L’enfant qui regarde, une savoureuse nouvelle à chute signée Dany Laferrière

PAR NASSUF DJAILANI – Photo : Joël Saget – AFP

L’enfant qui regarde est une excellente nouvelle à chute, même si les nouvelles n’ont pas bonne presse, alors il faut dire Roman. Dany Laferrière nous a habitués à des romans émouvants, sensibles dont le cadre est souvent la presqu’île d’Haïti de son enfance, où au cœur de la dictature des Duvalier père et fils l’on converse à loisir avec l’universelle Da, sa grand-mère partie depuis au Pays sans chapeau. Si ce n’est avec Marie, la mère du narrateur, pleine de ressources et d’intelligence généreuse, dont on aperçoit souvent le profil, lorsqu’elle s’isole à l’ombre des lauriers roses, regardant la mer caraïbe au loin. Il faut admettre par ailleurs que, Comment faire l’amour avec un nègre sans se fatiguer, son premier roman publié à Montréal, et dont le titre impressionne toujours 37 ans après sa publication se passe essentiellement au Canada. Mais la table d’écriture comme dirait Depestre se trouve toujours en Haïti, sous un manguier à côté d’une bassine remplie de fruits mûrs.

Ici, L’enfant c’est Manuel, et non plus Dany, même si les motifs sont les mêmes (la mère, Port-au-Prince, la caraïbe émeraude, la vie de quartier au cœur d’un chaudron politique où la mort sent la poudre, et le sang frais des innocents). L’écrivain a-t-il décidé de tourner le dos à l’auto-fiction pour se jouer de ses lecteurs les plus fidèles, les surprendre encore ? Dans un sublime roman confession, il avait déclaré être fatigué. Le roman s’appelait littéralement : Je suis fatigué (2001). Fatigué d’écrire, de ressasser toujours les mêmes anecdotes, les mêmes histoires, à commencer par son enfance qui lui manque comme cette douleur, une petite rage de dents que sa mère refuse de soigner pour se rappeler qu’elle est vivante, au pays des zombis cher à Frankétienne.

Dany Laferrière est désormais immortel, il a le temps pour lui, pour l’éternité, raison sans doute pour laquelle ce pas de côté. Il est de l’Académie française, au fauteuil n°2, celui de Dumas fils et de Montesquieu. Il fut élu en décembre 2013 pour succéder à l’un de ses auteurs favoris : Hector Bianciotti. En vérité, Dany Laferrière n’est jamais là où l’attend. On ne l’enferme pas dans une identité étriquée, il était devenu Un écrivain japonais (2008), après avoir été caribéen, haïtien, noir, canadien, nord-américain, francophone, de la diaspora, parce que dit-il, « il n’y a pas de nationalisme littéraire ». Son roman Je suis un écrivain japonais (Grasset) est d’ailleurs dédié « à tous ceux qui rêvent d’être quelqu’un d’autre ». L’histoire d’un titre affirmation sur un personnage écrivain qui fait poireauter son éditeur. Autour d’un plat de saumon, il échafaude un plan : comment faire attendre un éditeur impatient qui attend LE livre, Le prochain roman qui ne vient pas, qui ne viendra peut-être pas, parce que l’essentiel de la traversée pour l’écrivain c’est de changer de trottoir, ne plus être le pisse copie de personne, le nouveau produit, la poule aux œufs d’or. Un pied de nez en somme comme toute la trajectoire de cet écrivain qui barbote dans l’encre pour qu’Haïti, « soit pour une fois, une bonne nouvelle dans le monde » écrivait-il un jour.

Manuel, personnage principal de L’enfant qui regarde, vit avec sa mère avec le souvenir d’un absent, le père. Il y a en face de chez lui, un personnage mystérieux prénommé Gérard, qui le fascine, l’intrigue. Érudit et solitaire, généreux dans la transmission, il deviendra l’ami de Manuel, grâce à sa mère qui a un rapport particulier avec cet homme adulé, admiré par les femmes. Féru de poésie et de musique classique, l’homme est séduisant, mais ne se laisse pas cueillir, conquérir ni impressionner. Son aura, sa réputation s’en trouvent encore plus grandies, encore plus fascinantes, le rendant irrésistible, singulier.

Un jour, un évènement l’enserre dans la férocité des êtres, et sa solitude vire au confinement, à la réclusion. Suite à quoi il repousse soudainement son jeune élève qui se met en quête des raisons de cette vie recluse qu’entretient jalousement Gérard jusqu’à l’ascétisme.

Qui est vraiment cet homme adulé par tous et toutes et qui cherche obstinément le silence, le retrait, la discrétion ? Quel jeune homme a-t-il été ? Quelles sont ses blessures ? Ses moments de joie ? Quel ami, quel amant a-t-il été ? Ses proches amis ne le savent pas vraiment, émettent des hypothèses, que Manuel en véritable enquêteur tente de tirer au clair, sans totalement y parvenir.

La vie d’un homme ou d’une femme est-elle réductible à une phrase, une action, une attitude ? La vérité d’un être peut-elle se faire l’économie de la complexité ? Qu’est-ce qui au fond se cache au bout de la nuit de cette vie de fantôme ? L’amour d’une femme, dont on ne sait d’abord pas grand-chose, est le fil rouge de ce récit. Et au bout du voyage on est comme soufflé par ce bus qui file à vive allure, manquant de nous écraser, comme dans un mauvais rêve.

Le génie de Dany Laferrière réside dans ce plaisir sorcier du ménagement du suspense jusqu’à ce dénouement qui vous laisse plein d’admiration pour longtemps après avoir refermé ce court récit d’à peine 60 pages. Il y a cette phrase quelque part dans le roman comme un aveu, peut-être : « Il aura fallu quinze ans pour mettre au point cette scène « . Et quelle scène !

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