« Je n’ai ni patrie ni famille »

PAR KEBIR AMMI

Une nouvelle dédiée à tous les prisonniers politiques de par le monde.

Je n’ai ni patrie ni famille, (…) mon extrême solitude sera ma seule consolation.

A. S. Pouchkine

Alger, 2025

Alger. L’avion se pose et j’annonce à l’officier chargé de viser mon passeport que le document qu’il tient dans les mains est un faux.                              

-Un faux ?

L’homme tombe des nues, n’ayant jamais eu affaire, selon toute vraisemblance, à un faussaire qui se livre à des aveux complets sans avoir été invité à le faire.                         

-Vous dîtes bien un faux ?
-Oui, Monsieur.
-Vous vous fichez de moi?
-Je ne me permettrais pas.

-Vous êtes en train de me dire que vous êtes un faussaire ?

-C’est exactement ce que j’essaie de vous dire.

-Savez-vous au moins que ce que vous me dîtes là est grave ?

- Nul n’est censé ignorer la loi !

-Et comment vous appelez-vous, puisque je suppose que le nom qui figure sur le passeport est faux ?
-Ibrahim est en effet un nom d’emprunt ! Aucun autre nom ne m’a semblé digne de me désigner. Vous pouvez annoncer à hue et à dia que vous avez pincé un faussaire qui tentait de se glisser dans le pays, cela vous vaudra sûrement de l’avancement ! Dîtes que je travaille pour le Mossad et la CIA ! Jetez mon nom en pâture à la presse ! Dîtes que vous avez trouvé sur moi un plan détaillé pour occuper l’Algérie ! Vous deviendrez un héros ! Inutile de me passer des menottes ! N’oubliez pas que je me suis livré de mon propre gré ! Si c’était pour m’enfuir, je ne me serais jamais rendu !

-Si Ahmed va se charger de vous !

-Si Ahmed ? Puis-je savoir qui est Si Ahmed ? Je renouvelle ma question plusieurs fois. Mais la coquecigrue ne daigne pas me répondre, préférant me confier à trois jeunes femmes, belles de surcroît, qui connaissent bien la ville. Ma surprise est d’abord grande de voir la gente féminine servir sous l’uniforme dans un pays d’hommes. Mais j’apprends que ces jeunes femmes, plusieurs fois décorées, font partie de l’élite. Nous sommes à bord d’un véhicule qui connaît fort bien la topographie compliquée de la ville et qui ne rechigne pas à passer par d’innombrables venelles et d’improbables boyaux. Elles veulent, on dirait, me la donner à voir, pour me montrer ce que j’ai perdu et que je continue de perdre. Elles doivent savoir que je suis attaché à ce lieu et que rien ne m’est plus pénible que de ne pouvoir y vaquer librement. Elles font exprès de passer par la maison où Delacroix a peint Femmes d’Alger dans leur appartement. L’une d’elles veut même me faire croire que Courbet a peint, ici, l’Origine du monde. Cela ne lui déplairait pas que nous évoquions cette œuvre. Elle enflamme, cela se voit, son imagination.

L’Origine du Monde à Alger ! Elle eût aimé, finit-elle par avouer, poser pour un artiste à l’instar de celle qui servit de modèle à Courbet. Elle eût aimé se dévêtir et jeter son uniforme de flic aux orties pour donner à voir au monde la sensualité brûlante qui consume son corps. Mais je regarde la ville de mon enfance. La ville qui m’est plus chère que tout. La rive essentielle. L’Origine du Monde ! La source. Celle où s’abreuvent l’aube et le ciel. Là où la lumière du monde, déjouant tous les pronostics, a choisi de se jeter dans mes yeux. Ces yeux qui ne sont rien sans elle. Ceux d’un aveugle. Crevez-moi ces yeux, ai-je envie de dire. Et qu’on en finisse ! Ils ne servent à rien s’ils ne peuvent voir et caresser cette ville. La ville autrefois blanche et qui se délite aujourd’hui, se plaisant à exhiber la lèpre qui ronge sans aménité ses murs. Ville noire dont je porte le deuil depuis des lustres. Ville où les fantômes n’attendent plus la complicité du soir pour errer en liberté. Mon ombre est sur les trottoirs, un peintre invisible s’obstine chaque jour à tracer, d’une main qui tremble, les contours improbables de mon visage sur les murs, dans le ciel… Bologhine, Bab el Oued, Triolet… Des bidonvilles posés comme des verrues sur les joues et le front de l’aimée. Des hommes et des femmes dorment, à même la montagne, face à la mer. Leurs tombes sont inquiètes et leur sommeil léger.
Nous parvenons, peu avant la Pointe Pescade, dans une espèce de vieux manoir.

Si Ahmed nous accueille. 

-Soyez le bienvenu, Monsieur Ibrahim.

C’est un homme d’une élégance sans faille qui ne laisse voir que très subtilement qu’il est rompu à l’art d’obtenir des aveux lorsqu’il le veut. C’est un fin lettré qui aime à citer Montesquieu, son auteur de chevet, dit-il. J’ai envie plusieurs fois de lui demander ce qui lui a valu de finir là où il est. Il a vécu à Paris, Londres… Le hasard, ce grand frère, a même voulu que nous soyons voisins, dans une ville du nord de l’Europe, sans, bien sûr, le savoir. Nous avons à peu près le même âge. Connaît Joyce, cite Musil… Nous parlons de Souvenirs de la maison des morts de Dostoïevski. Son bras de droit, en revanche, est moins urbain. C’est un Brutus à la petite semelle que ronge un désir trop visible et brutal d’en finir avec le chef et de prendre sa place.

-Qui êtes-vous ? se résout à me demander Si Ahmed après moult détours à travers des œuvres qui comptent pour lui comme pour moi.

-Je n’ai pas de famille ni patrie ! J’erre dans le monde ! Comme Abraham, j’observe le ciel, je compte les étoiles…


-Ne blasphème pas, me jette l’infâme Brutus, qui fera du chemin, j’en suis sûr, je le subodore. Que le salut soit sur Abraham ! Ne salis pas son nom !


-C’est bon, ordonne Si Ahmed, laisse-nous, je veux m’entretenir en tête à tête avec Monsieur Ibrahim!

Le bouledogue obtempère. Nous restons seuls. Ne sont témoins de notre tête à tête que les murs qui veillent sur nous avec la volonté déclarée de ne rien laisser leur échapper pour faire ensuite un rapport détaillé aux maîtres qui les emploient.

-Qui êtes-vous au juste?
-Un simple mortel, monsieur, vous le savez bien !
-Je sais un certain nombre de choses vous concernant ! J’étais en charge de votre dossier autrefois. Hélas, j’ai perdu votre trace, lorsque vous avez quitté le pays, après les violentes émeutes qui vous ont valu d’être poursuivi. J’ai essayé de vous retrouver, mais en vain. J’ai cru certaines fois, pourtant que j’allais vous dénicher… Je sais donc d’où vous venez…

-Que voulez-vous savoir, puisque vous savez tout déjà ?

-Je veux simplement me convaincre que vous n’essayez pas de nous mener en bateau ! Parlez-moi de votre père !
-Il est né dans un village dans la montagne. Il gagnait misérablement sa vie puis il a voulu libérer son pays… Il a pris les armes, un jour de Novembre 1954. Puis il est mort, dans un règlement de comptes entre factions rivales. On a fait croire ensuite que c’était un traître, mais c’était un patriote. Les collaborateurs sont ceux qui l’ont tué et maquillé sa mort. Il n’y eut personne pour défendre sa cause. Ma pauvre mère m’a élevé dans le culte de cet homme juste et droit. Je me suis juré de le venger à ma façon.

-C’est pour cela que vous êtes revenu ? J’ai lu vos livres. Vous avez du talent. J’aime votre manière d’écrire. Il y a cette même rage que je découvre dans votre manière de parler.

-Ne faîtes pas diversion !

-Je vous dis simplement que vous êtes un auteur qui compte. Même si nos destinées ont choisi des parcours différents, je ne peux m’empêcher d’être sensible à ce que vous décrivez. Je passerais volontiers des heures à parler avec vous de littérature, si la politique, ce poison mortel, nous en laissait le loisir !

-Les vrais patriotes ne sont pas ceux qu’on croit. Nombreux sont les traîtres, vous le savez, qui se sont retrouvés du bon côté.

-Je vous interdis de déverser votre fiel sur les patriotes, même si…

-Même si ?

-…même si je comprends votre aigreur. Un conseil, prenez un avocat!

-Non !

-Vous en avez le droit, vous ne pourrez pas vous défendre tout seul !

-La République est trop bonne ! Qu’elle garde sa bonté pour elle et pour les bandits sans honneur qu’elle se fait une gloire de défendre. Elle en aura besoin un jour ! Je me défendrai tout seul.

-Je suis au regret de vous dire que tout ce que vous direz à compter de maintenant sera retenu contre vous.

-Ce que vous savez me condamne déjà jusqu’au-delà de ma mort à vos yeux !

-Vous auriez pu continuer à vivre sans vous inquiéter…

-J’aurais pu en effet…

-Les experts sont formels, votre passeport est en effet un faux, mais c’est difficile de s’en rendre compte !

-Le compatriote a du savoir-faire !

-Le compatriote ?

-L’auteur de cette œuvre remarquable ! Il a de l’expérience, c’est un artiste. Il fait tous les passeports du monde…

-Parlez-nous de lui. Si vous coopérez, on saura s’en souvenir !

-Je n’ai pas besoin de vos faveurs.

-Pourquoi parlez-vous si fort ? Qui voulez-vous alerter ? Personne ne peut vous entendre ici ! Cette maison a été bâtie par les gens de l’ordre ancien, pour se livrer à leur combat sans que nul ne se doute de leurs agissements !

-Vous avez raison d’appeler cela un combat, il vaut bien le vôtre ! Que voulez-vous savoir ?

-Qui est-il ? Qui est ce faussaire ?

-Il rêve d’une Afrique débarrassée de ses tyrans !

-Nous l’arrêterons !

-Encore faut-il en avoir les moyens ! Il sillonne le monde et voyage sous différentes identités.


Je finis par donner à Si Ahmed et à ses hommes toutes informations concernant ce compatriote. Mihrabi, dis-je, est son nom. Ils me laissèrent un peu de répit, le temps d’enquêter sur le faussaire, le compatriote censé résider, selon mes indications, à Barbès. Ils dépêchèrent une armée d’indicateurs à Paris. Un gringalet, qui se travestit sûrement à ses heures, vint me trouver, deux jours plus tard, dans ma cellule, non sans me faire du charme.

- Je suis le nouveau chef, suivez-moi !


Nous traversons un long couloir pour finir dans l’immense bureau de Si Ahmed. Mais Si Ahmed n’est plus là. Le bouledogue se lève pour m’accueillir, toutes griffes dehors.


- Vous vous foutez de nous ! Le compatriote de Barbès est introuvable !

-Pour une raison bien simple. Ce n’est pas à Barbès qu’il faut le chercher ! Il est à Alger à l’heure où je vous parle !

-Alger ?

-Il est entré en même temps que moi dans ce pays, il était dans le même vol…

-Nous pourrions passer un marché…

-Un marché ? -Vous pouvez demander ce que vous voulez. - Dans ce cas, ma demande sera bien modeste. -Je vous écoute. -Qu’est-il arrivé au littéraire ? -Le littéraire ? -L’homme qui était là avant vous et qui menait l’interrogatoire. -Si Ahmed ? Il a été limogé ! -Eh bien… -Eh bien ? -Puisque je peux tout demander… Je veux être interrogé par lui ! Car cette affaire vous dépasse ! Avec lui, au moins, nous pouvions parler de littérature.

-Mais on n’est pas là pour parler de littérature ! Vous avez perdu la tête !

-Vous êtes un inculte. -Je ne vous permets pas ! -Un ignare ! -Veillez à vos paroles ! -Un bouseux ! -Injures à officier dans l’exercice de ses fonctions ! Vous le paierez cher !

-Il en faut plus pour m’impressionner, Monsieur !

Dans une rue d’Alger, 2025

Je le laissai postillonner. Il sortit de ses gonds. Le travesti s’approcha de lui pour tenter de le consoler, mais le bouledogue l’envoya paître. Je vis le gringalet valdinguer et s’écraser contre le mur comme un bibelot de médiocre facture. Je crus qu’il allait dégainer son arme et cribler de balles le bouledogue. Mais il se releva sans se plaindre de ce qui venait de lui arriver. Il épousseta son uniforme avec une désarçonnante délicatesse et sortit sans un mot pour nous laisser seuls.                             

-Eh bien, c’est d’accord, finit par concéder le bouledogue, j’accepte que le littéraire vous interroge.                                                                                                                          

Si Ahmed apparut peu de temps après, dans un sale état. Ce n’était plus l’élégant homme qui m’avait reçu dans son bureau. Il sortait sûrement d’une oubliette. Mais il trouva la force de citer Pedro Calderone de La Barca que je tiens, il le savait, pour un immense poète.                                                                                                                                                                       

-La vie est un songe…                                                                                                             -Je suis heureux de vous revoir.                                                                                              -Qu’est-ce qui me vaut d’être mis en votre présence ?                                                                            -Je ne sais pas ce que veulent savoir ces gens, puisqu’ils savent tout déjà. Mais voilà. J’ai promis de vous dire, à vous, ce que j’ai fait, lorsque j’ai quitté ce pays. J’avais, comme vous le savez, participé aux émeutes qui ont été réprimées avec une effarante brutalité. J’étais aux abois, mais je vous ai fait faux bond. 

Il m’écouta jusqu’au bout, sans m’interrompre. 

-Les pays d’Afrique, dis-je, où le hasard me fit poser le pied, entreprirent tous, sans exception, de me renvoyer à la case départ, sachant pourtant pertinemment bien qu’aucune clémence ne m’y serait accordée. Cela acheva de me convaincre que l’Afrique n’aimait pas ses fils. Du coup, je me jurai de me venger si, par extraordinaire, je me sortais de cette mauvaise passe. L’Afrique verrouillée par ses tyrans et leurs gardes-chiourmes ! L’Afrique incapable de protéger ses fils ! Incapable de m’offrir un refuge ! J’errai d’abord. Puis je choisis la France. Mais contraint et forcé. Je fis divers boulots, mille, pour survivre. Le sort voulut ensuite m’être favorable, comme pour se racheter, en une seule fois, de ce qu’il m’avait fait subir. Il me fit croiser la route d’un grand frère, Hajji Diallo, qui rêvait, lui aussi, d’une Afrique débarrassée de ses prédateurs. Il me transmit son art de produire des faux passeports. On avait juré de retrouver sa trace et, lorsque cela advint, je pleurai abondamment sa mort. Mais son assassin fut retrouvé à son tour et trucidé d’effroyable façon. Par qui ? Toutes les hypothèses sont permises, puisque aucune source, à ce jour, n’a jamais osé s’aventurer sur cette pente. Voilà. Je sillonnai le monde, sous diverses identités, nourrissant l’impossible rêve, au fond de moi, d’avoir autant d’identités qu’il y avait de damnés sur terre ! Puis j’oubliai le pays des ancêtres. Du moins, le croyais-je, car il continuait, à mon insu, de battre dans mes veines pour me rappeler, un jour, qu’on ne peut jamais être que l’homme qu’on est au fond de soi. Balayez ce que vous êtes, il en restera toujours quelque chose pour déjouer, contre vents et marées, vos savantes stratégies ! Je résolus, dans la foulée, d’écrire ma vie. J’écrivis un livre, puis deux, puis trois… masquant ma véritable vie sous diverses histoires empruntées, en apparence, à la fiction. Puis vient le jour où j’éprouve le besoin, irrépressible, de me rendre à Alger, toutes affaires cessantes. J’embarque sur le premier vol en partance pour le pays des ancêtres. La suite ? L’avion se pose sur le tarmac de l’aéroport, mais je refuse, soudain, d’entrer sous l’identité d’un autre dans le pays des miens et j’annonce, de but en blanc, à l’officier ébaubi, que je suis un faussaire. 
 
Si Ahmed fut criblé de balles sous mes yeux, aussitôt que j’achevai de dire mon histoire. Les choses allèrent très vite. Je n’eus pas le temps de m’interposer ni d’implorer l’infâme Brutus d’épargner l’homme de qualité qu’était, malgré tout, Si Ahmed. Le bouledogue voulait être le seul à connaître mon récit pour en tirer, cela va de soi, profit. Il se hâta d’aller trouver la Presse pour l’alerter des menaces qui pèsent sur le pays. C’est à cet instant que le travesti sortit son arme et troua la peau du bouledogue. On envisageait de me conduire dans le quartier de Haute Sécurité de la Prison Serkadji. Divers personnages se succédèrent pour m’interroger ou être mis simplement en ma présence. Je fus surpris de voir certains visages que je ne m’attendais pas à voir là, comme les femmes qui m’ont escorté auprès de Si Ahmed, Brutus, le travesti… 

Je pris la poudre d’escampette avant que les flics ne se lancent à mes trousses. Les rumeurs du grand large continuaient pendant ce temps de me parvenir. Jamais, peut-être, je ne fus aussi heureux ! Cette cavale me réconciliait avec les paysages et la lumière des miens. L’homme qui sommeillait au fond de moi se réveilla brusquement au contact de cette nature flamboyante qui s’efforce d’exister sans vanité ni gloire. C’était peut-être pour cela que j’étais revenu, en définitive, après une si longue absence, au pays des ancêtres. Pour cette cavale. J’étais enfin moi-même. Le digne héritier de ceux qui m’avaient précédé. Je me refusai de me déguiser. Je mènerai mon combat à partir d’ici ! De cette rive ! Ils ont toutes chances de vaincre, ils ont la force et le nombre pour eux. Mais, pour quelque temps au moinsje serai une épine dans leur âme, puisque je serai, jusqu’à ma mort, l’homme qui les a démasqués et qui est venu rappeler, sur cette rive, que ce sont eux les vrais faussaires, les escrocs et les imposteurs !                                                           

Je me réfugiai à Bab el Oued, dans une vieille bicoque où une femme sans âge, de Kabylie, de Larbâa Nath Irathen, si je ne m’abuse, me donna refuge. Elle ne parlait aucune autre langue que la sienne. Mais ses signes étaient clairs. Elle me fit comprendre que je serais à l’abri dans la Mosquée qui s’élève depuis peu dans le voisinage. Je suivis son conseil et me mêlai aux fidèles. Là même où des enragés, il y a peu de temps, criaient de nettoyer la terre de ses mécréants. Je croyais rester là quelque temps, mais l’imam me démasqua et m’enjoignit de quitter les lieux, subodorant que j’étais en délicatesse avec le ciel. 

-Allez voir ailleurs si j’y suis, me dit-il après m’avoir copieusement intoxiqué avec son haleine fétide.                                                                                                                        

L’homme, un repenti qui avait rencontré Dieu dans une venelle insalubre de la basse Casbah, avait servi à Naples avant que les Italiens ne l’expulsent pour avoir violé une dizaine de gosses dans les sous-sols de l’Auberge des Pauvres. Il remerciait le ciel de l’avoir arraché aux ténèbres. Convaincu que les portes du paradis lui sont désormais ouvertes, il s’est fait imam et il a pris la tête d’une violente croisade contre les impies. Son rêve est d’entreprendre une expédition en Afrique subsaharienne pour islamiser tout le Continent.                                                                                                                           

-C’est une excellente idée, lui dis-je.                                                                                           

Je me glissai dans l’ancienne Synagogue, j’en fis une planque provisoire. Une étoile de David, sous dix mille couches de mauvaise peinture, survit en dépit des efforts colossaux pour transformer le lieu en mosquée. Je dus filer, des voix ayant laissé entendre que le fantôme d’un Juif avait été aperçu dans l’ancienne synagogue. Je traversai Saint Eugène, la Pointe, non sans avoir une pensée pour Sénac, ce grand frère. Je songeai à sa dépouille qu’aucun carré de terre de cet immense pays n’avait jugé bon d’accueillir.

A l’approche du soir, la lumière qui tombe du ciel rappelle, comme s’il en était besoin, aux hommes et au monde, qu’elle est, sans contrepartie, la patrie de cet infini poète puisque la terre refuse de l’être.                                                                                                                                         Je parvins à Cap Matifou et rebroussai chemin ensuite pour m’engager sur les hauteurs de Hydra et El Biar. Je me réfugiai dans la maison où Delacroix où avait peint ses oeuvres. Une odalisque, qui me jura ses grands dieux qu’elle fut belle autrefois, m’y a offert le couvert et le gîte sans exiger aucune monnaie d’échange. Mais j’ai dû filer ensuite, le lieu n’étant pas des plus sûrs, selon mon hôtesse. Tout le monde me recherche. J’ai vu passer, au sortir de ce lieu, des femmes armées, et en particulier celle, au corps brûlant de désir, qui eût aimé poser pour Courbet. 

J’ai marqué une pause dans la cellule où l’auteur du Quichotte a été retenu captif pendant cinq longues années, j’avais besoin de reprendre des forces, puis je me suis réfugié dans le palais du Dey qui surplombe la mer et les terrasses blanches de la Casbah. Je regarde la Méditerranée qui se déploie sans vanité jusqu’à l’horizon où marchent, tels des funambules, sur le fil de l’eau, de glorieux fantômes. Je songe aux faussaires qui peuplent le monde. Je songe à mon père. Je regarde pour lui ce pays qu’il rêvait de voir libre. Ils ne sauront jamais où je me terre. Je suis là où nul ne se doute que je suis. 

K.M. AMMI

Alger- Paris, samedi 11 juillet – lundi 10 août 2009  


 

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