L'auto-fiction a-t-elle contribué à un renouveau littéraire, s'interroge Darouèche Hilali Bacar

PAR NASSUF DJAILANI

C’est un travail colossal, près de 500 pages sur les autofictions arabes, mais nous tenons-là un essai éclairant que vient de publier Darouèche Hilali Bacar. Il s’agit à vrai dire de la version remaniée de sa thèse parue dans la collection Autofictions, etc. aux Presses universitaires de Lyon. Avec une question centrale : est-ce que l’auto-fiction a contribué à un renouveau littéraire ?

« Après sa consécration en France, postule le chercheur Darouèche Hilali Bacar, l’autofiction gagne les littératures européennes et occidentales, d’abord en Allemagne et en Pologne, puis au Canada et aux Etats-unis ou encore en Espagne et en Amérique latine. Elle franchit ensuite les frontières pour s’adapter aux spécificités culturelles des littératures étrangères. Elle est ainsi adoptée au Japon, questionnée en Iran et pratiquée aux Antilles, dans l’océan Indien, en Afrique du Sud, au Brésil et même en Chine. Et depuis quelques temps, le phénomène d’autofiction semble gagner le monde arabe. »

On y croise entre autres Sonallah Ibrahim, Mohamed Choukri, Abdelkader Chaoui, Naguib Mahfouz, Mahmoud Darwich, Hussein Barghouti, Edouard Al Karrat, Abdeldjebar El-Euch, Mohamed Berrada ou encore Rachid El-Daïf.

« Les écrivains arabes, rappelle le chercheur, défraient de plus en plus la chronique parce qu’ils prônent une écriture romanesque qui transgresse à la fois les formes d’écriture conventionnelle et les tabous religieux comme sociopolitiques. Ils veulent engager leur écriture dans la sphère individuelle pour dire les choses comme elles sont ». Un phénomène « qui ne concernerait que la littérature arabe d’expression française », selon la critique Nacima Chabani dans le quotidien algérien El-Watan, du 12 juin 2011, cité par l’essayiste.

Définit par Serge Doubrovsky en 1977, le concept de « l’autofiction s’est imposée comme un des chantiers les plus ouverts, les plus vivants de la littérature actuelle, écrivent les animateurs et directeurs du site autofiction.org », Isabelle Grell et Arnaud Genon. « Notion subtile à définir, liée au refus qu’un auteur manifeste à l’égard de l’autobiographie, du roman à clés, des contraintes ou des leurres de la transparence, elle s’enrichit de ses extensions multiples tout en résistant solidement aux attaques incessantes dont elle fait l’objet. Elle vient en effet poser des questions troublantes à la littérature, faisant vaciller les notions mêmes de réalité, de vérité, de sincérité, de fiction, creusant de galeries inattendues le champ de la mémoire ».

Né à Mayotte, Darouèche Hilali est un francophone qui se passionne pour la culture arabo-musulmane. Il passe une année d’étude à l’Université du Yarmouk à Irbid dans le cadre du programme d’échange culturel franco-jordanien (2004-2005).

« Ce séjour, raconte-t-il a été mon premier contact (iḥtikāk) avec le monde arabe. Il a été l’occasion pour moi de découvrir la société arabe et d’observer de près la culture arabo-musulmane. Je m’imaginais retrouver en Jordanie ce que la culture mahoraise – et comorienne de manière générale – partage en commun avec la civilisation arabe. Mais très vite, j’ai été envahi par un sentiment d’étrangeté. En effet, à mesure que je me confrontais à la réalité sociale, je me rendais compte de la « différence » ou plutôt de la « spécificité » des deux cultures en matière de modes de vie, des us et coutumes, d’habits, de nourritures, de lignage ».

Darouèche Hilali Bacar est depuis 2014, docteur en littérature arabe contemporaine. Depuis 2011, il collabore régulièrement avec le Centre international pour les recherches et les études interculturelles (CIRSI) en Italie pour approfondir ses réflexions sur les formes d’expression et de représentation de soi dans la littérature et dans les nouveaux supports de création et de diffusion. En 2018, il a intégré l’équipe de l’Institut de coopération régionale et européenne de Mayotte (ICREM), notamment pour mener des études sur la place de la langue arabe à Mayotte et sur la littérature mahoraise.

Il propose un aperçu historique de la tradition d’écriture du moi depuis le XIXe siècle et analyse la production romanesque contemporaine ainsi que le débat critique qui en découle. Grâce à l’étude de certaines œuvres et pratiques d’écriture de trois auteurs majeurs – Mohamed Choukri, Sonallah Ibrahim et Rachid El-Daïf –, il établit un modèle d’auto-fiction arabe et identifie des thèmes récurrents de l’écriture autofictionnelle qui pourraient s’appliquer à de nombreux textes modernes et contemporains.

« L’affirmation de soi est, chez les écrivains arabes, une aspiration sociale présente depuis la Nahda, la Renaissance arabe du XIXè siècle », (p.26) explique Darouèche Hilali Bacar.

Il nous a accordé un entretien à l’occasion de la publication de son dernier essai intitulé Des autofictions arabes, à l’occasion du SALIMA (le salon du Livre de Mayotte, en octobre 2019.

Entretien avec Darouèche Hilali Bacar, chercheur, essayiste mahorais, autour de son dernier essai intitulé Des Autofictions arabes, paru aux Presses Universitaires de Lyon, 2019.

Sa fréquentation assidue de la littérature arabe, ne détourne pas Darouèche Hilali Bacar de la littérature mahoraise. Il établit d’ailleurs des ponts entre les deux littératures, dans la mesure où il y a en partage à Mayotte, dans l’archipel des Comores, la culture arabo-musulmane.

Grand lecteur de la littérature mahoraise, Darouèche Hilali Bacar évoque la publication à venir d’un article sur l’autobiographie fictionnelle chez quelques auteurs mahorais, dont Abdou Salam Baco. Traducteur également de l’Arabe vers le français, il publie la traduction du roman du marocain Abdelkader Chaoui en français toujours aux éditions PUL. Un roman qu’il recommande aux auteurs mahorais pour partager l’univers de ce romancier qu’il affectionne. Il évoque Mahmoud Darwich pour évoquer la nécessité du travail sur la langue et sur le questionnement du récit national (ou de la mémoire collective). Il appelle de ses voeux un travail sur le style par les écrivains mahorais, tentés trop souvent à son goût par « une littérature de témoignage ».

Troisième extrait de l’entretien avec le chercheur Darouèche Hilali Bacar enregistré à l’occasion du SALIMA (le salon du livre de Mayotte en octobre 2019).

« Au terme de cette analyse de la production romanesque arabe, écrit Darouèche Hilali Bacar, on observe que l’écriture du moi tend vers un affaiblissement du « je » vrai et référentiel pour mieux affirmer le « je » narratif né de l’écriture. Peut-on alors dire que l’autofiction arabe s’éloigne de la conception doubrovskienne ? »

Ce à quoi il répond que « la nouvelle génération d’écrivains explore d’autres horizons fictionnels. Avec la révolution du numérique et depuis les printemps arabes de 2011, de jeunes femmes et de jeunes hommes ressentent l’urgence de s’exprimer sur les réseaux sociaux (blogs, etc.) pour affirmer leur individualité, parfois même pour révéler ou déclarer leur identité sexuelle. »

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