‘Soleil à coudre’ : les amours interdits de Jean D’Amérique. Noces de sang en Haïti

PAR FREDERIC L’HELGOUALCH

« Nous étions deux êtres réunis dans un seul souffle. Nous étions, toi et moi, une coulée de sang et la mémoire d’un même pays, une balle et un corps dans la nuit de Port-au-Prince. »

Le cœur amoureux d’une adolescente ne bat pas au même rythme partout : il accélère et s’emballe plus vite depuis la Cité de Dieu. Car la vie devant soi est une promesse peu crédible dans ce quartier haïtien livré à la violence des gangs et aux déprédations policières, aux balles qui visent juste, à celles qui explosent les cervelles par erreur. Et lorsque l’objet de la passion amoureuse est une autre jeune fille, la romance s’annonce plus complexe encore.

Tête Fêlée a l’âge d’une enfant mais ses yeux en ont trop vu pour l’être tout à fait encore. Même ses mots ne sont plus ceux de l’innocence, trop matures pour ne pas révéler des cicatrices larges comme le pays. Son beau-père, surnommé par tous Papa, est le bras droit du sanguinaire Ange du Métal. Tueur impitoyable et tyran domestique, Papa a depuis longtemps perdu sa lumière humaine.

« Toujours hanté par une question cruciale, piège entre ses propres enclaves, éternels fils d’araignée où demeure enroulée son âme. Une question qui lui revient chaque fois qu’il lui arrive le malheur de réfléchir à la vie qui l’héberge. Qu’ai-je fait de ma lumière humaine ? C’est là sa plaie. Il aimerait creuser son esprit, plonger dans son miroir intérieur, s’imaginer autrement, sauter sur ses fragments éparpillés. Mais c’est vaine besogne que leurrer ce reflet qu’il n’a jamais su attraper. C’est se fracasser contre le rictus de la vie. Il maudit ses pensées. L’obsession du flingue l’imprègne déjà plus que sa raison. »

Ce portrait d’un homme que l’auteur aurait pu dépeindre simplement en brute, cet affleurement provisoire du doute même chez cet ogre assassin, donne un aperçu du travail réalisé par Jean D’Amérique. Il se saisit de ses personnages, les autopsie jusqu’à l’os pour mieux révéler la moelle qui les définit, eux et donc la société du bidonville.

« Quand, sans prévenir, ma mère passe la nuit dehors pour travailler, son bourreau, en manque d’autre proie sexuelle, est capable de se branler à tue-tête au milieu de la case, d’asperger le sol et les murs de sperme, et d’attendre, ceinture à la main et veines en feu, Fleur d’Orange. »

Fleur d’Orange, putain aux talents reconnus et mère de Tête Fêlée, se remplit les veines de rhum pour tenter d’assommer le désespoir, jetant un regard vague de temps à autre vers le fruit de ses entrailles.

« Se noyer, dit-elle, est le meilleur chemin pour tirer son auréole des abysses. Elle se lance dans ses flux d’éméchée pour saisir sa lumière, boit contre le temps et la vie qui trament sa douleur. Son corps devenu une fête pour l’alcool. Ma mère, cette pirogue voguant sur l’ivresse même… »

Le premier roman de Jean d’Amérique aux éditions Actes Sud, mars 2021.

L’école n’extraira pas la jeune héroïne de ce tableau misère, elle s’en fiche, Tête Fêlée, de cette illusion qui ne mène ici nulle part.

« Le professeur creuse à fond sa réserve de salive et insiste pour qu’on le prenne au sérieux, comme si émanait de sa bouche l’heureuse géométrie de la vie. On sait quel schéma tracer, on résout tous les problèmes ici, on s’invente un monde d’imposture et on se met à y croire. Nous mettons ainsi des barricades sur nos propres sentiers, un gris rude devant nos rêves de blancheur. Milliers de mirages à l’embouchure de nos yeux. Tout ce qu’on apprend ici n’a rien à voir avec ce qui se passe ailleurs, en dehors de ce bâtiment. Comme si on allait rester planté dans l’univers scolaire. Comme si nous n’étions qu’épaves, n’ayant rien à foutre d’un esprit qui nous tiendrait debout face à la vie. »

Seule Silence, sa lune, la fille du professeur, parvient à porter les rayons du soleil jusqu’à cette existence damnée. L’éveil des sens de Tête Fêlée est d’autant plus violent devant les yeux rivière, la peau ébène de Silence, que l’urgence envahit tout, des rues poussière aux pensées interdites. La lettre qu’elle tente de lui écrire depuis deux ans, et à laquelle le poète prête toute sa force évocatrice et érotique, guide ce récit fou qui plonge le lecteur dans la réalité de la misère en Haïti, décillant les aveugles volontaires que nous sommes, maintenant hypnotisés par une plume qui flirte avec le réalisme merveilleux, obligés de regarder la vérité d’une terre abandonnée à ses monstres vernaculaires et à ses bourreaux extérieurs. Flics sans amour ni « tendresse à vendre » qui « font parler la haine et portent le dégoût dans leurs gestes », Justice aux abonnés absents et politiciens vendus qui ne pénètrent dans le bidonville que pour dealer avec Ange du Métal, contrats éliminatoires-élections bouclées : le futur de Tête Fêlée et de Silence trébuche sur les cadavres, se heurte contre les parois d’un système en décomposition.

« Les malheurs dévalent mon territoire, catastrophes qui ravagent les lucioles de mon horizon à en faire champ glauque. Mémoire blessée parce que mes repères disparaissent. Mes astres ruinés, je m’en vais rendre hommage au vide, chérie leur absence dans le creux des jours, comme une voix buvant les cris devant sa tombe.

Tu seras… Tu seras seule dans la grande nuit. »

Mais ce quotidien déjà incertain va bientôt voler en éclats, les sangs se mêler sur le bitume et les émois se transformer en explosions sensuelles tant le temps paraît désormais compté.

Jean D’Amérique, poète prodige, donne naissance à  une fable furie, cruelle, sexuelle, désarmante par sa violence, sa lucidité et le grandiose de son verbe. Tête Fêlée et Silence, fleurs grandies trop vite, aux épines impitoyables, observent le monde s’écrouler, mains serrées, regards fixés sur un avenir qui recule. Un premier roman magistral, hommage déchirant et cri d’alarme pour ces lointaines vies emportées par les tourbillons de l’injustice, ces lointaines vies oubliées.

— ‘Soleil à coudre’, de Jean D’Amérique, ed. Actes Sud — 

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