A l’occasion d’une résidence d’écriture à la Fondation Saint-John Perse à Aix-en-Provence, se sont tenus plusieurs ateliers d’écriture avec des volontaires adultes. Ce qui va suivre est le résultat des productions de ces ateliers animés par Nassuf Djailani. Leurs auteurs ont accepté l’idée de partager leurs textes sur le site de la revue, qu’ils en soient remerciés.

La consigne 1 : raconter le souvenir d’un lieu de l’enfance, un lieu qui évoque un souvenir agréable…

Par Sandrine C.

Souvenir d’un lieu

 

« On est presque arrivés-eu ! On est presque arrivés-eu ! On est presque arrivés-eu ! » La voiture familiale explose de joie à la vue du « Béroy », là-bas, de l’autre côté du pré. Les vaches broutent nonchalamment. La voiture ralentit sur le chemin de terre avec l’herbe au milieu.  Mes yeux jettent un regard au passage vers la cabane sous les arbres, qu’il va falloir nettoyer et décorer pour y jouer avec les cousins. Nous passons sous le porche. Là les cousins sont là… lesquels ? Nous allons voir Mamie qui lit au calme, à l’ombre dans le jardin derrière. Je sais qu’elle me prêtera le sécateur et que j’aurai le droit de couper les fleurs fanées des œillets d’Inde. Quand la cloche sonnera, on se retrouvera tous dans la salle à manger, autours de la table dressée, devant la tapisserie d’Aubusson au mur. J’entends encore la voix de Mamie lorsque ma fourchette en argent tombe par terre, et que je me redresse sur ma chaise après l’avoir ramassée « je n’ai rien vu ».


 

Odile L.

Souvenir d’enfance

Après 5 années passées au Maroc, les premières années de ma vie, mes
parents sont rentrés en France et nous ont laissées ma sœur et moi chez
nos grands parents maternels le temps que mon père trouve un emploi.

J’ai de merveilleux souvenirs de cette année dans ce petit village de
Bourgogne. J’adorais mes grands parents.

Je me souviens d’un jour de grêle, ne comprenant pas pourquoi ces billes
glacées tombaient du ciel et quand l’hiver arriva, qu’il fallut porter
des vêtements chauds, je ressens encore le poids du manteau sur mon dos.

Un autre matin, je fus réveillée par le bruit d’une pelle raclant le
sol. Mon grand père traçait des chemins dans la neige qui recouvrait la
cour. Le souvenir de ce spectacle est intact ! 20 cm de neige, je m’en
souviens parfaitement car avec ma sœur   nous avions mesuré cette
substance bizarre avec notre double décimètre.

C’est étrange de penser à ces moments là qui furent des moments heureux
alors que nous n’avions que très peu de nouvelles de nos parents, que je
découvrais de nouvelles contraintes, vestimentaires, port de chaussures
fermées, de gros manteaux, entrée à l’école primaire, mais l’amour de
nos grands parents a relégué à l’arrière plan tout ce qui aurait pu être
insurmontable.

J’ai souvent l’impression d’avoir planté mes racines au milieu de ces
rangées de vignes.

Dans mes oreilles, des paroles bavardent toutes seules. J’entends ces
mots dits par les personnes aimées et trop tôt disparues. La voix !
C’est si difficile de savoir si le souvenir est fidèle. Les mots alors.
Oui les mots, j’en suis certaines. Ils sont là, intacts.

Et dans mes oreilles il y a toutes les histoires inventées, que je
disais à voix haute en me promenant seule dans la campagne. Dans mes
oreilles, des paroles bavardent toutes seules.

Toc toc voilà la pluie ! Flic floc, tac, tac, tac tout s’accélère.
Baoum, le tonnerre.

La terre boit jusqu’à plus soif. L’eau ruisselle, les feuilles luisent
et se redressent. Les arbres s’égouttent. La grenouille chante de
bonheur, les escargots sortent d’on ne sait où.

Les bruits des gouttes d’eau deviennent plus réguliers, comme le tic tac
de l’horloge, puis s’espacent et s’estompent.

Reste l’odeur de la pluie.


Sandrine C.

Consigne 2 : Raconter le bruit de la pluie

Le bruit de la pluie

Sur ma peau nue, la douce pluie coule et je me sens unie à la terre et au ciel, les pieds nus aussi, sur le chemin montagneux. La pluie a le bruit de l’insolence, de l’arrogante jeunesse, et de la chance de pouvoir exprimer cette liberté à mes compagnons de marche, engoncés sous leur anorak et leurs bottes en caoutchouc, qu’ils devront faire sécher à notre retour, devant la cheminée. La pluie a le gout de la lumière qui tombe en gouttes des feuilles des arbres, et fait chanter la terre goulue pas encore rassasiée. La pluie hurle ma joie.


 

Consigne 3 : Dans mes oreilles, des paroles bavardent toutes seules

 Sandrine C.

Pomme Calville Blanc, Reinette clochard,  Chanteclerc, Comtesse de Paris, Reinette Blanche du Canada, Api-étoilée, Reinette Baumann, Bouscasse de Breysse,  Reinette Orange de Cox, poire Cuisse de Dame, Gris de Loup, Beurrée Giffard, Louise Bonne de Longueval, Président Héron, Passe-Crassane, Williams, raisin Muscat de Hambourg, Clinton, Chasselat Doré, Baco, Alphonse Lavallée, groseille Rose de Hollande, Queen Caroline, Cerise rouge, cassis Royal de Naples, cerise Burlat, Napoleon, Bigarreau des vignes, Belle de mai, Montmorency à longue queue, framboise Jaune de Hollande, Souvenir de Désiré Bruneau, prune Monsieur Hätif, Prune d’Agen, Quetch d’Alsace, Reine Claude dorée, Mirabelle petite, Goutte d’or, figue Goutte d’or, Bourjassotte, Grisette, Blanquette, Col de Dame, amande Doré, Princesse, Amande de Provence, Fourcouronne, Amande de Valensole… Chérir toutes ces variétés fruitières, si précieuses, si fragiles. Mon papa m’a  transmis les noms des 7000 variétés de pommes, dans les pages souvent jaunies des livres reliés et classés dans sa grande bibliothèque dédiée à la mémoire de ce patrimoine, avec les 6000 variétés de poires qui coulent dans mes veines à défaut de mon cerveau, les 5000 variétés de vignes  dont certains ont été interdis à force d’avoir rendu fous ce qui ont abusé du breuvage issu de leur chair juteuse.

Heureusement répertoriées dans ces livres sans âge, vivez, vivez, revivez, survivez dans ma tête, dans mon cœur, dans les vergers, sur les arbres, et croquez sous mes dents, celles de mes enfants, et des enfants de leurs enfants !


 

Atelier du 10 novembre 2018

 

Par Anne Bousquet

 

Chêne

Une tâche claire

Sur le vert profond

De la pinède.

Une tâche de sable

Meuble.

On s’y enfonce

Avec souplesse

Avec douceur.

Rareté de l’eau.

Un désert jaune

Dans une forêt

Est ce possible ?

Silence pesant.

Mille yeux sur moi

Me suivent

Derrière le sombre.

M’enveloppent.

Amis ou ennemis ?

Mille yeux

Attirés par la lumière

Des grains de sable

Étincelants

Dans le soleil de midi.

Au milieu, je suis là.

Solide.

Enraciné par le cortège des années.

Mes bras

Crochus

Feuillus

S’emmêlent.

Sous ma peau rugueuse

Je palpite.

Seul témoin honorable

Des joies et des drames

De cette famille.

Levez la tête !

Ma cime s’élance.

Jusqu’au vertige

Un jour, peut-être,

Je m’écraserai

Sur le lit de sable.

Vibrant d’amour.

Aix, 10 Novembre 2018


 

Régine D.

d’après marseille -paris
1° donner le point de vue  du nuage
2° et de l’arbre
Gris se fonce, me gonfle, me rend dodu.
Arbres dénudés, voyageurs pressés
redoutent ma percée.
L’enveloppe graisseuse du train résiste à mes tentatives
les plus torrentielles.
Autour de Avignon
nous t’aimons
te réclamons même.
Là tu exagères, tu te déchaînes.
Tu  alourdies mes branches, déchiquettes mes feuilles.
Les voyageurs vont s’exclamer l’air dégouté
c’est ça le sud !
Hangars – zones industrielles me remercieront,
je les décrasse.
Au coeur de la vallée du Rhône
votre association pluie vent
a déraciné mon cousin l’orme
Il avait résisté au déboisement, aux engins, à la dynamite, au béton.
Arrêtez vos jérémiades
sans moi qui connaîtrait la combe détrempée du « bar du loup »
qui serait troublé par le placide éclair blanc du veau tétant sa mère
quel photographe saisirait l’inquiétante beauté de Tricastin ?
Qui t’a invité à converser avec nous ?
Dans le parc naturel du Morvan nous sommes choyés
Notre beauté enchante le lointain et furtif regard des embarqués du bolide.
Songeront-ils un jour à nous visiter, à caresser notre écorce?
TGV tu arrives, avec joie j’explose.
Quelle récréation ces voyageurs courant sur les quais de la capitale.

 


 

Atelier du 13 octobre 2018

Nadine P. 

 

L’art de se faire des amis

 

Consigne : « Il y a des gens on ne sait comment ils font, ils arrivent, ils s’installent, ils parlent et tout le monde les regarde, les écoute. Appelons cela la grâce. » Imaginez une suite…

Je me souviens encore de cette soirée chez Simon, j’avais faillit ne pas venir. Encore une de ses soirées formatées, où chacun venait se sentir vivre au contact des autres. Ou chacun excellant dans son propre rôle social, restait prisonnier de lui-même. Et puis, quelque chose m’avait poussé à passer outre mes préjugés.

 Tous les six réunis autour de la table basse du salon depuis une bonne demi-heure nos verres ne désemplissant pas, nous nous échauffions au fil des derniers potins mondains.

  • Au fait, je ne vous ai pas dit, nous avons une invitée surprise dit soudain Simon

Toutes les conversations s’arrêtèrent. Les visages interrogateurs tournés vers lui en attendaient davantage.

  • Quoi ? et tu ne nous a pas prévenu. Qui est-ce ? On la connait ?

Interrogea Sonia, qui avait toujours détesté les surprises.

  • Elle devrait bientôt arriver, et non vous ne la connaissez pas.

On frappa à la porte. Simon bondit de son siège. Ensuite je ne peux plus dire exactement ce qui c’est passé. Le temps c’est comme suspendu. Elle est entrée, je n’ai d’abord vu que son étrange tignasse rousse. Ce n’est que  plus tard alors que chacun avait fait cercle autour d’elle, que m’est apparut cette rare acuité presque dérangeante au fond de ses yeux sombres. Est-cela que l’on appelle la grâce ?

Sonia avait totalement intégré l’effet de surprise. Elle était bouche bée devant cette jeune femme d’une vingtaine d’années qui assise sur le bras du fauteuil de Simon, badait son auditoire. De quoi avait-t-elle parlé au juste avant le choc ? Etait-ce le sujet dont elle nous entretenait qui nous passionnait, ou étions-nous scotchés à la formidable énergie qu’elle dégageait ? Toute habillée de noir, l’inconnue nous fascinait. Tout cela était presque irréel. Personne n’a vu la lumière baisser. En l’espace d’un instant les vitres du salon ont volé en éclat. Deux hommes ont fait irruption dans la pièce en tenue de combat, mitraillette au poing.  C’était ahurissant, inconcevable. Aucun de nous n’a bougé. La femme rousse s’est levé et a rejoint les deux hommes près de la baie vitrée. L’un d’eux lui a tendu une arme, dont elle nous a menacés à son tour. Dans le salon chacun restait immobile, prit de stupeur. Sonia s’est mise à crier. Quand brutalement la lumière a jaillit dans la pièce. Près de l’interrupteur hilare, Simon se tordait de rire.

  • Allez les amis du calme ce n’est qu’un jeu, une mise en scène…. Je vous présente mes nouveaux camarades. Le trio du cours de théâtre d’art contemporain « Les petits malins ! »

Qu’était-il arrivé à Simon ?  Une bonne partie d’entre nous n’a pas voulu comprendre. Ce soir là nombre d’entre-nous a rayé Simon de sa liste d’amis.


 

Par Marie-Anne R.

Le cube

Ils, il, elle.

La grâce. Féminin ou masculin ?

Il était déjà là, assis de dos. En avançant, j’ai capté un regard pénétrant, présent, très présent. Trop présent ?

Crâne rasé. Jeune, vieux ? Isolé.

Mouvements saccadés. Soudaines plongées vers lui-même, en lui-même.

Musique industrielle.

Ses yeux écarquillés, dans tous les sens, au rythme des sons, sa tête ballante.

Il s’est alors levé, a bondi souplement sur la table, et, le corps en boule s’est accroupi.

Tous les regards tournés vers lui.

Petit homme noir sur une table blanche, a commencé sa danse. Stalker. Traqueur.

Alors que les sons montaient en intensité, des lignes blanches parcouraient l’espace sombre et Shams a continué à se mouvoir de plus en plus vite.

Les regards ne le quittaient pas, il n’avait pas besoin de parler. Corps animé, objet de fascination, goutte à goutte, s’immisce dans nos veines.

L’assemblée, disparate, nombreuse, brouillonne, tout à coup s’est tue.

Le volume de la techno indus diffusée par de gigantesques enceintes disposées aux quatre coins du cube dans lequel nous nous trouvions, a soudainement augmenté.

La grâce de son corps souple se discernait à peine, dissimulée par ses vêtements noirs amples. Mais ses mouvements précis retentissaient et nous hypnotisaient.

Bientôt nous fûmes plongés dans une transe que lui seul savait susciter. Les corps se sont mis à bouger autour de moi. Le mien a suivi le mouvement.

Le cube noir était comble. C’était toujours ainsi. Partout où Shams prêchait.

Les bras se levaient, désaccordés, les visages grimaçaient, libérés de toute contrainte.

Ça a duré longtemps, je crois. Très longtemps.

Lignes blanches courtes, puis longues, horizontales, verticales, projetées dans le noir du cube, sur le corps de Shams qui se décomposait, traversé par ces droites convulsives. Son corps était l’objet minuscule d’une toile mouvante, un insecte survolté pris dans le piège d’une toile.

Les mots sont arrivés, c’était la voix enregistrée de Shams.

« Agissez, seule l’action peut combattre nos ennemis. » Très lentement, ânonnés de plus en plus fort, de plus en plus rapidement. Et nos corps répétaient ses mouvements, et nos bouches répétaient ses mots.

Ne plus penser. Boum boum boum boum. Danser. Bouger. Oublier.

Oublier quoi ? tout.

Les corps, dissous dans l’espace et les lignes, adoptaient le rythme saccadé que Shams insufflait.

Tuer tous les hérétiques, voilà ce que nous ne devions pas oublier. Cible. Le petit homme en noir nous le rabâchait par son corps.

Mais non, non ! Je suis l’autre. Unique, même et différente.

Je veux la diversité, je ne veux plus voir mourir dans la mer, aux frontières, je ne veux plus voir lapider, hypocriser.

L’eau envahissait maintenant le cube. Nous disparaissions, engloutis par le noir et les lignes géométriques blanches.

Shams, en sueur, gagné par l’eau qui montait dans le cube sombre avait épuisé les regards et les logorrhées du groupe.

Les lignes blanches mouvantes quadrillaient les parois sombres du cube au rythme mordant des sons électroniques.

Blanc noir. Blanc noir. Kaléidoscope saccadé sur lequel se mouvait le petit homme noir

Shams avait, une fois encore, fait jaillir la grâce. Le silence régnait.

Toute animosité avait disparu du groupe, évacuée par la danse. Le corps n’était plus qu’une partie de l’espace, l’esprit était l’espace.

Tout n’était qu’amour tel que Shams le prônait dans ses prêches.

Shams s’est effondré, tel un pantin désarticulé, et après avoir ramassé nos armes nous sommes tous partis.

La grâce, nom masculin.

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