En virtuose du récit rythmé et percutant, Lucy Mushita nous livre dans Expat Blues un ensemble d’anecdotes à première vue éparses mais qui trouvent leur unité dans cette alliance entre les idées noires et la joie résiliente, propres au genre musical éponyme.
Les histoires qui composent ce recueil sont des anecdotes révélatrices de ce qui fait notre humanité, tellement non conformes à ce à quoi on s’attendrait qu’elles en tirent toute leur vérité et leur force. À un moment de leur vie, les personnages subissent une attaque aussi ténue que foudroyante qui les renvoie à leur différence. D’origine, de teint de peau, de langue. Lucy Mushita écrit non pas pour donner des clés pour une contre-attaque - la sidération est inévitable -, mais pour montrer comment les mots en soi, ou partagés avec autrui permettent de colmater les fissures, avec beaucoup de raison et d’humour mêlés. Chaque récit est un morceau vocal qui nous fait entendre une ou plusieurs voix. Le dialogue intérieur ou amical qui recompose les êtres.
Que faire face à l’étonnement, à la douleur des agressions qui dissocient, morcellent le lien social, sinon faire acte d’humanité dans un grand éclat de rire ? L’écriture de Lucy Mushita est riche de cette force d’âme qui consiste à peindre avec tendresse l’agresseur, à chercher le semblable dans celui qui subit la névrose de se vouloir supérieur.
Magali Dussillos

PROPOS RECUEILLIS PAR MAGALI DUSSILLOS ET NASSUF DJAILANI
Project’îles Magazine : Pourquoi ce titre ?
Lucy Mushita : J’ai grandi dans une Rhodésie paria et refermée sur elle-même, qui était sous sanctions économiques de l’ONU à cause de son système d’apartheid. Avec l’indépendance en 1980, le pays est devenu le Zimbabwe, a rejoint le monde extérieur et ouvert ses frontières. Diplomates, touristes, investisseurs, institutions internationales ont afflué, y compris toutes sortes de bienfaiteurs : groupes religieux, œuvres de charité et ONG, principalement composées d’Occidentaux définis comme des « expatriés ».
J’ai cherché la définition de « expatrié » et j’ai découvert que les dictionnaires sont pour la plupart d’accord :
- Cambridge Dictionary : quelqu’un qui ne vit pas dans son propre pays.
- Merriam Webster : une personne qui vit dans un pays étranger.
- Collins Dictionary : un résident dans un pays étranger.
- Oxford English Dictionary : une personne installée en dehors de son pays d’origine.
Ainsi, lorsque j’ai déménagé et successivement vécu en France, aux États-Unis et en Australie, j’étais « une résidente dans un pays étranger », je me considérais naïvement comme une expatriée. Cela a provoqué quelques sourcils levés et des sourires gênés. C’est à ce moment-là que j’ai compris que la définition n’allait que dans un sens. Les non-Occidentaux vivant dans le monde occidental ne pouvaient pas être des expatriés mais des immigrants (légaux ou illégaux), sinon des réfugiés. Ce que les dictionnaires n’avaient pas inclus dans la définition de « expatrié » était que cela s’appliquait principalement aux Blancs, bien que les Afro-Américains puissent être inclus, à contrecœur. Un autre point important : les Américains en Europe peuvent être appelés « expatriés » mais les Européens blancs aux États-Unis ne sont pas désignés par ce terme. C’est à cause de ces doubles standards que j’ai ironiquement et délibérément choisi ce titre.

Project’îles Magazine : Ce recueil porte un regard féroce et tendre sur ce pays d’accueil dans lequel les gens ont du mal avec la différence. La littérature est-elle un miroir ou une manière de forcer le trait pour pointer le racisme décomplexé ?
Lucy Mushita : Oui, je pense que la littérature est un miroir qui nous renvoie à notre propre image. J’espère que Expat Blues nous obligera à nous voir tels que nous sommes, avec nos défauts et tout le reste. L’enjeu est de nous forcer à réfléchir sur qui nous sommes. De nous interroger : « pourquoi craignons-nous l’autre ? » De nous demander si nous trouvons du réconfort et de la satisfaction (ou non) en dénigrant l’autre. Pourquoi jugeons-nous important de nous considérer supérieurs, même si, au fond de nous, nous savons que nous tremblons de peur. J’espère qu’après avoir lu mon ouvrage, beaucoup hésiteront avant de monter sur ce piédestal qui les autorise à regarder les autres de haut. La thérapie d’écrire ces « anecdotes féroces et tendres » m’a permis de comprendre d’où viennent certains de mes antagonistes, pourquoi ils me voient d’une manière différente de celle dont je me vois. Écrire ce livre m’a conduite à analyser des situations qui m’ont fait souffrir, à la fois dans le temps et dans différents lieux. Cela m’a permis de regarder certaines anecdotes avec un œil détaché. Cela m’a aidée à les apprivoiser, m’a permis d’en rire, et de chasser la douleur.
Project’îles Magazine : Un mot sur le personnage de plusieurs épisodes (ou récits), une mère seule avec enfant, pourquoi ce dispositif adulte enfant ?
Lucy Mushita : Bien que, en réalité, le personnage principal ne soit pas une mère célibataire et soit entouré de personnes proches, elle navigue dans un monde de solitude. Incapable de combler l’écart entre qui elle est et comment elle est perçue, elle ne peut pas verbaliser cette situation. Comme, de son point de vue, ses enfants sont français, elle n’a pas prévu les problèmes qu’ils rencontreraient. Ces anecdotes sont donc racontées du point de vue d’une mère mal à l’aise d’avoir offert à ses enfants la couleur de sa peau. Elle regrette de ne pas avoir clairement réfléchi au cadeau empoisonné qu’elle leur léguait. En découvrant qu’ils sont considérés comme moins égaux que les autres, elle passe en mode survie : prévoir les problèmes en perspective, choisir les bons mots avant que les enfants n’expriment ce qui s’est passé, scruter leurs visages pour détecter des signes de découragement, les encourager alors à exprimer leurs peurs, ou ce qu’ils n’osent pas lui dire. Elle leur apprend à voir le côté comique des situations, à utiliser l’humour pour désarmer l’autre, à laisser la stupidité glisser sur eux et à garder la tête haute.
Project’îles Magazine : Ce recueil paraît à un moment de bascule de l’histoire française, dans un contexte européen complexe, sur fond de guerre. Quel enseignement tirer de cette incompréhension entre les êtres humains ?
Lucy Mushita : Ce recueil a été écrit pendant le confinement en 2020. Sous la menace de la Covid-19, un virus inconnu et un ennemi qui pourrait, ou non, anéantir l’humanité, celle-ci se sentait fragile, assiégée. Le slogan général était « Ennemi à la porte, unissons-nous ». Je me suis convaincue que si nous survivions au virus, nous aurions appris à nous réunir, que nous nous apprécierions les uns les autres un peu plus. Mon livre sortira en 2024. Beaucoup de choses se sont passées depuis. La Covid-19 est devenue une grippe commune plutôt que l’épouvantail qu’elle était.
Avec la disparition des derniers vétérans de la Seconde Guerre mondiale, les leçons que nous avons tirées des deux dernières grandes guerres européennes disparaissent. Les élections du Parlement européen de 2024 ont montré que la menace des partis d’extrême droite plane déjà sur nous. Les bruits révélateurs des bottes résonnent sur les trottoirs d’Europe, cherchant un ennemi invisible. Tout ennemi à blâmer pour les problèmes économiques fera l’affaire. Au lieu d’apaiser ces inquiétudes, certains politiciens attisent ouvertement les flammes.
Ceci dit, la France me donne de l’espoir grâce à ses intellectuels et sa jeunesse.
Edgar Quinet a écrit : « La vocation de la France est de se consumer pour la gloire du monde, pour les autres autant que pour elle-même, pour un idéal qui reste à atteindre de l’humanité et de la civilisation mondiale. » Bien que ce soit une déclaration quelque peu auto-glorifiante, il est réconfortant de savoir que lorsque le parti d’extrême droite est arrivé en tête aux élections européennes de 2024, de nombreux intellectuels - et la fierté nationale de la France - ont signé des pétitions contre la haine. Nous ne saurons peut-être jamais avec certitude combien les intellectuels ont été influents, mais lors des élections législatives de juin et de juillet 2024, les électeurs se sont levés et ont voté contre le mal et la division. Cela a été une répétition du second tour des élections présidentielles de 2002.
En accord avec les intellectuels, des jeunes influents ont pris la parole sur les réseaux sociaux pour mettre en garde contre l’obscurantisme. Qu’elles aient voyagé physiquement ou psychologiquement, la majorité des jeunes générations en France est moins peureuse ou paranoïaque et plus curieuse de l’autre que leurs aînés. Je ne peux pas imaginer que la plupart de mes anciens étudiants jeunes adultes célèbrent le passé colonial de la France ou stigmatisent ceux qui ont une couleur de peau ou une texture de cheveux différente.
Il est regrettable que, désespérés de se faire réélire demain, les politiciens traditionalistes actuels aient sacrifié leurs idéaux et leur vision sur le long terme. Dans le but de capter les voix de l’extrême droite, ils crient plus fort que les extrémistes et adoptent leurs politiques racistes. Ce virage à droite a dérouté et déçu les électeurs cherchant des idéaux humanistes chez les politiciens traditionnels.
La vérité est que, s’il n’y a plus de différence entre les politiciens traditionnels et les extrémistes, pourquoi les fascistes et les racistes voteraient-ils pour un politicien tiède plutôt que pour l’authentique ? Qui voudrait d’un faux sac Louis Vuitton alors qu’un vrai est disponible au même prix ? En même temps, depuis la Deuxième Guerre mondiale jusqu’à présent, chaque fois que la situation est devenue critique, la France a su prendre les mesures nécessaires.