Zaho zay, une enquête à Madagascar dans un conte documentaire

PROPOS RECUEILLIS PAR NASSUF DJAILANI

Les co-réalisateurs de Zaho zay, Maéva Ranaïvojaona et Georg Tiller. DR

Rencontre avec Maéva Ranaïvojaona et Georg Tiller, co-réalisateurs de Zaho Zay, conte documentaire dont le texte a été écrit par le romancier et poète Jean-Luc Raharimanana. Ils viennent au Festival International de Film de Marseille du 22 au 26 juillet pour défendre leur film qui est dans la sélection officielle de la 31e édition du FID. Un film qui réunit l’Autriche, la France et Madagascar.

PROJECT-ILES : Qu’est-ce qui a été à l’origine du film ? Une histoire vraie qui vous a inspiré ce personnage de la fille en quête du père ?

GT : A l’origine nous sommes allés à Madagascar pour réaliser des recherches concernant un autre projet, un film à propos de l’architecture pré-coloniale et du Famadihana, le “retournement des morts”. Il s’agit d’un rituel d’exhumation lors duquel les familles malgaches dansent avec les dépouilles de leurs ancêtres et changent leur linceul. Certaines de ces scènes se sont retrouvées dans “Zaho Zay”. Beaucoup de mes films mélangent voyage, observation et recherche, mais avant tout j’essaie d’être ouvert aux personnes et aux choses rencontrées sur le chemin. Nous avons vite été avalés par un univers plus vaste que ce que nous avions imaginé.

MR : La famille de mon père vit en grande majorité à Masagascar. Avant mes recherches filmiques je n’y avais été qu’une fois étant enfant. Lorsque je suis revenue, le film Zaho Zay a clamé son importance malgré que notre présence sur l’île soit prévue pour un autre projet. Les paysages divers que nous explorions se sont faits très insistants : “ Vois comme je suis parfait pour une scène de western dans le désert”, “Ne veux tu pas cacher un corps dans ce trou rocheux?”.

Le personnage principal également semblait nous appeler à travers mon oncle qui nous guidait à travers l’île (il est devenu le tueur aux dés). Son charisme, sa présence exceptionnelle, son visage fascinant et la manière dont il évoluait dans l’espace nous appelait “ Ne vois tu pas ce beau tueur silencieux?” Nous avions une bonne caméra à disposition, il n’y avait pas d’échappatoire.

La redécouverte de l’île de mon père était aussi une quête de son passé, que je connaissais très peu. Chaque paysage ou situation était pour moi une possibilité d’imaginer l’enfant qu’il a été. Cette nostalgie concernant l’enfance d’un parent est quelque chose qui m’habitait depuis le début de la conception de Zaho Zay. Une fois qu’il fut décidé que mon oncle serait le personnage principal, nous avons été témoin de sa relation avec sa fille, empreinte d’une grande tendresse. Cela a aussi été un point de départ.

PROJECT-ILES : Pourquoi ce procédé d’une narratrice en voix off et du muet pour raconter Zaho zay ?

GT : La construction de ce film a été assez unique dans le sens où notre film s’est assemblé en trois parties. Cela commence tout d’abord avec l’histoire du père, le tueur silencieux, que nous suivons à travers l’île. Deux ans plus tard, nous avons appris que nous pouvions avoir accès au centre pénitentiaire de Fianarantsoa et l’histoire de la fille du tueur gardienne de prison à commencé à se former dans nos esprit. Travaillant dans une configuration intimiste avec des acteurs non professionnels, appartenant pour beaucoup à la famille de Maéva, nous avons choisi le confort d’un film entièrement muet. En troisième lieu, nous avons demandé au poète et écrivain Raharimanana de créer le personnage de la narratrice. Nous avions alors un concept très clair concernant ce qui devait être exposé dans la voix off.

MR : Nous avons en effet commencé à tourner des scènes très contemplatives de la quête du tueur. Son mutisme participait à ce personnage, le rendait insaisissable, mystérieux et suggestif. C’était très puissant et demandait à être protégé en tant que tel, mutisme d’une âme errante, d’un homme inconnu qui permet à l’imagination de s’enflammer. Suite à cela, la partie prison était basée sur une approche documentaire, et forcer un personnage de fiction avec des dialogues n’était ni aisé, ni intéressant, étant donné que nous voulions rester au plus proche de la vie réelle des prisonniers dans la prison, et leur donner le maximum de place à l’image. Chaque scène a été construite avec au centre l’homme prisonnier, ses expressions, ses attitudes, ses mots effleurés.

Pour ensuite lier le tueur en fuite et la situation pénitentiaire réelle, nous avons opté pour une voix off, qui serait le véhicule premier de la narration fictive, et qui aurait une place de choix dans nos images qui contemplent, scrutent et comparent. Nous avions le fil conducteur : une femme gardienne espérant revoir son père, le tueur en fuite, parmi les prisonniers. Un manque et une souffrance intime, un propos portant la petite et la grande histoire, le politique et le privé. En tant qu’Européens, nous avons découvert avec joie et admiration l’œuvre de Raharimanana, dont la connaissance des prisons malgaches, de l’histoire de l’île et dont l’enfance à Madagascar offraient une possibilité de narration réellement malgache, avertie mais aussi sublimant la langue française.

PROJECT-ILES : Le recours à l’écriture d’un poète, Raharimanana ici, n’était-il pas risqué pour écrire l’histoire du film ?

GT : Nous pensons que notre style cinématographique, les mises en scène et l’image ont une personnalité assez unique, et en même temps nous aimions beaucoup le style tout aussi unique des écrits de Raharimanana. Assembler ces deux voix singulières ensemble nous a semblé un risque qui valait la peine d’être pris.

MR : Je n’ai personnellement pas pensé le risque. Je pense parce que nous étions, une fois le premier montage brut achevé, très sûrs et confiants dans nos images, dans la structure de nos chapitres et la clarté du propos que nous avions besoin de mettre en mots. La dramaturgie était déjà très écrite et stable, et nous savions précisément, ayant bien étudié l’œuvre de Raharimanana, ce que nous voulions de sa part et à quels endroits lui donner de la liberté. La confiance s’est installée très vite de manière réciproque et cela nous a permis de travailler au corps le texte en lien avec l’image, de faire de très nombreux allers retours et de se parler sans crainte. Raharimanana était la voix malgache que nous n’avions pas, et il nous était tout à fait nécessaire. Nous avions aussi une monteuse, Barbara Bossuet, très compétente, engagée politiquement, capable d’analyser rapidement toute problématique de rythme, de dénouer les problèmes dramaturgiques qui surgissaient et cela a été une clef cruciale pour que le texte et les images s’assemblent dans cet équilibre précis qui porte le film Zaho Zay.

PROJECT-ILES : Quelle part de liberté avez vous donc donnée à Raharimanana pour camper le personnage ? Carte blanche ou est-ce le fruit d’un travail en commun ?

MR : Raharimanana était l’auteur qui pouvait incarner, construire au mieux, dans ses textes puissants d’images et d’émotions, la personnalité de la narratrice, sa douleur, sa connaissance de l’île, son cri.

L’histoire était formée. Mais la mise en mots et en pensées de cette histoire, tout ce qui n’apparaissait pas dans les images et était important à transmettre par la psychologie de la narratrice, la poésie et le lyrisme ont été entièrement confiés à Raharimanana. Beaucoup de références à la culture traditionnelle de l’île ont été apportées par son texte. Ainsi que l’usage des mots, la folie, la peur, la familiarité, la culture, l’art du cri.

PROJECT-ILES : A l’évidence, vous avez voulu faire des lieux, du paysage, un personnage à part entière, pourquoi ce parti pris ?

GT : La nature lorsqu’elle est bien utilisée comme outil cinématographique peut créer un contexte qui met en avant les tourments psychologiques des personnages. Dans mes films précédents, j’ai joué avec les paysages rocheux d’une autre île, Fårö, refuge isolé du cinéaste Ingmar Bergman qui y a vécu et mis en scène six films remarquables, utilisant ces paysages particuliers. Ayant appris de cette expérience, je savais que des paysages forts peuvent remplacer la parole, et même être plus loquaces qu’elle, et plus raffinés que des dialogues à thèmes psychologiques.

MR : Nous avons à travers ce film, découvert nous même beaucoup d’endroits de l’île. Notre regard était conditionné par cette découverte, nous y apposions nos propres références cinématographiques. Ce paysage fait partie de la base d’inspiration du film. Je me rappelle précisément du parc d’Isalo, que nous avons exploré en étant fasciné par le potentiel que ces paysages avaient pour un western ou un film de gangster. Le pousse pousse contenait son sujet humain, le désert son tueur en fuite, le bar et le verre de rhum son joueur aux dés. Ça a été, plus qu’un parti pris, une manière naturelle de voir le monde, qui est un point de jonction très fort entre Georg et moi en tant que réalisateurs.

Quant à la prison, c’était également quelque chose d’une évidence absolue. Le tueur en fuite est perdu dans l’immensité, le prisonnier se définit par les murs qui l’entourent.

Séquence dans la prison de Fianarantsoa. DR

PROJECT-ILES : On est pris d’interrogations quand on voit la scène de la prison, autant celui du quartier des hommes que du quartier des femmes. On dirait une vraie prison, avec de vrais détenus. C’est le cas, n’est-ce pas ? Des prisonniers qui semblent jouer leur propre rôle, n’est-ce pas ? On ressent une grande sincérité ? C’était un choix ?

GT : C’est via l’ONG malgache Manarina, qui travaille à la défense les droits des prisonniers, que nous avons eu l’opportunité d’entrer dans la prison de Fianarantsoa, de connaître le personnel et les prisonniers, et de filmer sans restriction. Dès le début il était clair pour nous que le film ne pourrait prendre tout son sens que si nous réussissions à impliquer les prisonniers pour raconter leur propre histoire, de manière à capter leur situation de la manière la plus honnête possible. Les prisonniers ont semblé très enthousiastes à prendre part à un travail cinématographique, événement qui venait rompre leur ennui quotidien, et ils étaient heureux que nous nous nous intéressions à la représentation de leur vie, dans laquelle malgré les difficultés terribles ils maintiennent poésie et dignité.

MR : Cela a été une grande aventure et une très belle découverte les uns des autres. En effet les prisonniers jouent leur propre rôle. L’ONG Manarina agit pour les droits de l’homme et des prisonniers. Nous avons donc été accueilli chaleureusement par le personnel de la prison et les prisonniers. Avides d’échanges humains, d’être adressés, regardés, questionnés, participer à un événement tel que notre tournage a semblé les toucher autant que nous-mêmes et nous avons passé du temps à les connaître pour pouvoir ensuite filmer de vrais moments de partage. C’était tout à fait choisi, il était hors de question de faire venir des acteurs professionnels ou de théâtraliser. La sincérité naît de celle des échanges que nous avons eus. Nous savions que notre caméra serait l’œil du narrateur, qui explorerait et observerait tout comme nous le faisions nous-mêmes.

Le comédien Eugène Raphaël Ranaïvojaona qui incarne le personnage énigmatique du père dans Zaho zay. DR

PROJECT-ILES : Qui est au fond ce père ? Un criminel ? Un fugitif ? On le devine un peu, mais vous ne donnez pas de réponses définitives, pourquoi ?

GT : Le film met en image l’imagination et les souvenirs de la narratrice. Elle invente en quelque sorte le mirage de son père. Quelqu’un qui, par sa disparition lorsqu’elle était jeune, reste pour elle un fantôme, et ses souvenirs se veulent brumeux comme dans un rêve ou un processus psychanalytique qui capturerait des souvenirs perdus et lointains. Dans un sens c’est ce que nous voulions recréer, par conséquent ce personnage ne peut qu’être deviné, à travers des informations presque contradictoires qui sont collectées tout au long du film.

MR Ce père est avant tout un père fantasmé à partir de souvenirs d’enfant de la narratrice. C’est un être incertain par essence, c’est un désir, une peur, une question. Il cristallise un état émotionnel et à travers lui un rapport à la nature, et à la situation politique d’une île en souffrance. Il n’est pas construit d’une manière classique et nous avons choisi d’en garder une force évocatrice avant tout. Il est l’absent qui devient ce que celui qui reste en fait.

PROJECT-ILES : Vous êtes aujourd’hui dans une sélection d’un festival important, aux côtés de grands cinéastes internationaux, comment entamez-vous cette compétition ? Et quelle est la force de votre film ?

GT : Un festival tel que le FID est toujours une plate forme de choix pour présenter un travail nouveau, et le fait qu’il fasse partie d’une sélection d’auteurs internationaux semble tout à fait idéal. Nous voulions créer un film contemporain qui ne suive pas les représentations que nous voyons habituellement de Madagascar ou de la prison, et qui prenne ses personnages et son histoire au sérieux. Nous pensons que le langage unique du film, l’histoire universelle de la fille qui cherche son père, et par dessus tout la réalité rarement filmée d’une prison Malgache fait la force de ce film.

MR : Le FID est un festival que nous connaissons de par un film que Georg a produit il y a quelques années et qui y avait été présenté. Nous avons également reçu un prix au FIDLAB il y a deux ans pour un projet commun. Nous apprécions énormément le travail de Jean Pierre Rehm et de Fabienne Moris concernant leur programmation ambitieuse, engagée, qui soutient un cinéma nouveau, radical, et de qualité. Nous avions rencontré celui qui deviendra le producteur de Zaho Zay Thomas Lambert dans le cadre du festival également. C’est donc un peu avec une sensation d’être des enfants du FID que nous y retournons. Le caractère international du FID et le fait que ce soit un festival français nous semble également une grande chance. En effet, ce que nous avons filmé est très rarement capturé, en l’occurrence Madagascar, et d’autant plus sa situation en terme d’établissement pénitentiaire. Les enjeux post coloniaux, l’histoire de la France et l’actualité européenne nous semblent être à un moment très favorable pour accueillir un tel film. Cette sélection est une grande source de soutien et d’espoir pour notre film, qui transporte beaucoup de messages universels, et qui nous définit au monde en tant que réalisateurs contemporains.

Je vois personnellement la compétition comme un échange de voix et d’opinions fertiles, et j’ai confiance dans l’aspect inédit de nos images pour décrocher de quoi continuer notre travail.

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