Libertalia : une République des pirates à Madagascar ou quand la fiction pénètre l’Histoire

PAR JOHARY RAVALOSON

Tout est dans le titre. Il s’agit d’un mythe qu’aurait peut-être créé Daniel Defoe (1660-1731), l’auteur du fameux Robinson Crusoé (1719). La plupart des chercheurs lui attribuent en effet d’autres ouvrages, savants ou d’aventures dans les mers éloignées de l’Europe, au temps des premières tentatives de colonisation suivant les découvertes européennes. Daniel Defoe aurait écrit et publié ainsi de son Londres natal et sans le quitter, sous le pseudonyme de capitaine Charles Johnson, en deux tomes, en 1724 et 1728, une Histoire générale des plus fameux Pyrates (sic, traduction de H. Thiès et G. Villeneuve, préface de Michel Le Bris, Phébus, 1990).

Deux chapitres du Tome 2 racontent l’établissement de Libertalia à la fin du XVIIᵉ à Madagascar. C’est un havre dans une baie, « au nord de Diego-Suarez », où entre deux pillages de bateaux sur la route des Indes, vivaient des hommes de tous horizons dans la parfaite paix civile, partageant les butins, libérant les esclaves et autres forçats de la mer et n’obéissant qu’à des lois voulues et acceptées par tous. Comme sur un bateau pirate, mais à terre.

Marcus Rediker, spécialiste du monde de la mer au XVIIIe siècle, titulaire de la chaire du Département d’histoire de l’Université de Pittsburgh (Pennsylvanie), dans la postface d’une réédition de Libertalia par la maison éponyme Libertalia (2012, traduction de G. Villeneuve), explique qu’il était « nécessaire pour eux de vivre en parfaite unité, puisqu’ils avaient le monde entier pour ennemi. » Et pour cause ! Ennemis du commerce, ennemis de la propriété privée, ennemis de l’esclavage, les pirates s’élevaient également en ennemis de l’ordre monarchique des États qui se partageaient le monde à l’époque. Dans Libertalia, le pouvoir n’était plus qu’un moyen pour réaliser le bien commun, une servitude volontaire confiée à des élus pour un temps limité. Une vraie République.

Instruit et assisté par le prêtre italien débauché, non moins idéologue, Caraccioli, le capitaine Misson corsaire français devenu pirate dirige cette cité de rêve. Séduit par l’esprit de fraternité et ce communisme avant l’heure, un autre capitaine pirate, Thomas Tew, les rejoint. Ensemble, ils proclament fièrement : « Notre cause est une cause noble, courageuse, juste et limpide : c’est la cause de la liberté. »

Hélas, au bout de quelques années, nous dit (peut-être) Daniel Defoe, « sans avoir été le moins du monde provoqués, au plus noir de la nuit, les naturels divisés en deux grandes armées les avaient attaqués et massacrés ».

Si la fin parut mystérieuse à l’auteur, elle n’était pas la seule dans le genre : en 1697 à Nosy Boraha, appelée Sainte-Marie, en 1722 à Mangahely dans la baie d’Ampasindava, des établissements pirates avaient été détruits pareillement ; Il en est de même des tentatives relevant des compagnies à charte des États européens : les Anglais en 1644 à Ianantsony, dit Saint-Augutin, dans l’embouchure de l’Onilahy, ne sont pas restés un an ; de même à Nosy-Be en 1650 ; ou encore les Français à Taolagnaro – où Jacques Pronis avait déclaré prendre possession de Madagascar au nom du roi Louis XIII en 1642 et construit un fort dédié au dauphin – qui abandonnent la place en 1674 après des attaques des « naturels ».

Mais Libertalia est sans aucun doute différente. Il s’avère aussi que (peut-être) Daniel Defoe a mêlé le vrai au faux.

Daniel Defoe

Ainsi ni Caraccioli ni Misson n’ont vraiment existé. Alexandre Audard signale des personnalités historiques, aux noms proches, qui pourraient être leurs modèles. Il existait cependant un capitaine pirate du nom de Thomas Tew, lequel a bien fréquenté Madagascar et meurt en 1695.

Mais (peut-être) Daniel Defoe sème la confusion, pas toujours intentionnellement. Si le récit lui sert de prétexte pour une critique évidente de la société à l’instar de L’Utopie de Thomas More (1516) et fait le bonheur de libertaires de tous bords, il est aussi basé et très documenté sur les connaissances de l’époque.

Ainsi, nous l’explique bien Alexandre Audard, la baie du nom de Diego-Suarez était située, non pas à l’est, mais au nord-ouest de l’île et s’ouvrait sur le canal du Mozambique, conformément à la carte de référence contemporaine, celle dessinée et publiée par Étienne de Flacourt, non seulement gouverneur de Fort-Dauphin de 1648 à 1655 mais surtout auteur de la fabuleuse Histoire de la Grande Isle de Madagascar (1658). Dans les cartes d’aujourd’hui, il n’y a pas de baie « au nord de Diego-Suarez ».

Si l’on peut retrouver des sites similaires, des caractères ressemblant, des actes dispersés qui feraient penser à des gestes révolutionnaires réalisés par des pirates, on ne verra qu’utopie. Libertalia n’a jamais existé. Et c’est un des mérites d’Alexandre Audard de le rappeler, à la suite d’historiens surtout anglo-saxons, mais aussi récemment de chercheurs français : Anne Molet-Sauvaget, Jean-Michel Racault et surtout Michel-Christian Camus.

Mieux, notre auteur suivant l’intuition de notre spécialiste en littérature de voyage, notre regrettée Nivoelisoa Galibert, dans sa communication à l’Académie malgache en 2000 (Daniel Defoe, le rêve pirate et l’océan Indien : un siècle de distorsions (1905-1998), s’interroge sur le pourquoi. Il se lance à l’abordage élément par élément, « du texte au réel », « du réel au récit » et enfin « du récit au mythe ».

Nous apprenons alors beaucoup de l’histoire et des mœurs des pirates, sur la guerre des mers, le processus d’écriture de (peut-être) Daniel Defoe, mais également sur l’accueil des navires par les populations locales, la traite, les intermédiaires, l’évolution du rôle des femmes dans les sociétés malgaches traditionnelles.

Puis, à coups d’arguments qui font mouche, il dénonce le mensonge forgé par des auteurs dont l’idéal colonial prime sur la vérité. Pour justifier les « droits historiques » de la France sur l’Île au milieu des flots, car, n’est-ce pas, ces aventuriers sont des pionniers, les Grandidier, puis à leur suite, Deschamps et Décary, et autres La Roncière, ferment les yeux sur le caractère romanesque du récit, occultent certains détails gênants ; le dernier invente même, sans contredit, le lieu de Libertalia dans la baie d’Antomboka, connue maintenant sous le nom de Diego-Suarez.

Si ce mythe profite actuellement au tourisme dans la région – il a créé une « économie » : des hôtels, des bars et des circuits de voyage s’en réclament (de même une marque de bière, mais juste pour quelques années) –, il n’en reste pas moins qu’il voile l’historiographie de Madagascar. Alexandre Audard nous rappelle justement que ses thuriféraires, « ont tous eu un poids majeur dans la recherche scientifique à Madagascar ». Et l’Histoire étant une affaire de documentation, nos historiens devraient à l’instar de ce jeune chercheur se méfier de la « bibliothèque coloniale » (que V-Y Mudimbe a dénoncé ailleurs mais qui continue d’influencer la production contemporaine) et de manière systématique en « révéler un certain nombre de représentations, parfois problématiques, de logiques et de rituels en tout genre, qu’il est indispensable de déconstruire ».

Littéraire, j’ai connu Libertalia avec Les mutins de la liberté, le romande Daniel Vaxelaire (Lieu commun, 1986). Une histoire véridique et comme on les aime, selon la présentation du Monde. Je me rappelle alors que je me suis précipité sur mon livre d’histoire, Ny Tantaran’ny Firenena Malagasy, de Fagereng et Rakotomamonjy (edisiona Salohy, 1963) ; celui avec le portrait en pied réalisé apocryphe par Ramanakirahina en 1905 du Roi Andrianampoinimerina (vers 1745-1810), dont la fameuse devise « Ny ranomasina no valam-parihiko » (La mer est la limite de mon royaume) est à l’origine de l’unification politique de Madagascar. Je n’y ai pas trouvé trace de l’utopie pirate, ni de ses deux principaux initiateurs : pas de Masson, ni de Carccioli. Par contre, j’y ai retrouvé le pirate Thomas Tew qui est présenté comme le père du malata Ratsimilaho (1694-1754).

Nombre d’historiens malgaches font la même présentation. Ainsi, Yvette Sylla (« Les Malata : cohésion et disparité d’un groupe », Omaly sy anio, 1985, n° 21-22, p. 22), qui poursuit la mémoire collective Antimananara, après un décryptage des manuscrits laissés par le traitant voyageur Nicolas Mayeur, familier de la cour du fils de Ratsimilaho, Andrianjanahary, et qui a écrit notamment l’« Histoire de Ratsimila-hoe roi de Foule-pointe et des Bé-tsi-miçaracs » (1809). Écrits qui ne sont connus, regrette Gilbert Ratsivalaka, dans une communication à l’Académie malgache en 1977, Éléments de biographie de Nicolas Mayeur (1747-1809), « qu’à travers les rédactions de Barthélémy de Froberville et de Dumaine ».

Quant à Alexandre Audard, il dit que Ratsimilaho est « le fils d’une princesse malgache et d’un pirate anglais du nom de Tom (peut-être Thomas White) » suivant en cela Hubert Deschamps. Il ajoute cependant en note de bas de page qu’« à vrai dire, beaucoup d’autres pirates avaient pour prénom Thomas et rien ne nous assure que ce Tom ne soit l’un d’entre eux ».

En tous cas, ce métis ou mulâtre par sa mère, Rahena, de la noblesse Zafindramisoa de Fenoarivo, avait réuni en 1712 les groupes lignagers de la côte Est pour former contre un tyran local la confédération Betsimisaraka, et maîtriser les ports au bénéfice des Nombreux-et-Solidaires.

Alexandre Audard a le souci dans tout son ouvrage d’éviter le biais de l’européocentrisme et dénonce l’absence criante des « naturels » dans le récit de Libertalia (Nivo Galibert tempêtait déjà contre cette « écriture de l’absence » en général).

Je regrette que, s’il note bien le « rôle crucial » des femmes malgaches, les fameuses vadim-bazaha, dans les relations avec les étrangers, il néglige le rapport ténu entre Tom Tew et Ratsimilaho, et expédie comme « invraisemblable » et « sans fondement » l’hypothèse de l’anthropologue David Graeber dans son dernier ouvrage, Les pirates des Lumières ou la véritable histoire de Libertalia (éditions Libertalia, 2019), selon laquelle Libertalia prêterait aux pirates une expérience des Betsimisaraka. Peut-être que la publication de Graeber était presque concomitante au travail de démystification d’Audard.

Voile occulte, greffe mensongère, ou mise en scène d’un passé révolu en un passé actualisé, quand la fiction pénètre l’Histoire, elle doit être caractérisée pour ne pas faire de l’ombre à notre rapport au présent, et afin que l’Histoire, qui doit éclairer, ne modèle pas le regard. Sinon, celui qui l’écrit fixe au seuil l’autre, souvent le « naturel » qui ne l’écrit pas, et nous, les autres, nous n’existons pas, possédés et susceptibles de dépossession. À moins de nous lancer aussi à l’abordage.

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