Séisme : agir pour Haïti. Pourquoi ce silence sur un drame en cours ?

PAR FREDERIC L’HELGOUALCH

« Nous l’aimions malgré sa misère. Malgré la mort qui selon la saison longe les rues à visage découvert. Sans remords. Sans même ciller. Nous l’aimions à cause de son énergie qui déborde, de sa force qui pouvait nous manger, nous avaler. À cause des enfants des écoles en uniforme qui l’enflammaient à midi. À cause de son trop-plein de chairs et d’images. À cause des montagnes qui semblent sans cesse vouloir avancer pour l’engloutir. À cause du toujours trop. À cause de cette façon qu’elle avait de nous tenir et de ne pas nous lâcher. À cause de ses hommes et de ses femmes de foudre. À cause de… À cause de… »

Les premiers mots de ‘Failles’, de Yanick Lahens (Wespieser ed.) – analyse sans concession des freins structurels, culturels, historiques au développement pérenne du pays quelques mois seulement après le gigantesque tremblement de terre de 2010 (230.000 morts) – résonnent étrangement et à nouveau aujourd’hui.

    Plus de 2000 morts, des milliers de blessés, plus d’un million de personnes touchées (dont 540.000 enfants) : ce samedi 14 août au matin la terre haïtienne a encore tremblé, saccageant des vies, brisant des familles, lézardant encore davantage l’âme de tout un peuple déjà fort éprouvé (insécurité, pauvreté, toute puissance des gangs, assassinat du Président Jovenel, instabilité institutionnelle, incurie de l’État, campagne de vaccination anti-Covid laborieuse…) L’île, située en bordure de la plaque tectonique nord-américaine et sur une ligne importante de quatre failles de la plaque des Caraïbes, subit en moyenne un séisme d’importance tous les cinquante ans. Le précédent – dévastateur, plaie encore béante dans la conscience collective – est survenu voici onze ans; cette colère terrestre soudaine a donc surpris habitants comme spécialistes et ravivé de terribles souvenirs (ainsi que la peur d’un tsunami, risque finalement écarté).

« Des maisons entières s’effondrent en chœur sur nos têtes. Des pans de ciel nous sont tombés dessus. Pluie de sang, corps retranchés, petits fragments d’histoires brutes. Un grand bruit me fait entendre ce que c’est que l’agonie d’une foule vaste. Dans ce magma de sang, moi, j’étais bien mort de mon vivant. Mort de ne pas être pris pour un cadavre. » (´Belle Merveille’, James Noël, Zulma ed.)

Si l’épicentre se trouvait dans le sud-ouest du pays (églises, hôtels et maisons sont devenus des pièges mortels pour leurs occupants, surtout aux Cayes et à Jérémie), la secousse a été ressentie sur toute l’île et il est à craindre que des constructions fragilisées s’écroulent sans préavis un peu partout sur le territoire  (déjà 500 répliques depuis le 14 août). Le risque serait alors en plus l’apparition de glissements de terrain massifs en pleine saison des pluies qui emporteraient, tout particulièrement dans les zones rurales, les habitations restantes, la terre gorgée d’eau ne rencontrant plus aucun obstacle.

« Tous les mots de mon corps ne sauraient suffire pour dire la douleur de la terre […] Dans le rez-de-chaussée d’une maison effondrée, toute une famille se mettait à chanter avant de rendre l’âme. Une chanson qui parle d’ailleurs, du ciel, de repos éternel… » (‘Les Immortelles’, Makenzy Orcel, Zulma ed.)

La tempête Grace (certes rétrogradée en dépression tropicale) se dirige droit sur Haïti, forçant les Haïtiens de la région frappée le plus durement par le séisme à choisir : s’abriter dans des bâtiments endommagés pouvant s’écrouler sur eux à la moindre réplique ou demeurer à l’extérieur, affronter pluie et vents féroces. Les hôpitaux sont débordés et le courage et l’esprit d’entraide de la population ne suffira pas. Est-il besoin de rappeler que 80% de la population vit sous le seuil de pauvreté, que 60% vit avec moins de deux dollars par jour ? Si le nouveau gouvernement d’Ariel Henry promet renforts, vivres et coordination de l’aide humanitaire, la route menant vers le Sud (traversant Martissant) est bloquée par les gangs ultra-violents (lire sur le sujet l’hallucinant ‘Les Villages de Dieu’ d’Emmelie Prophète, le 19 août chez Mémoire d’Encrier ed). Quelle sera leur réaction ?

La question, de France : comment aider concrètement ?

Des dons, qui iraient rapidement et en toute transparence à des organismes non gouvernementaux reconnus pour leur efficacité.

Haïti et les ONG, une longue et triste histoire qui, après le séisme de 2010 et les millions levés, a laissé un goût amer aux habitants, certes… Mais l’urgence de la situation appelle à un sursaut immédiat, fraternel, ciblé.

Les organismes ou associations régionaux engagés, motivés et compétents ne manquent pas mais, leur visibilité pour recueillir de l’argent à l’international est évidemment réduite. Voici pourquoi deux organisations de terrain mais conséquentes, qui privilégient les matériaux et forces locales et ont une couverture touchant même les zones reculées (évitant ainsi le cercle pervers de l’entre-soi étranger de l’après-2010) ont été choisies pour ce billet.

Il s’agit de la FOKAL (Fondation Connaissance et Liberté), acteur associatif culturel majeur en Haïti. Et de Partners In Health(PIH) qui intervient dans de nombreux pays du monde pour renforcer l’aide médicale. Les deux organisations ont mis en place des plateformes de dons sécurisés qui serviront directement et rapidement sur place. Avant même de songer à la reconstruction ou à la solidification, ce sont les biens de première nécessité, les médicaments, vivres et couvertures qu’il faut faire parvenir aux sinistrés. Les transactions se font en dollars, apparaissent immédiatement en euros sur les relevés de compte des donateurs. $20 (16€98), $50 (42€45), etc, selon les possibilités de chacun.

Bien sûr les temps post-confinement sont durs pour beaucoup, les liens et l’Histoire entre les deux pays totalement refoulés côté français, l’actualité (retour des Talibans, feux dantesques en Algérie et au Maroc, prévisions désespérantes du GIEC sur le climat mondial, Guadeloupe et Martinique débordées par le Delta etc) ressemble de plus en plus à L’Enfer de Bosch et, avant une rentrée sociale et sanitaire inquiétante, les Français ont envie de fermer les yeux un temps, de profiter de l’été en famille, loin des drames du monde. Mais qui oserait se vanter à la rentrée d’avoir lu et adoré depuis sa chaise longue le dernier Dany Laferrière, le premier Jean d’Amérique, le voyage habité de Gerda Cadostin au pays des aïeux, la plongée de Néhémy Pierre-Dahomey au cœur de la dette française scélérate ou suivi les pas d’un vieux devin avec Lyonel Trouillot, bref :  d’avoir chanté les styles et la maîtrise du Verbe de tous ces écrivains haïtiens qui nous content avec leurs tripes leur pays, comme autant de cris d’alarme mais, au final, se laver les mains lorsque Haïti connaît une nouvelle catastrophe ?

Il est d’ailleurs étonnant que les maisons d’éditions tricolores soient si peu réactives, que le milieu germanopratin ne lance aucun appel à la solidarité sous une forme ou sous une autre, sur tel ou tel réseau social. Des pages suivies par plusieurs centaines de milliers de personnes, des millions peut-être cumulées, l’idée ne serait pas sotte. «  La nation des écrivains » fournit les plus belles plumes de leurs catalogues, leur ramène prix et prestige : ce serait bien le moins. Ou les auteurs insulaires, reconnus ambassadeurs et porte-voix de leur peuple, ne seraient-ils audibles que par temps calme ?

Car l’urgence est bien là : la dépression tropicale approche, les répliques et leurs conséquences sont probables et le spectre d’une nouvelle crise humanitaire et sanitaire se précise, aggravant encore les crises politique et sécuritaire. Les Haïtiens ne nous demandent rien, trop occupés à s’entraider, à chercher les derniers survivants sous les décombres et à se préparer au pire, toujours possible. Allons-nous rester spectateurs, bouche ouverte zappette en main (ou avec un livre « absolument bouleversant » de Jacques Roumain ou Frankétienne sur la table de nuit) à les plaindre, de loin, en attente du prochain chef-d’oeuvre de papier ?

 Plateformes de dons, sécurisés, tracés :

   * de la FOKAL : ici

   * du Partners In Health (PIH) : ici

(sur la littérature haïtienne, pour comprendre au fur et à mesure au fil des auteurs l’histoire de l’île, voir ‘Plumes Haïtiennes’ )

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