Transcender le marronnage, cet acte de résistance à l’esclavage, en emblème de l’identité réunionnaise contemporaine.

PAR JOHARY RAVALOSON

Commandé et coordonné par le Service Régional de l’Inventaire de la Région Réunion, l’ouvrage permet de mieux connaître l’histoire de l’esclavage et surtout célèbre les résistances à ce système déshumanisant.

Le marronnage était le nom donné à la fuite d’un esclave hors de la propriété de son maître. Le fugitif lui-même était appelé marron ou nègre marron. Le terme de « marron » vient de l’espagnol cimarrón, « vivant sur les cimes » (de cima, « cime »), qui apparaît dès la conquête espagnole des Amériques. C’est un mot emprunté aux Arawaks, Amérindiens des Antilles, désignant des animaux qui, de domestiques, retournent à l’état de nature.

Les éditeurs ont fait le choix résolument engagé de détruire cette « représentation tronquée » et de nous révéler « l’existence dans l’île Bourbon du XVIIIᵉ siècle d’une société maronne structurée en un « royaume de l’Intérieur » avec une organisation spatiale sociale, politique et militaire qui a perduré pendant près de 185 ans jusqu’à l’abolition de l’esclavage en 1848 » (Gilles Pignon, conservateur régional de l’Inventaire du patrimoine culturel, p. XI). Ils se sont appuyés sur les dernières avancées scientifiques et les spécialistes de l’histoire, l’ethnolinguistique, l’onomastique, l’anthropologie, l’archéologie, la littérature comparée, l’oralité, la généalogie ainsi que la cartographie ancienne et contemporaine (notamment des lieux marrons et leurs fonctions).

S’ils ont accordé toute liberté aux différents auteurs, les éditeurs ont voulu consacrer les graphies – maron / maronne / maronage, un seul « r » et un seul « n » – pour singulariser cette réalité historique méconnue. De magnifiques illustrations du bédéiste Denis Vierge compensent dans ce bel ouvrage la rareté de l’iconographie sur le sujet.

« L’histoire officielle a fait l’impasse sur la révolte des marrons » nous disait déjà Sudel Fuma, regretté historien et directeur de la chaire UNESCO à l’Université de La Réunion (Une complémentarité indispensable : l’Archéologie et l’Histoire. Pour comprendre le phénomène de l’esclavage et du marronnage à La Réunion au XVIIIᵉ siècle, 2002).

Et pourtant, comme le rappelle le professeur Prosper Ève, autre historien de l’Université de La Réunion, dans sa contribution dans cet ouvrage « Le marronnage en question » (pp. 3-13), « le fait historique dominant n’est pas l’esclavage mais le marronnage qui est sa négation ». C’est une rupture complète et volontaire.

Quitte à avoir les oreilles coupées, le jarret sectionné, être marqué d’une fleur de lys à l’épaule et flagellé jusqu’au sang, ou même, au bout de la troisième tentative, être pendu ou brûlé vif et les cendres jetées au vent, on s’en va maron pour ne pas servir, pour échapper à l’injustice – Tsy mandefitra manana ny rariny, On ne cède pas quand on est dans son bon droit, de cet adage malgache est tiré le nom du plus célèbre des Marrons : Cimandef –, pour retrouver l’initiative de sa vie, pour une quête spirituelle, « boire à la coupe de la culture ancestrale,(…) réaffirmer son humanité » (Prosper Ève, p. 10).

Le marronnage remonte à l’installation humaine sur l’île Bourbon. Eugène Dayot dans son roman Bourbon pittoresque, publié en 1839, raconte les chasses aux marrons perpétrées 80 ans auparavant. Il est le premier à mentionner l’existence d’un « Royaume de l’intérieur ». Comme le rappellent dans leur contribution (« Toponymes malgaches de Bourbon : testaments authentiques des grands chefs marons et des marones ») Charlotte Rabesahala et Jean-Cyrille Notter, « depuis l’arrivée des premiers Malgaches, ces trois jeunes filles et sept hommes qui en novembre 1663 accompagnaient Louis Payen […] Les Malgaches s’enfuient dans les Hauts […] Le maronage s’installe durablement et définitivement avec un personnage devenu emblématique : Anchain (ou Saina) qui, restant dans les Hauts quand certains de ses compagnons sont redescendus sur le littoral, a constitué le Royaume de l’intérieur, Chez Saina, Antsaina (devenu Piton Anchain). » (p. 57).

À l’instar des Bemihimpa – une société de libres, sans maître ni esclave, en marge des différents royaumes du Moyen Âge malgache –, les Marrons voulaient créer une société autonome et indépendante au détriment de la colonie. C’est parce que les Marrons exercent une pression militaire importante sous forme de guérilla,que dès 1697, la colonie crée une milice armée. En 1737, la menace qu’ils forment est si récurrente qu’en septembre « le Conseil supérieur (de l’île) ordonne la création d’un détachement général de la moitié des habitants des différents quartiers pour gagner le centre de l’île et chasser les Marrons » (Prosper Ève, p. 5).

Les rapports des détachements de cette milice confirment ces faits, ainsi que les archives judiciaires mais aussi l’onomastique à travers les toponymes (noms de lieux) et les anthroponymes (noms de personnes).

Une des originalités de l’ouvrage en effet est l’usage de cette branche de la philologie qui a pour objet l’étude des noms propres : leur étymologie, leur formation, leur usage à travers le temps. L’anthropologue Charlotte Rabesahala et le géographe Jean-Cyrille Notter nous font ainsi découvrir « un riche inventaire des ressources du territoire. La toponymie trace une véritable géographie physique, morale et spirituelle du royaume mise à la disposition des différents groupes et générations successives » (p. 58). Car si les sites du littoral réunionnais ont des noms d’origine française, ceux de l’intérieur ont été nommés par les grands marrons et sont pour la plupart en malgache. Les hommes-pitons, comme Cimandef ou Celui-qui-ne-se-soumet-point, Matouta Celui-qui-use-ses-poursuivants, Dimitile Celui-qui-voit-loin, ou la porte (du cirque Salazie) Cimissoke ou Celui-qui-ne-se-sauve-pas (face au danger), l’îlet-garnison Marla ou la Légion permettaient à ceux qui s’en vont maron de se repérer et de trouver un chemin vers la liberté et la sécurité.

À notre époque de la cancel culture, on peut se remémorer les cartographes, comme Antoine Denis Selhausen (1755-1821), arpenteur juré des tribunaux de la colonie, qui ont retenu les noms d’usage de ces sites de l’intérieur et ont laissé parvenir, de la nuit de l’esclavage jusqu’à nous, les lumières des Marrons.

Autre originalité de cette étude, « L’apport de l’archéologie à la connaissance des marons de La Réunion », pp. 69-87). L’archéologue Anne-Laure Dijoux nous livre dans sa contribution la « vallée secrète », culminant à 2200 mètres d’altitude dans le cirque de Cilaos, découverte en 1995 : « Premier et pour l’instant unique témoignage archéologique avéré du grand maronage dans l’île, ce site exceptionnel illustre de façon spectaculaire leur volonté de survie dans des conditions extrêmes. »

La mise en commun de toutes ces connaissances permet de reconstituer pour nous « la vie et la mort des hommes que le filtre de l’histoire écrite a pu masquer » (Anne-Laure Dijoux, p. 70).

Le livre fort riche traite aussi justement de l’héritage du marronnage dans la littérature, dans l’art et dans la société en général pour réactiver cette résistance au déni d’humanité : est cité bien entendu le chant magnifique de Boris Gamaleya, Vali pour une reine morte (1974) à l’origine de la légende des cimes, mais sont aussi mises en valeur des expériences plus contemporaines comme celle de la compagnie Lolita Monga, l’essai d’interprétation d’une absence de traces par les bédéistes Denis Vierge et Jérôme Alvarez (Un Marron, Des bulles dans l’océan, 2014) ou encore le jeu vidéo Tsilaosa. Car la diffusion de ces connaissances, comme le dit Jean-François Rebeyrotte, chargé de l’Inventaire du patrimoine culturel matériel et immatériel, répond à une double logique « pour une meilleure appropriation de l’histoire collective et pour mieux ancrer les caractères identitaires d’une population » (p. 125).

La Compagnie des Indes qui a peuplé et dirigé l’île Bourbon à l’origine ne visait pas à construire une cité humaine mais à rentabiliser une société d’exploitation commerciale privée, où l’homme et la femme n’avaient de valeur que pour le bénéfice qu’ils pouvaient procurer, où ils étaient monnayables comme de vulgaires marchandises. Ce système de déshumanisation qui nous semblait avoir tardé à disparaître, revient en force. Nous ne pouvons que féliciter les auteurs de cet ouvrage pour leur volonté de transcender le marronnage, acte de résistance, en emblème de l’identité réunionnaise contemporaine.

Esclavage et mar(r)on(n)ages. Refuser la condition servile à Bourbon (île de La Réunion) au XVIIIᵉ siècle, sous la direction de Gilles Pignon et Jean-François Rebeyrotte, Riveneuve éditions, 2020, 208 p.

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