Après le feu, dernière pièce de Vincent Fontano est un bouleversement

PAR HALIMA GRIMAL – PHOTOS : MICHEL LALLIERE

Après le Feu, dernier spectacle écrit et mis en scène par Vincent FONTANO. Le dramaturge réunionnais nous plonge dans le tragique et l’abomination des constats qui suivent la folie des guerres. Un texte choc servi par des comédiens de grand talent, Florianne VILPONT et Yann GAËL.

            Tout de suite, le choc de l’originalité. Une scène vide avec des spots diffusant une lumière quasi absente, qui vient effleurer le corps, en cerner les contours. Une lumière à la limite de l’obscurité, blafarde, tantôt bleutée, tantôt jaunâtre, comme une aube, un retour vers un jour qui ne peut plus en être un. Tout au long de la pièce, l’éclairage dit la difficile nécessité d’affronter l’Après.

            Après une guerre, un massacre, un génocide : l’Histoire regorge de ces crimes contre l’Humanité. Contre l’Humain. Un homme, torse nu, se redresse lentement ; en lui s’imprime et se distend le souvenir de cette remontée de l’horreur que sa conscience lui renvoie : il est donc ce monstre qui s’est vautré dans la barbarie et s’est réveillé nu, « le sexe et les mains trempés de sang ». Il se sent, se sait, bourreau, cannibale de la vie des autres. Son cri, sa fureur, sa voix éraillée qui renvoie à la bestialité, celle qui l’a habité, sa voix nous vrille, nous tord, envahit notre silence de spectateurs.

            Tout de suite, nous sommes plongés dans l’extrême incandescence de la violence. Le texte est projeté vers nous avec une puissance au bord de la rupture vocale. Magnifique Yann GAËL qui brise son timbre en raucité agressante. Tout le début de la représentation est joué sans concession, à la limite du supportable, dans une interprétation paroxystique. Un violoncelle enfle un rythme de désespoir auquel s’ajoute le piétinement des percussions. C’est à la fois superbe et presque insoutenable.

            Il y a une harmonie effrayante entre le jeu des comédiens et les mots de cette pièce, Après le Feu, que nous devons à Vincent FONTANO. Un texte qui fait table rase des codes et des bienséances, qui se confronte à la démesure, un texte novateur qui pulvérise tout ce qui a été défini comme les conventionnelles données d’un spectacle ; il n’est pas de désir de plaire mais de bousculer la notion même de théâtre : pas de scène d’exposition, pas de précaution qui permette une progression vers un état d’âme ou une situation. Les premiers mots sont hurlés comme on hurle sous la torture, comme les fauves, les loups, hurlent leur déchaînement prédateur. Le texte et l’intention de la mise en scène sont immensément provocateurs. Et il y a là quelque chose de sidérant, de fascinant. Une prise de risque majeur, celui de déchaîner des critiques affolées et négatives.

            La pièce se construit dans la nécessité d’aborder à la cruauté du monde. Ses aberrations, ses errances, qu’on présente comme des idéologies alors qu’il s’agit de prise de pouvoir, de volonté de puissance déguisée en politique pour tous. Le texte est militant. L’Humain est dépecé, écartelé, disséqué en mots armés. Et tout ce qui relève de l’Idéal, du Spirituel est mis en pièces : ne reste que le mensonge sanguinaire d’un narcissisme trop maquillé.

            Pour cela-même, il n’est pas de dialogue véritable, plutôt la juxtaposition, le face-à-face d’êtres démasqués, sans le filtre du relationnel respectueux. Nous sommes dans « un au-delà de tout », un chaos de fragments de vie et de souvenirs épars où l’atroce dévore l’âme.

            Florianne VILPONT est la victime : celle qui fut la cible d’un irrépressible désir de possession et de domination ; elle est celle qui survit, seule, celle dont la Mort n’a pas voulu. Et elle porte en son ventre le fruit de cette sexualité abjecte et criminelle qui a précipité le massacre de ses parents. Intenses moments d’interprétation à fleur de peau.

            Se met en place dès lors une esthétique particulière, une sorte de chorégraphie de l’horreur. Le bourreau danse son crime. Gestuelle belle sur écran rouge. Alors que le texte rappelle que les viols systématiques suivis de grossesses éprouvantes sont un génocide qui arase l’identité première d’une population, l’affrontement des deux personnages devient un duo en ombres noires sur fond cramoisi. Disparition des êtres dans un corps-à-corps macabre.

            Les deux comédiens se livrent à une incroyable performance ; ils sont des figures tragiques pour qui il n’est d’autre destin que les hasards de l’égocentrisme de quelques uns. Chacun est rivé à des moments de soi qui le définissent : Lui rêve de posséder cette jeune fille au corps gracile dont la vue le rend fou et l’arrache à lui-même ; Elle voudrait revenir à ce temps d’Avant, quand elle pliait sous l’autorité paternelle et tout ce qui lui était déplaisir devient alors un éden perdu. Il n’y a pas de rédemption, pas de paix, pas de résilience. « La Nuit va revenir »… « Heureusement, le monde doit mourir ».

            Les spectateurs sortent de là ébranlés, bien loin de ce confort intellectuel et artistique des représentations consensuelles. Le message est brûlant, iconoclaste, nihiliste, mais le texte est extraordinaire. Quelle formidable écriture qui s’affranchit de tout et se déploie dans l’excès ! ça ne peut laisser indifférent et s’il en est qui ne savent pas apprécier Après le Feu, ce sera encore la preuve de la nécessité d’un tel spectacle qui renouvelle la scène française et, plus largement, tout le théâtre francophone.              

Face à nous, spectateurs fascinés, se sont révélées des conjonctions/connexions de talents hors du commun. Nous avons vécu un moment rare. Inoubliable. Qui nous grandit.

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