Colocs est aux mahoraises comme un désir d’une chambre à soi

PROPOS RECUEILLIS PAR NASSUF DJAILANI

Colocs! est un pavé lancé dans la mare mahoraise, prétendument bien tranquille. Quatre jeunes femmes font irruption dans une série télé rondement bien menée pour dire leur mal être, leur appétit de vivre, leurs doutes, leurs désirs. Mais c’est sans compter les pesanteurs, le système, le poids social et ses travers. La société est-elle malade de trop cantonner la femme dans des rôles, de l’assigner à une fonction, reproductrice notamment, de décider pour elle, sous prétexte d’une tradition séculaire ? Poser le problème comme cela peut sembler brutal, au demeurant mais c’est pourtant la série de questions que s’est posées la réalisatrice de cette belle série diffusée actuellement sur Mayotte La1ère. Est-ce là un événement à marquer d’une pierre blanche ? Une révolution dans les mentalités ? Au fond, est-ce là la preuve que la société mahoraise est suffisamment mâture pour entendre les contradictions à l’œuvre en son sein ? « Une société incapable d’affronter ses contradictions, est une civilisation atteinte, une société incapable de laisser s’exprimer en son intérieur des voix divergentes, est une société malade », pour paraphraser Césaire dans son Discours contre le colonialisme. Quelle lecture faire de ce phénomène qui passionne les téléspectateurs qui attendent les prochains épisodes avec gourmandise ?

D’abord, il faut noter la gestion de la lumière qui est un vrai bouleversement dans cette série. Une lumière chaude qui restitue bien l’atmosphère de Mayotte. Ensuite il y a les cadres pleins qui sont une vraie générosité pour les téléspectateurs. Au cœur de cette série, il y a une jeune réalisatrice, Jacqueline Djoumoi-Guez, l’une de ses enfants que Mayotte fabrique le mieux. Elle franchit tous les obstacles que représente l’école dite de la République. Après des études supérieures en Hexagone elle rentre dans l’île proposer sa force de travail. Mais c’est là qu’elle a mesuré la vraie charge du poids social sur les jeunes femmes. Comment être autonome dans une société qui a pour règle de contrôler le destin des jeunes femmes ? C’est un peu son histoire que la jeune réalisatrice a tenté de peindre, tout en empruntant à d’autres. A mesure qu’elle tire le fil de l’écriture, les voix de ses amies lui dictent à l’oreille leurs récits. La série pose des questions déroutantes, subversives, intelligentes, drôles.

Rencontre.

Tournage de Colocs, une série diffusée en ce moment sur Mayotte la1ère. ©Clap Production

PROJECT’ÎLES : – Quelle a été la genèse de ce projet, avant que cela ne devienne une série ?

Jacqueline Djoumoi Guez : Ce projet vient de l’envie d’écrire ou de décrire la vie de la jeune génération de femmes mahoraises qui ont fait des études, ont quitté le foyer familial durant de nombreuses années pour construire leur avenir professionnel et le retour de cette génération à Mayotte. J’avais envie de raconter la violence de ce retour, les espoirs déçus de part et d’autre (enfant et famille) et la recherche d’équilibre permanent de cette jeunesse.  

Colocs! c’était aussi une envie d’interroger ce mythe urbain de « Mayotte société matriarcale » auquel aucune de nous ne croit.

Les femmes mahoraises d’hier ont mené des combats importants pour Mayotte notamment pour son ancrage à la France. Il n’empêche que cela n’en fait pas pour autant une société matriarcale au mieux pouvons-nous parler de matrilocalité. 

J’ai voulu traiter de la question de l’émancipation et de la place de la femme mahoraise d’aujourd’hui. 

Les rôles titres dans Colocs! ©Clap Production

PROJECT’ÎLES :  – Pourquoi ce titre : Colocs! –?

Jacqueline Djoumoi Guez : Ce titre, c’est une manière de détourner la règle qui dit « une jeune femme non mariée ne peut pas aller vivre seule ». Quid, si elle habite avec ses amies ? Elle n’est plus seule n’est-ce pas ? On voit bien avec cette mise en perspective que l’inquiétude n’est pas liée à la « sécurité » des jeunes femmes puisque a priori à plusieurs elles risqueraient moins, mais bien à une absence de confiance. Une femme non mariée étant « forcément » soumise à la tentation du pêché, comprenez par-là, avoir des relations sexuelles hors mariage.

Colocs!, c’est aussi un clin d’œil au concept de colocation qui est à Mayotte un vrai mode de vie. Il suffit de regarder les annonces en ligne de personnes cherchant des colocataires ou cherchant à s’installer en colocation, généralement des personnes venant de l’hexagone pour raisons professionnelles. 

L’ironie c’est que cette pratique de la colocation, très répandue à Mayotte, n’est pourtant pas accessible à la plupart des mahorais et des mahoraises car elle ne correspond pas aux codes de la culture.  

PROJECT’ÎLES : – J’ai le sentiment en regardant ces deux épisodes que vous n’êtes pas tombée dans les clichés, comment avez-vous travaillé justement les jeux d’acteurs ? Des actrices qui ne sont pas à ma connaissance des actrices professionnelles ?

La réalisatrice de Colocs, au milieu de ses acteurs. ©Clap Production

Jacqueline Djoumoi Guez : Je pense qu’on tombe facilement dans les clichés lorsque parle d’un sujet qu’on ne maîtrise pas. Je pense être légitime pour parler de ce sujet de la place de la femme mahoraise, venant moi-même de Mayotte et subissant aussi à un certain niveau les mêmes difficultés que mes personnages. 

Certaines scènes peuvent parfois paraître « caricaturales » ou « exagérées » mais c’était voulu.  L’idée étant souvent de montrer le « ridicule » de la situation. 

En ce qui concerne les acteurs et actrices, en effet, aucun d’eux n’est professionnel. Acteur, ce n’est pas un métier dont on vit à Mayotte. 

Nous avons donc exclusivement travaillé avec des amateurs et en amont des tournages, nous avons organisé des sessions de répétitions pour encadrer et améliorer le jeu des acteurs. Tourner avec des non professionnels nous imposait aussi de gérer une lourde logistique, puisque les acteurs ayant pour la plupart un emploi à côté, il fallait organiser les tournages en fonction de leurs agendas professionnels. Nous tournions beaucoup le soir et les week-ends. 

Le développement de la filière audiovisuelle à Mayotte ne peut se faire sans un développement des métiers de ce secteur (acting, techniciens, logistique, maquillage, habillage etc.) 

PROJECT’ÎLES : – Comment est perçue la série depuis sa diffusion sur La1ère ?

Jacqueline Djoumoi Guez : Je crois qu’on peut parler d’un « tsunami » dans les foyers mahorais. Personne n’attendait Colocs! et sa diffusion a été vécue par beaucoup notamment par les jeunes comme un vrai bol d’air frais. Enfin une série qui parle vraiment d’eux ! Puis, une autre partie de la population qui évidemment ne se reconnait pas du tout dans le propos avec parfois des commentaires virulents. Je crois qu’on peut dire que Colocs! est un phénomène de société qu’on aime ou pas, on ne peut pas être insensible à cette série.  

A Mayotte, l’éducation à l’image en est au stade embryonnaire. De fait, ce qui est vu à la télévision est forcément la «réalité ».

Ce qui amène à des situations ubuesques parfois, dans lesquelles les acteurs se trouvent pris à partie dans la rue parce que les gens ne font pas la distinction entre la fiction et la réalité. 

Colocs! n’échappe pas à la règle. Les actrices principales, Fatiya MOHAMED, Ysmah’te HOUMADI, Anaisse CHABOUHANE et Emilie PRAT subissent les commentaires parfois virulents de personnes dans les rues depuis la diffusion de la série le 6 septembre sur Mayotte la 1ere. 

Susciter des vocations dans le métier d’acteur devient du coup un vrai challenge puisque au-delà de la « célébrité », il peut y avoir de vraies répercussions dans leurs vies quotidiennes. 

J’ai une immense admiration pour leur travail et pour le courage qu’elles ont eu à donner corps à cette série. 

PROJECT’ÎLES : – Quels sont les parcours de chacune ?

Jacqueline Djoumoi Guez : J’évite généralement de donner trop de détails sur la vie des acteurs pour les raisons citées plus haut. 

Cependant, le point commun entre les quatre c’est qu’elles ont toutes fait des études supérieures, ont toutes les quatre quitté Mayotte à un moment donné. 

Elles ont pour la plupart beaucoup voyagé, notamment en Europe. 

PROJECT’ÎLES :  – On sent une grande sincérité dans leur jeu, j’imagine que ce sont des situations qu’elles ont vécues personnellement, n’est-ce pas ?

Jacqueline Djoumoi Guez : En effet, chacune d’elle se reconnaît dans chaque personnage. Toutes les jeunes femmes de Mayotte peuvent d’une manière ou d’une autre se reconnaître dans les personnages ou dans certaines mises en scène. C’est excessivement difficile pour cette nouvelle génération de trouver sa place dans la société et c’est aussi ce que montre la série. 

Dans certaines critiques que nous avons reçues, on nous reprochait de bafouer la culture et les traditions. Je refuse cette posture dogmatique qui cherche à perpétuer une situation devenue aujourd’hui plus qu’inconfortable pour beaucoup de ces jeunes. Qu’on veuille l’entendre ou non, on ne peut pas nier le fait que les jeunes diplômés se posent vraiment la question de savoir s’ils reviennent ou non à Mayotte après les études. 

Pourquoi hésitent-ils alors que les compétences acquises sont indispensables au développement de leur territoire ? Selon moi, ils hésitent parce qu’ils savent qu’ils vont devoir jouer aux funambules ! 

Choisir c’est renoncer parait-il. Et cette jeunesse mahoraise a envie de choisir intelligemment. Ne rien renier de sa culture lorsque celle-ci participe à définir son identité tout en acceptant le fait d’être influencé par d’autres cultures. Ce n’est pas incompatible et il faudrait pouvoir questionner sans cesse la société dans laquelle nous vivons. Aucune société n’est parfaite et la nôtre ne fait pas exception.

Une scène assez cocasse au cours de laquelle la jeune actrice présente son chéri à sa maman ©Clap Production

PROJECT’ÎLES : – Colocs! met également en exergue une autre problématique qui n’est pas toujours évidente à aborder, c’est celle d’être mahorais en France, parce qu’on la masque, on la tait. On le voit dans ce dialogue entre les jeunes actrices dans l’épisode 2. Pourquoi l’avoir soulever ici ?

Jacqueline Djoumoi-Guez : Vous parliez tout à l’heure des deux premiers épisodes. Dans le second exemple, j’ai voulu traiter du sentiment de déracinement des jeunes lorsqu’ils quittent Mayotte et se retrouvent en hexagone où l’accueil qu’ils reçoivent oscille entre « C’est où Mayotte » ? – Alors que Mayotte est un territoire français. Nous étions français avant Nice et la Savoie – et « Bienvenue chez vous !  » alors même que la plupart d’entre nous n’avons au sujet de l’hexagone que les connaissances acquises dans les manuels scolaires ( du moins avant le départ pour les études). 

On découvre dans cet épisode également la difficulté des jeunes qui sont partis à faire part de leurs problèmes aux familles restées à Mayotte, certainement pour ne pas les inquiéter plus. 

Nous nous retrouvons parfois face à des situations dramatiques comme le suicide des étudiants, ou des étudiants qu’on retrouve morts de faim dans leurs chambres universitaires. C’est une réalité et la série en parle. Donnant ainsi un regard nouveau aux parents, pour qu’ils réalisent que leur présence est indispensable pour accompagner même de loin leurs enfants. Il faut créer autour de cette jeunesse un espace de confiance dans lequel elle se sent suffisamment en sécurité pour parler de ses problèmes. Taire les choses ne les a jamais fait disparaître et généralement on ne peut que se prendre un retour de bâton. 

Elles ont la vingtaine, elles vivent dans une société qui a ses codes, ses attentes, mais elles aspirent à l’autonomie, à la liberté. L’ennui, c’est que cette dernière ne s’obtient pas sans heurts ©Clap Production

PROJECT’ÎLES : – Pourquoi ce format court ? Un format qui permet de ramasser le propos ?

Jacqueline Djoumoi Guez : Le format court pour cette première saison permet de diffuser le projet sur les réseaux numériques où les formats courts sont la règle. 

Colocs! est une mini-série  qui n’a pas vocation à répondre à toutes les questions mais seulement à poser les bonnes questions. L’idée c’est qu’après le visionnage d’un épisode, les personnes se retrouvent en famille ou entre amis, couple, et à échanger sur les problématiques soulevées dans le dit épisode. 

Preuve s’il en fallait une que le dialogue est nécessaire, depuis le lancement de la série ce sont des milliers de commentaires qu’on retrouve sur les réseaux sociaux et des espaces de dialogues (numériques ou dans des lieux publics) sont organisés pour échanger autour de la série. Chacun faisant part de son sentiment sur la série et abordant par la même occasion ses problématiques personnels. La jeunesse de Mayotte a compris Colocs! et pour les plus anciens, il faudra plus de temps mais Rome ne s’est pas fait en un jour.

A Mayotte où beaucoup de choses sont taboues, nous ne sommes pas armés pour communiquer sur ces sujets. Colocs! se veut comme un outil destiné à faciliter les échanges car chacun prend comme base la série pour ensuite dialoguer. En cela, Colocs! ce n’est pas qu’un divertissement. Colocs! montre également l’engagement de France télévisions et de la Direction régionale aux droits des femmes et des hommes dans les questions en lien avec les droits des femmes. En finançant ce projet ils répondent de manière plus que concrète à leur mission de service public. 

Par ailleurs, ce format bien que court nous permet d’aborder une multitude de sujets en lien avec les droits des femmes à Mayotte tels que : 

– La place des femmes dans la société et la famille 

– La place des femmes dans le milieu de l’entreprise et sa difficulté à entreprendre

– Les violences sexuelles 

– La polygamie 

– Construire une relation de couple basée sur l’égalité

– Les stéréotypes 

– La recherche d’identité sans renoncement 

– L’école et l’indépendance financière comme seuls moyens d’accéder à la liberté. 

PROJECT’ÎLES :  – Un mot sur le titre de la série, des motifs tapissent les lettres du titre de la série et sont comme des clin d’œil aux codes de la société mahoraise :

Jacqueline Djoumoi Guez : Le logo de la série ainsi que le générique reprennent l’idée du nambawane, le tissu traditionnel porté par les femmes de Mayotte, donnant au titre de la série un ton clairement féministe.  On y retrouve notamment le « nambawane »  au motif de fleurs d’ylang ylang considéré comme le tissu des femmes combattantes de Mayotte. 

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