Dans le dernier roman d’Adania Shibli, ce détail qui n’en est pas un

PAR MAGALI DUSSILLOS

On voudrait entendre son nom. Comment s’appelait-elle ? Quelles paroles prononçait-elle ? Qui pourrait se faire l’écho de la voix de cette jeune fille violentée et assassinée dans le désert du Neguev en 1949 ? Voilà la pensée lancinante qui nous saisit à la lecture du troisième roman d’Adania Shibli, Un Détail mineur, traduit de l’arabe (2016) par Stéphanie Dujols et publié chez Actes Sud en novembre 2020. Dans la première partie de ce récit en deux mouvements distincts, on suit un officier israélien qui va orchestrer un crime de guerre : le viol collectif et l’assassinat d’une jeune Arabe rescapée de l’attaque meurtrière menée par le peloton contre un camp de Bédouins. Dans la seconde partie, soixante dix ans plus tard, une femme palestinienne qui vit à Ramallah se fait narratrice pour raconter sa quête de vérité et son espoir de parvenir à faire entendre le récit de la jeune fille. Un détail relie ces deux femmes : la jeune fille est décédée quarante ans jour pour jour avant la naissance de celle qui découvre le drame dans un journal.

Le premier récit est celui de l’officier dont l’obsession de propreté est une façon de s’approprier un espace qu’il nettoie mécaniquement. Il procédera ainsi avec la jeune fille à travers divers rituels d’humiliation. Rendue étrangère par sa langue qu’ils méconnaissent, par sa peau, ses cheveux, elle est accompagnée par la bienveillance d’un chien fidèle qui se fait le miroir des émotions suscitées chez le lecteur.

Quelques rires étouffés s’élevèrent du côté des soldats. Alors, plantant ses yeux dans les siens,

il lui cria d’une
voix brusque d’attraper ce savon. Aussitôt, gloussements et marmonnements se turent ; seul le halètement du
chien continua à chuinter dans l’espace. Lentement, la fille tendit la main vers la savonnette, puis la saisit. L’eau dégouttait de son corps. Elle se redressa légèrement et commença à se frotter la tête d’un mouvement circulaire, puis le buste, qui se couvrit peu à peu d’une fine couche de mousse blanche dissimulant momentanément le brun et l’ocre de sa peau. Il avait déplacé son regard vers la parcelle de sable mouillé entourant la jeune fille. L’eau ne s’écoulait pas loin, le sable l’absorbait dans son pourtour immédiat. Lorsqu’il releva la tête vers elle, la mousse recouvrait presque tout son corps, surtout à l’avant. Il écarta son doigt du bec du tuyau, si bien que l’eau se remit à jaillir, mais il se hâta d’en presser le pourtour du pouce et de l’index afin de resserrer l’orifice et de faire gicler le jet à la fois plus fort et plus loin ; puis il le dirigea vers la fille.
Il entreprit de la rincer. De temps en temps, il orientait le bec de façon à pousser cette mousse blanche vers des zones que le savon n’avait pas atteintes. Après avoir fait disparaître à peu près toute la mousse, il reboucha l’extrémité du tuyau avec son pouce, puis ordonna qu’on aille fermer le robinet, sans s’adresser à un soldat en particulier. Tandis que le chahut de la troupe reprenait autour de lui, le chien restait en alerte, dressé sur ses pattes, la langue palpitant nerveusement sous ses halètements.
1

Dans cette première partie, la langue est précise, méthodique, dénuée d’émotions. C’est un récit de la frontière, de l’attente d’un ennemi fantasmé. Mais cet homme-là ne subit pas la routine, il la façonne par sa maniaquerie et au gré de ses patrouilles. Les dangers de cet espace censément hostile, il se les approprie et il élimine méthodiquement tout ce qui se rapproche de ce qui l’a blessé. La violence est son mode de réaction au monde, et c’est aussi celui de ses soldats. Leur devise le précise qui fait de l’homme une arme : « Ce n’est pas le canon qui vaincra, c’est l’homme ». Si il identifie un ennemi, il l’élimine avec rigueur et application.

« Nous ne pouvons pas rester les bras croisés à regarder ces immenses territoires, capables d’absorber des milliers de gens de notre peuple en exil, laissés à l’abandon, sans quoi nous ne reviendrons jamais dans notre patrie. Il y a des milliers d’années, nos ancêtres sont passés par cette contrée qui aujourd’hui nous semble une terre inculte, avec rien que des infiltrés, quelques Bédouins et leurs chameaux. Si les Arabes, en vertu d’un stérile sentiment national, refusent que nous vivions dans cette région et persistent à nous combattre préférant qu’elle demeure un désert, alors nous devons agir en tant qu’armée, car personne n’a plus de droit que nous sur cet endroit qu’ils ont négligé pendant des siècles, le livrant en pâture aux Bédouins et à leurs troupeaux. Je dirais même qu’il est de notre devoir de les empêcher d’y vivre et de les en chasser définitivement. Car d’une manière générale ces gens-la ne cultivent rien, ils arrachent ! Leur bétail avale
tout ce qui pousse sur son passage si bien que jour après jour, le peu de verdure qui s’y trouve disparaît. Tandis que nous, au lieu de les laisser dans cet état, désolées et dépeuplées, nous ferons l’impossible pour permettre à ces immenses terres de fleurir et de devenir habitables.

« C’est ici précisément que nous mettrons à l’épreuve notre force pionnière et créative, lorsque nous parviendrons à transformer le Neguev en une région prospère et civilisée, un pôle d’apprentissage, de développement et de culture, à l’image de ce que nous avons accompli dans le Nord et le Centre du pays.2

Pour l’officier, la conciliation entre son peuple de bâtisseurs et les nomades semble impossible. Il y a ceux qui occupent les frontières, les possèdent et ceux qui s’y déplacent. Ceux qui piquent contre ceux qui cueillent3. Il ne peut pas imaginer une autre façon d’être au monde que la sienne. Cette incapacité à penser une terre sans frontière fait écho, soixante dix ans plus tard, à l’incapacité dont est frappée la narratrice de la deuxième partie : elle se juge, non sans humour, incapable de comprendre les contours des frontières, abstraites ou concrètes. Comme le rappelle sa très belle première de couverture dans l’édition française, Un Détail Mineur est un roman de la géographie, de l’écriture des territoires. Celui qui les nomme et les cartographie se les approprie. Et c’est ainsi que dans son périple, la jeune femme consultera tour-à-tour la carte palestinienne, mentionnant les anciens villages et la carte israélienne postérieure à 1848 qui en aura effacé tous les noms et tous les habitants.

Je promène mon regard entre les noms des nombreux villages palestiniens détruits cette année-là après l’expulsion de leurs habitants. J’en reconnais plusieurs dont viennent certains de mes collègues, de mes connaissances : Lefta, Al-Qasqtal, Ein Karem, Al-Malha, Al-Jora, Abou Shousheh, Saris, Annaba, Jemzo, Deir Tarif. Mais la plupart me sont inconnus au point qu’ils m’inspirent un sentiment d’étrange solitude : Kherber al-Amour, Bir Ma’in, Al-Borj, Kherbet al-Bouweyra, Beit Shanna, Salbit, Al-Qoubab, Al-Kounaiseh, Kharroubeh, Kherbet Zakariya, Al-Barriyeh, Deir Abou Salameh, Al-Na’ani, Jindas, Al-Haditha, Abou al Fadel, Kasla, et bien d’autres encore. Je regarde à nouveau la carte israélienne. Un immense parc appelé « Canada » recouvre maintenant toute la surface de ces villages. Puis repliant les cartes, je redémarre et m’engage sur la route 50. Cette fois, je ne rencontre aucun obstacle. J’arrive sur la longue autoroute. Après avoir roulé dessus un certain temps, j’entame la descente des collines de Jérusalem en direction du carrefour de Beit Shimine – tel que l’indiquent les panneaux -, dont le nom d’origine pourrait bien être Beit Sousine, un village tout proche qui apparaît sur la carte de 1948, et qui n’existe plus. Il y reste une maison, la seule qui n’ait pas été détruite. Je l’aperçois sur la gauche, cernée de cyprès ; ses murs de pierre sont envahis par les herbes folles.4

Dans ce roman Adania Shibli explore les mécanismes de l’oppression qui amènent ceux qui la subissent à devenir leur propre oppresseur, par la peur qui finit par les immobiliser et les détruire5. Ainsi la voix de la narratrice du second récit est bouleversée, haletante. D’abord ses phrases s’enchaînent, bousculées, à la recherche d’une logique dans un monde ou le déplacement est aléatoirement restreint. Dans des phrases labyrinthes, elle ânonne les zones, A, B, C, D, compliquées de checkpoints et de répressions violentes. Cependant, plus elle s’attache à son « détail mineur », à ce drame vécu par la jeune Bédouine, plus son récit s’apaise, plus il semble lui permettre de faire bouger les lignes de démarcation, par sa sensibilité et son humour, par la fiction qui redonne du sens à son espace, le redessine, le renomme. Quand la violence, le meurtre et l’oppression sont devenus un système, c’est le détail qui redonne dignité à l’humain, le lien est recréé.

Ces histoires-là ne me préoccupent pas et dans cet événement retracé dans l’article – au cours duquel plusieurs personnes furent tuées – c’est le détail du meurtre de l’une d’entre elles, exclusivement, qui m’obnubile. Car, en quelque sorte, la seule chose d’inhabituelle dans cette mort – qui par ailleurs fut le dénouement d’un viol collectif, c’est qu’elle s’est produite un jour coïncidant, à un quart de siècle près, avec celui de ma naissance ; c’est tout. On ne saurait donc pas exclure l’existence d’une corrélation, d’un lien caché, entre les deux événements, à l’image de ces connexions que l’on observe parfois entre les plantes, par exemple quand une touffe d’herbe est arrachée à la racine, si bien qu’on pourrait croire qu’on s’en est débarrassé pour toujours, et que soudain, une herbe de la même espèce repousse au même endroit un quart de siècle plus tard. En même temps, je suis bien consciente que le fait que je m’intéresse à cette affaire à cause d’un détail aussi secondaire que la date à laquelle elle s’est produite, laisse présager que, forcément, je vais encore dépasser les bornes. Aussi, depuis que j’ai pris connaissance de cette histoire, je m’efforce chaque jour de me convaincre que je dois me l’enlever de la tête et ne surtout pas entreprendre de démarche inconsidérée à ce sujet. Cette date ne peut être autre chose qu’une pure coïncidence. Outre de faire fi des événements du passé parce que ce qui se produit de nos jours n’est pas moins effroyable. Mais voilà qu’un matin à l’aube, je suis réveillée par ces aboiements qui cette fois rivalisent avec les hurlements d’un vent déchaîné.6

Le « détail mineur » individualise l’expérience contre la violence systémique qui vise à chosifier les êtres, à les uniformiser. Ce fil ténu entre la narratrice et la jeune fille évoque pour elle l’idée de destins rhizomes. Sur son chemin le lecteur saura voir les échos du passé dans des instants poétiques, des apparitions éphémères : une vieille femme – l’a-t-elle rêvé ? -, les aboiements d’un chien, une très jeune fille qui disparaît dans l’encadrement d’une porte … Pour Adania Shibli, la littérature est dans la marge, dans les silences et l’attention qu’ils permettent de porter sur des détails. Pour l’auteure c’est ce qui définit l’acte littéraire, ce qui en fait une source de dignité, de liberté. Ce sont les détails que l’on prend le temps de regarder à l’arrêt devant le checkpoint. C’est cette capacité à sortir de l’oppression par la sensibilité et le mouvement créatif. Pour Adania Shibli, la littérature est une caresse même et surtout lorsqu’elle dit la violence, et la main reste posée doucement sur le livre, de longues minutes après que sa fin saisissante nous ait pétrifiés.

BIBLIOGRAPHIE

1Un Détail Mineur, Adania Shibli, aux édition Actes Sud, collection Sindbad, pour la traduction française, 2020, P°35.

2Ibid., P°41.

3Ces deux schèmes opposés rappellent ceux définis par G. Deleuze et F. Guattari dans leur Traité de nomadologie, in Mille plateaux, 1980 : « Pour le nomade, c’est la déterritorialisation qui constitue le rapport à la terre. La terre cesse d’être terre et tend à devenir simple sol ou support. La terre ne se déterritorialise pas dans son mouvement global et relatif mais dans des lieux précis, là-même où la forêt recule et où la steppe et le désert gagnent. Le nomade habite ces lieux, il reste dans ces lieux et les fait lui-même croître au sens où l’on constate que le nomade fait le désert non moins qu’il est fait par lui. Il est vecteur de déterritorialisation, il ajoute le désert au désert, la steppe à la steppe par une série d’opérations locales dont l’orientation et la direction ne cessent de varier. Le désert de sable ne comporte pas seulement des oasis, qui sont comme des points fixes, mais des végétations rhizomatiques temporaires et mobiles en fonction de pluies locales et qui déterminent des changements d’orientation de parcours. C’est dans les même termes qu’on décrit le désert des sables et celui des glaces : aucune ligne ne sépare la terre et le ciel. Il n’y a pas de distance intermédiaire, de perspective, ni de contours. La visibilité est restreinte. Le nomade, l’espace nomade est localisé, non pas délimité. »

4Un Détail Mineur, Adania Shibli, aux édition Actes Sud, collection Sindbad, pour la traduction française, 2020, P°88.

5Voir à ce sujet la conversation entre la romancière pakistanaise Fatima Bhutto et Adania Shibli, à l’occasion de l’ Edinburgh International Book Festival Online, 2020, notamment à la trentième minute : « So, this is where movement becomes the weapon that you have the freedom – The israeli military saying we are not always closing it – , You become your own oppressor in a way because you are afraid. ».

6Ibid., P°89.

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