Entre La Réunion et Madagascar, le dernier film de Lova Nantenaina pose la question de ce qu’on lègue en pleine mondialisation

PROPOS RECUEILLIS PAR NASSUF DJAILANI

Le cinéaste malgache Lova Nantenaina avait reçu le Prix Poulain d’Argent au Fespaco en 2019 pour son film Zanaka ! Ainsi parlait Félix.

PROJECT’ÎLES : Île était une fois est un aller-retour entre l’île d’adoption et la Grande île Madagascar, la terre de naissance, de votre naissance. Entre les deux, vous brossez le portrait de familles. Pourquoi ce parti pris ?

LOVA NANTENAINA : Ce film a été pensé en 2008 et à l’époque déjà je voulais faire des portraits familiaux. Ce qui m’intéressait c’était de comprendre la transmission entre les parents et les enfants. Que lègue-t-on à nos enfants ? Cela peut être un métier ou une passion ou un savoir-faire. Tout se passe au sein du noyau familial. L’éducation et l’apprentissage s’opèrent dans ce cercle. Et je voulais savoir ce qu’il en est de cette transmission dans un contexte mondialisé et au sein d’une île parce que face à la raréfaction des ressources et à la surexploitation, bien de familles n’arrivent plus à transmettre les métiers des parents à leurs enfants.

PROJECT’ÎLES : Est-ce que pour vous la famille est le lieu idéal pour raconter les êtres, leur destin ?

LOVA NANTENAINA : Oui la famille est un microcosme de l’humanité pour moi. C’est dans son sein que la société se construit. Et la qualité de l’humain, une fois adulte, dépend de la qualité de sa famille. Les choses se mettent en place petit-à-petit au sein de la famille. Les passions, l’apprentissage d’un métier et l’éducation s’opèrent dans ce cercle. On voit par exemple que dans la famille de tisserands, la mère de famille n’a pas su transmettre sa passion pour le tissage de vers à soie sauvage à sa fille aînée avant que cette dernière ne se marie. En revanche, dans la famille de sauniers de Saint Leu le père a pu transmettre ses connaissance à son fils. La famille est donc importante parce que c’est en quelque sorte « un centre de formation professionnelle » pour les enfants.

PROJECT’ÎLES : La nouveauté dans ce film par rapport à vos films précédents, c’est l’irruption de votre propre voix, la voix du cinéaste qui est avec les gens. Entre la réalité et la fiction, la frontière est-elle si mince ?

LOVA NANTENAINA : Je ne me pose pas souvent la question sur le genre de mes dispositifs de filmage. Je suis quelqu’un qui voyage avec une caméra et je laisse le réel rentrer dans ce cadre-là. Le minimum étant que les personnages que je filme ne jouent de rôle que le leur. C’est la partie carnet de voyage, co-écrite avec Eva Lova-Bely, qui a peut-être plus « fictionné » parce qu’on a confectionné le carnet avec les éléments de mon voyage et les dessins de deux carnettistes réunionnaises Florence Vitry et Griotte. Le carnet de mon voyage a été donc fabriqué à plusieurs mains. Cela nous permettait d’avoir un recul par rapport à la matière filmique qu’on a ramené de mon parcours dans les deux îles et d’élaborer le fil narratif du voyage.  Et enfin, je suis présent en hors champs parce que ma voix est présente dans le film. Je voulais préserver mes interactions avec les personnes que j’ai filmées. Cela aide les gens qui regardent le film de connaître un peu mieux ces êtres ordinaires et extraordinaires parce qu’on a gardé mes réactions in situ.

Produit par Endemika avec le soutien du CNC, de la région et du département de La Réunion entre autres

PROJECT’ÎLES : Ce film documentaire, n’est pas à proprement parler un documentaire fiction, ce sont les réalités de la vie paysanne que vous montrez, une sorte d’attachement à la terre. Êtes-vous dans une démarche presque militante pour montrer une certaine nostalgie, un attachement viscéral à la terre ?

LOVA NANTENAINA : Oui, je suis très attaché à ces deux îles et à la terre. Je trouve que les personnages que je filme sont tous inscrits dans un paysage, dans une culture ancrée, qui les caractérisent et qui les rendent attachants. Tous ils sont conscients du poids de l’humain sur l’éco-système et essaient à leur niveau de préserver ou sauvegarder leur environnement afin qu’ils puissent léguer leur passion ou leur métier à leur enfant. Le chasseur de guêpe par exemple ne cueille pas n’importe quel nid, il laisse certains intacts qui sont encore en cours de développement. Vincent le pépiniériste veut absolument sauvegarder la forêt en proposant des jeunes plants de Tapia aux paysans de sa localité et incite tout le monde à préserver cette forêt unique car endémique. Il a bien compris la dépendance entre l’humain et son environnement. Je ne suis pas vraiment un militant qui fait un film militant mais plutôt quelqu’un qui est sensible à ces réalités-là. Je les montre parce qu’il n’y aura jamais assez de films qui nous font réfléchir sur le devenir de l’humain et surtout des îliens tels que nous sommes. La nostalgie est palpable dans la musique que j’ai co-écrite avec Paul Henri Randrianome. Avec l’aimable autorisation de Frédéric Joron (ancien membre du groupe d’Ousanousava) pour la chanson « Loder mon péi » , on a introduit des textes en malgache teinté de nostalgie. On exprime plutôt dans ces paroles-là la disparition des aspects de nos cultures qu’on aimerait bien garder afin qu’on puisse avancer sereinement vers l’avenir. Les îliens devraient avoir leur opinion sur l’orientation de leur propre culture. Cela peut paraître nostalgique mais cela est surtout un cri qui veut qu’on ait le choix pour mieux avancer.

PROJECT’ÎLES : Dans la partie réunionnaise, on est avec une famille ouvrière, mais qui a un certain niveau de vie, qui n’est pas pauvre. On mange à table, la cuisine est typique, locale, mais elle est un peu élaborée, riche en saveur en ingrédients. Dans la partie malgache, c’est plus chiche, même si on se rend compte que ce n’est pas parce que les conditions sont spartiates qu’il n’y a pas une forme de bonheur. Votre cinéma cherche-t-il à montrer les réalités dans leur nudité ? Sans fioritures ?

LOVA NANTENAINA : Le réel est tel qu’il est et il est souvent cru. Mais dans les situations de difficulté l’humain se révèle. Et souvent, je ne me pose pas la question du bonheur parce qu’il diffère selon les personnes et les cultures. L’intérêt de montrer ces deux pays dans le même film pour moi c’est d’essayer d’aller au-delà des considérations économiques parce qu’il y a une diversité de modes de vie et de cultures. On y retrouve par contre partout la joie de vivre des personnages et leur courage au quotidien pour changer les choses ou préserver ce qui reste.

PROJECT’ÎLES : Ce portrait en creux de cette génération de tisserands est d’une force incroyable, le métier à tisser a vécu, mais tout est là, une tradition qui ne doit pas se perdre, avec des femmes dignes qui se battent au quotidien. C’était un hasard du tournage la rencontre avec cette famille ?

LOVA NANTENAINA : La famille de tisserand était repérée donc prévue pour être filmée mais c’est Vincent, l’écologiste et pépiniériste, de cette localité qui n’avait pas été prévu. C’est au moment où je tournais une séquence avec les tisserandes que Vincent a fait irruption en me parlant en français. J’étais surpris de voir quelqu’un qui parle si bien le français dans cette localité, à la campagne. Et c’est là qu’on a décidé de faire un portrait croisé des tisserands avec Vincent parce qu’il est un élément clé de la préservation de la forêt de tapia à Arivonimamo. La préservation de la forêt et la soie sauvage sont interdépendantes. Effectivement le hasard du tournage fait bien les choses mais il faut être ouvert pour intégrer ce genre de rencontre dans le film et ne pas être figé dans ce qu’on a écrit au départ.

Lova Nantenaina avec Vincent l’un des protagonistes du film documentaire.

PROJECT’ÎLES : L’homme aux plantes médicinales est extraordinaire d’humanité, l’un des plus beaux moments du film. C’est un peu l’un des héros de votre film, avec un souci de la transmission qui est très forte, et un engagement acharné pour la préservation de la terre. Est-ce qu’il y a chez vous une fibre écologiste que vous appelez de vos vœux à votre manière, en faisant des films ?

LOVA NANTENAINA : Oui Vincent est quelqu’un qui voit loin, très loin, parce qu’il pense au futur de ces petits enfants. C’est aussi quelqu’un qui a travaillé avec des chercheurs étrangers pour la préservation de la forêt de sa localité car Madagascar le tapia est une espèce endémique. Conscient de cela, Vincent, malgré son âge avancé, essaie de motiver les paysans à la préservation de la forêt en leur proposant de faire pousser des arbres fruitiers et des jeunes plants de tapia. Il a une connaissance large des plantes médicinales aussi et c’est un argument de plus pour lui afin de convaincre ses pairs de préserver l’environnement et la nature. J’aime bien montrer qu’on peut habiter dans une campagne tout en étant conscient des enjeux locaux et globaux de la sauvegarde de notre environnement. Et aux dernières nouvelles, Vincent, les tisserands et les paysans sont sur le point de transformer cette région en zone protégée. Cela est positif car ils ont lutté pour que cela avance dans le bon sens.

PROJECT’ÎLES : Le sel c’est votre fil rouge manifestement pour tisser l’histoire entre les deux îles. C’est quoi le sel de la vie pour vous ? Dans le film on voit des sauniers tantôt bottés, tantôt pieds nus côté Réunion et des sauniers nus pieds rongés par le sel et submergés de boue côté malgache. Que raconte ce contraste ?

LOVA NANTENAINA : Le sel renvoie au salaire. La sueur du front. Effectivement c’est le pont entre les deux pays. Cette partie du film a été écrite dans le cadre de la résidence dont on a bénéficié au musée du sel. Comme je ne retrouve plus le mode de production du sel d’antan à la Réunion, je me suis dit qu’on retrouverait peut-être cette partie-là dans le quotidien des sauniers de Tulear. Ce sont les gestes, le visage et les corps qu’il m’importe de capter. Par ce biais, on peut imaginer la dureté du labeur des sauniers de la Réunion à l’époque où l’on n’était pas encore équipés. C’est pour cela que j’ai filmé les mains rongées par le sel à Tulear et à la Réunion pour comparer.

PROJECT’ÎLES : Combien de temps de travail a nécessité le travail autour de ce très beau film ?

LOVA NANTENAINA : On a écrit le film en 2008 et fait des repérages. Mais on a vraiment commencé à travailler dessus que vers 2016 je crois. On travaillait sur d’autres films en parallèle. Peut-être qu’on a consacré quatre ans à faire ce film. 

PROJECT’ÎLES : Sur la forme, on a le dispositif du carnet de voyage qui rythme le documentaire, un procédé audacieux qui marque de vraies ruptures et des temps de respirations. Pourquoi avoir introduit ce dispositif dans le récit du film, avec l’usage du dessin notamment ?

LOVA NANTENAINA : Depuis 2008, on avait déjà pensé au carnet de voyage. Cela a été pensé comme ça pour montrer les différents endroits qui constituent le voyage du réalisateur. Le réel est tellement prenant qu’on avait besoin de ces dessins pour apprécier la rencontre avec les personnes et de temps en temps aussi respirer les paysages. On était très content de la collaboration avec Florence Vitry et Griotte pour ces dessins et je profite ici pour les remercier d’avoir joué le jeu. D’ailleurs si vous avez remarqué, le style de police de ce film été spécifique. Elle a été créée par Griotte pour ce film mais le style met en valeur les cultures de la zone océan indien.

PROJECT’ÎLES : Un mot sur les musiques qui donnent le la, on est entre le créole et le malgache, c’est un tissage, un mariage heureux que vous avez voulu combiner, créer entre les deux îles, puisque d’emblée vous signalez que c’est le récit de votre lieu de naissance et votre lieu d’habitation ? Est-ce le récit de l’entre deux ? Ce qu’on ne parvient pas à saisir mais qui somme toute est très important ?

LOVA NANTENAINA : Oui, on peut dire ça que c’est un récit de l’entre deux. Il parle peut-être aussi à tous ceux qui ont pris le chemin du voyage. C’est un regard d’un voyageur qui devient un peu étranger partout où il va mais qui est conscient que l’humain ne fait qu’un. Le voyage nous permet aussi de prendre du recul par rapport à notre propre culture. Et enfin, c’est aussi un acte pour dire que tout le monde peut voyager et conter son voyage pour ses pairs.
Paul Henri Randrianome et Stéphane Lai Wai ont travaillé la musique. Ils ont réinterprété un morceau joué à Tuléar et décliné en plusieurs rythmes.  Au niveau de l’histoire, le Sud de Madagascar et la Réunion ont quelque chose en commun et on a voulu combiner cela aussi pour porter le film. Ce film est riche de tous les éléments disparates dans le carnet afin de saisir ces moments uniques qui jalonnent le voyage du narrateur.

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