Avec sa trilogie, Points de non-retour, Alexandra Badea veut sortir de l’ombre les «histoires manquantes»

PAR MAGALI DUSSILLOS – PHOTO COUVERTURE : RICHARD SCHROEDER

Ce mois d’avril 2021, Alexandra Badea et sa troupe sont en résidence pour trois semaines à la scène nationale d’Aubusson. C’est le dernier volet de la trilogie Points de non-retour, titré La Diagonale du vide, qui se prépare ici. Seul personnage récurrent, la documentariste Nora traverse les trois volets de cette trilogie qui évolue avec elle à travers les échos que les histoires manquantes, révélées, réparées, éveillent en elle. Dans le premier volet, Thiaroye, les destins de cinq personnages se mêlent, à travers les époques et avec pour point de départ les recherches documentaires sur le massacre du même nom, le 1er décembre 1944. Dans le second volet, Quais de Seine, Nora plonge plus profondément dans son histoire personnelle et sa détresse laisse émerger à son corps défendant la quête de ses origines, des silences qui l’ont construite. Les fantômes du massacre du 17 octobre 1961 l’accompagnent. Sur les quais de Seine, au cours de la manifestation pour l’Algérie libre, une jeune femme pied-noir et son mari algérien vont se perdre et se chercher. La trilogie s’achève avec le spectacle en création cette année au cœur de la Creuse et aborde cette fois-ci le sujet des enfants de la Réunion déportés ici de 1962 à 1984 pour repeupler les zones rurales. Le fantôme d’une jeune fille poussée au désespoir accompagne les personnages.

Dans ces trois spectacles, des êtres liés à la France par choix ou par contrainte font entendre leurs voix. Qu’est-ce que cela signifie d’être le descendant de celui qui a souffert, ou de celui qui a causé ces blessures ? « Je suis de quel côté, avons-nous le droit de nous aimer ? » crie Irène la jeune femme pied-noir de Quais de Seine. Comment assumer d’être la descendance de la France coloniale et post-coloniale ? Cette question est lancinante dans les trois volets de la trilogie. Roumaine naturalisée française, Alexandra Badea explique que lors de sa cérémonie de naturalisation, on lui a transmis la responsabilité d’assumer la France et son Histoire dans sa lumière  et ses zones d’ombres. Ce sont ces zones qu’elle tâche alors de mettre à jour. Comment le présent est-il tissé des événements du passé ? Comment l’intime est brutalement empêché, blessé par des décisions politiques prises bien loin de la sphère privée, familiale, qui s’en trouve disloquée ?

La troupe réunie autour d’Alexandra Badea est en résidence en Creuse autour du dernier volet de sa pièce qui donne voix aux Enfants de la Creuse. © Jonathan Michel

Points de non-retour procède à la mise-en-scène de la perte : celle du courage face à la violence subie par les siens, celle de la terre, de son identité. La pièce questionne les forces enfouies en soi par l’Histoire et ses traumatismes capables de se muer en maladie, « comme si son corps donnait enfin forme à sa douleur » dira Nora au sujet de son père brisé par le silence. Le théâtre brise ces silences dans un acte de courage retrouvé. L’espace scénique dit à chaque fois quelque chose de ce que le présent doit au passé. Dans Quais de Seine, Nora évoque sa grand-mère qui lui a dit de ne pas exprimer les peurs de crainte qu’elles ne les rattrapent. C’est pourtant elle qui lui a fredonné ce prénom de Nora, comme pour lui ouvrir une porte sur la vérité de ses origines. La jeune génération a donc un rôle à jouer dans la réconciliation des générations passées avec elles-mêmes, avec leurs propres contradictions : celui de leur permettre de se faire entendre. Parmi tous ces personnages qui s’écoutent et se répondent dans les spectacles d’Alexandra Badea, il faudrait sans doute alors citer celui qui a ici un rôle majeur à jouer,  le spectateur : la metteure en scène ne fonctionne pas par affirmations, elle donne à entendre des voix. C’est l’écoute de ces voix qui fera émerger la réflexion, la compréhension et de là peut-être, la réparation.

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