« Quand on écrit son poème, on ne peut pas rester seulement au pourtour de son nombril », confie Edouard Maunick

PAR SOIDIKI ASSIBATU

« comme moi il hantera /

les contrées interdites /

qui m’ont fait qui je suis /

 poète guetteur d’exils ».

C’est ainsi qu’Edouard J. Maunick se présente dans son avant dernier « quatrain pour narguer la mort », en se comparant à un arbre qui plante ses racines au plus profond de la terre (l’espace insulaire) où « le vieil héritage tient » malgré la vigueur des cyclones. On serait tenté d’ajouter, à ce qualificatif de « poète guetteur d’exils », une autre particularité du poète : un « diseur » de la complexité du sang, des mélanges de la race, des échanges de l’île et de la mer, comme le caractérise, à juste titre, Jean-Louis Joubert dans son œuvre consacrée aux littératures de l’Océan Indien. Ainsi, pour hanter « les contrées interdites », guetter l’exil, narguer la mort ou dire son « ILE-FEMME-TERRE » avec ses « mots-racines » « d’écriture française / d’orature créole / de cadence métisse […] », le poète invente, fonde les bases d’une nouvelle poésie, et par la même occasion, une nouvelle langue.

    Edouard J. Maunick naît le 23 septembre 1931 à La Source, dans une banlieue de Flack, à l’est de l’île Maurice, un pays où l’Afrique, l’Orient et l’Occident s’entremêlent et où le français, l’anglais et le créole cohabitent, dialoguent. L’espace insulaire est ce qui annonce à la fois l’exil poétique et l’exil physique du poète. Cet espace est le cœur, au sens propre du terme, de la poésie de Maunick, en ce qu’il lui apprend la complexité de son identité insulaire qui n’est « ni Afrique ni Jusant ni Ponant / […] ni noirs ni blancs ni jaunes / ni cathédrale ni temple ni mosquée ni pagode / mais saints de la même bâtardise : l’Île ! ».  Maunick nous livre par ces vers l’une des clés pour accéder à son œuvre poétique : la quête de l’identité métisse, inhérente à l’espace insulaire, et l’acceptation des héritages divers.

En effet, pour « dire de cette terre qui n’a pas encore pleuré ses arbres incendiés. », Edouard J. Maunick commence en 1954 par Ces oiseaux du sang qui annoncent le début de l’éternelle quête de l’identité « insulée ». Ce recueil marque le point de départ d’un demi-siècle d’écriture poétique, riche de plus d’une vingtaine de recueils. De ce premier recueil au dernier (50 quatrains pour narguer la mort, 2006), Maunick ne va cesser, « par le mensonge du poème », d’affirmer, voire de dire son « sang mêlé » et sa fascination et son obsession pour l’exil. Ainsi, dans un entretien avec Maryse Condé, il avoue que c’est dans « l’essentiel de l’exil » qu’il découvre que c’était l’île qui lui manquait, ce petit bout de terre exigu qui fait que le monde est monde. « Et donc dans l’immense, j’ai appris la grandeur, l’immensité de l’île », concluait-il. En 1960, il répond alors à l’appel de l’horizon en partant à Paris où il rencontre les deux grandes figures de la Négritude (Aimé Césaire et Léopold Sédar Senghor qui préface L’Ensoleillé vif, 50 paroles et une parabase en 1977) et où il occupe plusieurs fonctions : il anime des émissions radiophoniques, écrit des articles littéraires dans Jeune Afrique, Demain l’Afrique dont il devient le rédacteur en chef, il occupe un poste à l’UNESCO et est nommé Ambassadeur de l’île Maurice en Afrique du Sud. Parallèlement, Edouard Maunick continue son activité poétique et son exil qui le conduit « Jusqu’en terre Yoruba » : son besoin d’exil (sa soif irrémédiable d’aller vers l’autre) nourrit ses poèmes et lui permet d’« habiter la mer pour défendre le moi-pays ». Les voyages et l’œuvre du poète suivent leur cours, et dévoilent un paradoxe qui est généralement caractéristique de l’être insulaire. Grosso modo, le poète est d’une part attiré par l’ailleurs où il va à la rencontre de l’autre et d’autre part, il est enraciné dans son île natale.

    La poésie d’Edouard Maunick se comprend, se lit comme le mouvement de la marée : « chaque volume vient comme une nouvelle vague recouvrir et prolonger le volume antérieur. », comme l’a si bien noté Jean-Louis Joubert. Ce processus toujours recommençant s’accompagne du « souci artisanal de la texture de la langue, de la saveur des mots, du grain de la mémoire, de la musique de la voix. » (J-L Joubert). Cela sous-entend la réinvention du langage poétique où se conjuguent le français, le créole, l’anglais et d’autres langues : dans sa poésie, Maunick a la volonté de « marronner Molière », de « réciter Rimbaud à la sauce Sega ». En somme, comme il l’a souligné dans le « Dire avant écrire » de son Anthologie personnelle (1989), « peu importe si je l’ensauvage ou si je la civilise autrement, elle est à jamais ma grande permission. »

    Enfin, on ne peut pas parler d’Edouard Maunick sans évoquer son : Soweto, Le cap de désespérance (1985), Mandela mort et vif (1987). En effet, en filigrane de cette poésie qui célèbre (et revendique) l’identité insulaire métisse et l’exil, Maunick affiche son engagement par rapport à certains événements ayant bouleversé le siècle dernier. Selon lui, l’engagement du poète est indissociable de ses autres préoccupations : « un engagement veut dire une acceptation, une volonté de faire. Le poète, on doit cesser de penser à lui comme à un rêveur, comme un sublunaire. Un poète, c’est un homme qui vit au milieu de la vie, qui est témoin du quotidien. Le quotidien, c’est le Vietnam, le quotidien, c’est la guerre du Biafra […], quand on écrit son poème, on ne peut pas rester seulement au pourtour de son nombril. Les événements entrent dans votre poème et vous êtes obligés de demeurer avec ces événements, sans cela ni la vie ni la mort ni la femme ni l’île ni la poésie ne valent la peine. »  

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