjôleuses et Salova, ni impressionnée, ni intéressée par le nouveau venu. Or plus tard, Salova, délaissant la compagnie des livres pour celle des amis virtuels des réseaux sociaux et pour celle de Rakapo, deviendra à son tour une « petite-fille du monde moderne qui ne savait [plus] feuilleter un livre » (p.23). Elle se fondra dans sa génération. On retrouverait ici une fonction d’élucidation. Cette image du chapitre I constitue une prolepse des chapitres III et IV, elle les dévoile par anticipation.

Une autre photo apparaît deux fois : celle d’un jeune homme malgache d’une petite trentaine d’années, sur sa moto à l’arrêt. Musclé, tatoué aux bras, fumant une cigarette de sa main gauche, tenant le guidon de la main droite. Vêtu d’un tee-shirt et d’un jean, il a l’air très sûr de lui, de sa pose virile et de sa grosse cylindrée (une sorte de Yamaha Midnight Star, avec dosseret). La photo est insérée d’abord dans le chapitre I relatant l’arrivée triomphale de Rakapo à Miary, ensuite dans le chapitre II où Rakapo parvient à convaincre Salova de monter dans son véhicule 4 x 4. On reconnaîtrait ici une fonction de figuration, au risque peut-être d’une dérive vers le stéréotype. Le jeune homme de la photo ne correspond pas trait pour trait à Rakapo (qui est plus âgé et ne circule pas en deux-roues). En revanche, il incarne le beau gosse véhiculé, qui fait tourner la tête des villageois. Là où les apparences et la richesse affichée comptent beaucoup, celui qui peut surgir dans le village avec sa « charrette à essence » (périphrase sarcastique, p.21) et se targuer d’exploits (invérifiables) à l’étranger, celui-là suscite le respect des notables et excite le désir des filles à marier. Dernier détail : le motard n’a pas de casque. Or, au chapitre IV, quand elle consulte un médecin pour demander une pilule du lendemain, Salova recourt, par pudeur, à une métaphore routière : « Je suis victime d’un accident de circulation de l’amour, en tant que jeune ! » (p.50). Une analogie se tisse alors entre l’absence de casque et l’absence de préservatif.

Le chapitre III se clôt sur deux photos contrastées de la jeune fille malgache. À gauche, celle-ci regarde l’objectif avec un air de défi tandis qu’à droite, triste, elle se frotte un œil, comme pour sécher ses larmes. On reconnaîtrait ici une fonction de confortation, avec infusion d’affects. Les images, telle une variante féminine et gasy de Jean qui rit / Jean qui pleure, illustrent bien la fin du chapitre : « Oui Madame ! C’est une fille qui fait ses premiers pas en amour. Elle se sent protégée comme dans une forteresse. Le tic[13] chez, nous, les femmes. Une fois touchée… nous ne pouvons plus nous contrôler. Nous offrons, non seulement notre cœur… mais aussi notre corps en sacrifice. L’amour est comme la piqûre d’une épine d’Acacia sur la plante des pieds, elle nous cause une douleur vive si nous ne la caressons pas. Le cœur est un enfant, il ne se rend pas compte des flétrissures ! » (p.43-44). L’interpellation ne manque pas d’humour, comme si le narrateur visait une lectrice d’âge mûr. Les propos au présent de vérité générale qui suivent, sur les différences entre femmes et hommes, sont teintés d’ironie. Ils renvoient comme en écho aux romans d’amour des éditions Harlequin dont les titres sont reconnaissables entre tous : Un si habile séducteur, Le diable avait ton visage, Et mes yeux pour pleurer, Est-ce bien cela l’amour ?, De la belle aube au triste soir, etc. Dans cette veine harlequinesque, une photo est redoublée à la fin des chapitres I et IV : une plante verte en pot, au-dessus de laquelle vole une sorte de bulle de savon en forme de cœur (probablement un photomontage). La première occurrence de la photo aurait plutôt une fonction d’implication, suggérant ce que le texte ne peut dire immédiatement. Le cœur correspondrait au siège de l’amour. Or une bulle de savon est fragile, elle est vouée à éclater. Il faudrait donc comprendre que l’histoire d’amour entre Salova et Rakapo sera brève. La seconde occurrence de la photo aurait, elle, une fonction de confortation, relayée par la photo d’une fleur jaune (a priori une rose) séchée. Siège de la vie, le cœur bientôt brisé renverrait au suicide de Salova. Celle-ci préférera en effet mourir qu’assumer sa grossesse et interrompre ses études. Dans la seconde moitié de L’Amphore de Salova, la gageure de Sitraka Rafanomezantsoa semble bien être de jouer avec les codes du roman sentimental sans sombrer dans la mièvrerie. Le suicide médicamenteux de Salova est un dénouement brusque qui évite à la jeune fille de renoncer à ses rêves de liberté : « Sa conscience implora et hurla : “On se marie pour avoir des descendants. Mais ? déjà ? Et que fait-on des rêves…. seront-ils sels versés dans l’eauˮ [?] » (p.50).

Conclusion

En définitive, L’Amphore de Salova prend appui sur la vitalité des légendes malgaches (le tafasiry est la « salle de cinéma d’antan » p.25) pour raconter les difficultés des jeunes d’aujourd’hui. Ce fonds patrimonial local est mêlé à des sources intertextuelles extra-régionales (Ancien et Nouveau Testaments, Homère, Platon, Perrault, Carroll…), ce qui a pour effet d’ancrer les personnages dans le Sud malgache tout en les connectant à des paradigmes universels de pureté, de séduction et de perdition.

Loin de s’opposer aux incroyables possibilités des nouvelles technologies de l’information et de la communication, le narrateur plaide plutôt pour une prise en compte des aspirations des jeunes Malgaches, en particulier ceux isolés géographiquement et familialement, coincés entre pesanteurs et tentations : « Réprimandez la jeunesse d’aujourd’hui, pour essayer d’égayer son esprit, elle ouvrira son “ordiˮ. Elle fermera toutes ses facultés d’ouverture au monde et plongera dans la toile d’araignée. L’internet est le nouveau précepteur des jeunes. Un monde qui a sa confiance, son agenda. Toute sa faculté d’aimer est là. […] Une bibliothèque vivante, une maison de la culture, musée de l’avenir. Jadis, on choyait les vieux pour qu’ils disent des contes, maintenant il suffit de tourner un bouton et on a tout : savoir et culture. » (p.35-36). Par l’écriture même de son roman, Sitraka Rafanomezantsoa prouve au contraire que le web n’est pas tout. L’affection, le soutien, le savoir et l’expérience des anciens comptent toujours, qui permettent aux jeunes comme lui de participer aux ateliers d’écriture d’Opération Bokiko et d’éditer leurs premiers textes. Ainsi L’Amphore de Salova non seulement confirme le talent du jeune auteur et slameur de Toliara mais encore témoigne d’une collaboration artistique avec Michèle Rakotoson (photos et supervision des traductions), Franki Andriantsilavo (photos), Roël Ranarivelo (supervision des traductions) et Riso Lalason (mise en page). Un bel exemple de synergie intergénérationnelle, interrégionale, interlinguistique et intersémiotique.

Bibliowebographie

Holy Danielle, « Journée internationale des femmes : Michèle Rakotoson, Fanja Andriamanantena et Chef Mariette Andrianjaka, les trois icônes de la culture malgache », News Mada, 8 mars 2019, en ligne, URL : https://www.newsmada.com/2019/03/08/journee-internationale-des-femmes/

Léon Pierre, Le jeu de la Une et du Hasard : une approche poétique de l’écriture de presse, Université d’Aix-Marseille I, thèse de doctorat, 1990.

Rafanomezantsoa Sitraka, Vazin’i Salova. L’Amphore de Salova, édition bilingue illustrée, Antananarivo, Opération Bokiko, 2018.

Rakotoson Michèle (dir.), Francophonie terre de rencontre. Nouvelles, Antananarivo, Librairie Mixte, 2017.

Ramanan Ricky, « Salon de la rentrée littéraire et scolaire : un événement qui tombe à pic », L’Express de Madagascar, 12 octobre 2018, en ligne, URL : https://lexpress.mg/12/10/2018/salon-de-la-rentree-litteraire-et-scolaire-un-evenement-qui-tombe-a-pic/

Ramanan Ricky, « Un auteur en herbe sort son premier roman », L’Express de Madagascar, 16 octobre 2018, en ligne, URL : ttps://lexpress.mg/16/10/2018/litterature-un-auteur-en-herbe-sort-son-premier-roman/

Randria Maeva, « Les écrivains malagasy ne sont pas en voie de disparition », Madagascar Tribune, 25 novembre 2016, en ligne, URL : https://www.madagascar-tribune.com/Les-ecrivains-malagasy-ne-sont-pas-en-voie-de-disparition-22696-22696.html

Randriamamonjy Esther, I Trimobe sy I Fara vadiny, Antananarivo, TPFLM, 2005.

Notes


[1] Il pourrait s’agir d’une manière d’évoquer le tigre, héritée des Austronésiens.

[2] URL : ttps://lexpress.mg/16/10/2018/litterature-un-auteur-en-herbe-sort-son-premier-roman/

[3] Station balnéaire mentionnée aussi dans la nouvelle de Rafanomezantsoa, Prestataire de plaisir, je sais parler !

[4] Le sous-titre malgache du roman est Tantara foronina, littéralement « histoire inventée ».

[5] À cet endroit aurait poussé le célèbre banian qui est un des lieux sacrés de Miary.

[6] Son prénom même semble contredire les attentes que les villageois placent en elle, si salova est dérivé du verbe misalovana qui signifie « se mêler des affaires d’autrui, interférer, intervenir ».

[7] Personnage monstrueux autour duquel gravitent de nombreux contes : voir Esther Randriamamonjy, I Trimobe sy I Fara vadiny, Antananarivo, TPFLM, 2005.

[8] Les notables (d’après le lexique, p.51).

[9] Rakapo vient de Rakaporaly, littéralement « Monsieur le Caporal » (voir lexique, p.51), ce prénom-surnom assez récent serait né dans les milieux militaires tuléariens.

[10] Il s’agit sans doute ici de l’adaptation du roman de Lewis Carroll par les studios Nippon Animation (1983) et non de l’adaptation par les studios Disney (1951).

[11] Expression-clé des péans à la gloire de l’ancien caporal.

[12] Voir Pierre Léon, Le jeu de la Une et du Hasard : une approche poétique de l’écriture de presse, Université d’Aix-Marseille I, thèse de doctorat, 1990.

[13] On attendrait plutôt « hic ». Peut-être s’agit-il d’une coquille. Il y en a quelques-unes dans le roman mais elles n’enlèvent rien aux qualités littéraires du texte.

Une réflexion sur “L'Amphore de Salova : un premier roman iconique signé Sitraka Rafanomezantsoa et Opération Bokiko

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