« Il n’y a aucune difficulté à lire lucidement son histoire quand on est capable de l’inscrire dans la globalité de l’expérience humaine », confie Léonora Miano

PROPOS RECUEILLIS PAR MAGALI DUSSILLOS ET NASSUF DJAILANI

Illustration : Stefania Tejada (Marie Claire, 21 déc. 2021)

Dans un entretien ci-dessous au sujet de son essai Afropea, Utopie post-occidentale et post-raciste (Grasset, 2020) Léonora Miano évoque notamment la puissance du féminin. On poursuit l’exploration de cette force dans la Triomphante, une nouvelle parue en décembre dans Marie-Claire sous forme de conte de Noël1.

L’écrivaine continue son travail d’utopiste en posant les bases d’une société à bâtir pour vivre en meilleur accord avec le monde, en commençant par soi-même. Il faut puiser dans ce que l’humanité a déjà su mettre en oeuvre pour « décadenasser » un horizon qui nous semble aujourd’hui bien sombre. Léonora Miano propose de s’appuyer notamment sur les cultures des origines qui donnaient place au féminin. Dans Afropea, l’écrivaine développe plus longuement cette possibilité de trouver « à travers les pratiques spirituelles subsahariennes une relation féconde avec le vivant [ …] qui étreint l’humanité dans son ensemble et dans son imperfection2 ». Il ne faut donc pas voir là un questionnement restreint au féminisme qui est un « projet politique »3, et la Triomphante illustre plutôt le recours au féminin comme un humanisme, une quête d’équilibre :

« La femme avait dit que les humains, autrefois, sur tous les continents, vénéraient des déesses, leur attribuant souvent la naissance du monde et de l’humanité. La femme avait dit que l’œuvre du féminin, mal comprise de nos jours, devait être réhabilitée et que, sans en avoir conscience, Divine l’accomplissait déjà. La femme avait dit que la mission du féminin, qui pouvait être confiée à des individus des deux sexes, était de créer, enseigner, soigner, protéger, nourrir, embellir… Et bien des choses encore, participant toutes de ces activités premières. Il n’y avait d’invention que féminine. Il n’y avait d’art que féminin. Les médecines holistiques étaient féminines.4 »

Au début de la nouvelle on découvre une femme terrassée sur le carrelage froid, laissée là par la violence du monde et d’un homme. Elle va équilibrer les forces en elle, grâce à une relation sororale fertile qui fondait déjà l’équilibre de Boya, l’héroïne de Rouge Impératrice (Paru chez Grasset en 2019 et en poche chez Pocket cet été). Et dans sa quête spirituelle vécue comme dans une transe, la bien-nommée Divine se relève.

RENCONTRE.

PROJECT-ILES : On a le sentiment à vous lire que Rouge impératrice est une préparation à la lecture d’Afropea. Est-ce que l’utopie littéraire a permis de poser les bases de l’essai, de vérifier la pertinence de certaines idées ?

Léonora Miano : Je ne dirais pas cela. Pour moi, les deux textes ne sont pas liés. Afropea s’intéresse à un sujet européen. Rouge impératrice propose un imaginaire subsaharien du futur et présente un univers panafricain strictement continental. Pour le reste, les deux ouvrages émanant d’un même esprit, le mien, il n’est pas étonnant d’y reconnaître ma pensée.

PROJECT-ILES : On peut préciser aussi que renommer le monde et les choses permettent de mettre à mal l’occidentalité, c’est d’ailleurs aussi une clé de lecture de votre utopie romanesque Rouge impératrice. Vous avez quelque part mentionné votre surprise face à l’accueil du public français de toute ascendance qui s’est vite approprié ce nouveau lexique. Quelle analyse faites-vous de cette rencontre avec ce lectorat qui se laisse pénétrer par ce nouveau langage ?

Léonora Miano : Aucune. Je me dis seulement que certains, en Europe, partagent notre désir de fraternité et d’équilibre des forces dans le monde actuel. C’est une excellente nouvelle.

PROJECT-ILES : Entrer en relation à travers la curiosité pour l’autre, c’est permettre une « altération culturelle » positive et réciproque. Vous laissez entrevoir notamment comment les spiritualités subsahariennes peuvent enrichir la culture afropéenne, humaine. On pense notamment à la place des ancêtres et au culte de leur mémoire. On sent là la possibilité d’un monde plus grand, ouvert à la transcendance. Pouvez-vous nous expliquer comment cette spiritualité peut irriguer l’expérience européenne ?

Léonora Miano : Non, parce qu’il appartient aux Afropéens de décider ou non de le faire. De mon côté, je le leur propose et indique, dans l’ouvrage, pour quelles raisons la pratique de ces spiritualités, même en Europe, serait féconde.

PROJECT-ILES : La réflexion sur cette « occidentalité » nocive ouvre des perspectives qui à la fois englobent et dépassent Afropea. Vous évoquez ainsi l’aspect viriliste de l’occidentalité (rejoignant en cela quoique différemment et toute comparaison gardée, les théories de l’écoféminisme), et ailleurs, la place du féminin puis la question écologique sont également évoquées (P°164 et 174). N’y a t-il pas ici quelque chose comme une convergence des luttes ?

Léonora Miano : Honnêtement, je ne sais rien de « l’écoféminisme » et ne me définis d’ailleurs pas comme féministe. Pour être féministe, il faut rendre centrale la présence masculine et se déterminer par rapport à elle, se forger une sorte d’ontologie victimaire. C’est une erreur, mais je la comprends et respecte celles qui embrassent cette démarche.

S’agissant du féminin, de l’énergie féminine telle que je la comprends, notons d’abord qu’elle s’incarne a priori dans le corps des femmes, mais n’appartient pas qu’à elles. Certains hommes viennent au monde pour faire l’œuvre du féminin, dès lors qu’ils sont des créateurs, des soignants, des éducateurs, etc.

Le féminin, qui n’a rien à voir avec le féminisme comme projet politique, est aussi du côté de l’horizontalité, du partage, de la préservation de la vie. En tant que tel, il s’intéresse à la protection de la nature. Il ne s’agit pas ici d’une « convergence des luttes », mais de l’une des prérogatives traditionnelles de la force féminine.

PROJECT-ILES : Vous n’avez pas froid aux yeux quand il s’agit de désigner les crimes contre l’humanité. Vous écrivez « déportation transatlantique » au lieu de « commerce triangulaire » par exemple. Est-ce à dire que nommer les choses c’est participer à la compréhension du monde ?

Léonora Miano : Le fait de dire « Déportation transatlantique » me semble plus pertinent que l’appellation « Traite négrière transatlantique », puisque c’est ce dont il s’agit. Les crimes contre l’humanité doivent être désignés selon le point de vue des victimes. Or, les victimes des déportations transocéaniques n’avaient pas d’elles-mêmes une perception racialisée. Ces personnes ne se considéraient pas comme noires. La qualification raciale dans la désignation « Traite négrière », est donc avant tout celle du criminel. Celui qui, précisément, a inventé la race au sens moderne pour justifier ses actes. Ma réflexion sur ce sujet est à lire dans le dernier chapitre de L’impératif transgressif (L’Arche Editeur, 2016). S’agissant de cette tragédie, il importe que les Subsahariens énoncent une parole propre, véhiculant leur vision du monde. La racialisation des corps et des imaginaires ne leur incombant aucunement, ils ont tort de l’épouser. Quant à la notion de « commerce triangulaire », je ne la conteste en rien.

PROJECT-ILES : Il est commode en Afrique de ne pas interroger la part de responsabilité des subsahariens dans la « déportation transatlantique ». Vous écrivez que « l’ignorance confirme le peu d’intérêt des subsahariens » pour les « Garifunas ou les Gullahs par exemple ». C’est difficile d’avoir ce regard lucide sur soi ? Sur l’Histoire ?

Léonora Miano : Qui dit que c’est commode ? Il est humain de manifester une réticence à regarder ce qui constitue pour soi une défaite. On peut donc comprendre que les Subsahariens d’aujourd’hui aient du mal à aborder ce sujet. Ce que je tiens à leur faire comprendre, c’est que la difficulté que nous éprouvons à évoquer la figure du criminel subsaharien fait de ce dernier un arbre qui cache la forêt. Et la forêt, c’est la multitude de gens, amplement majoritaires, qui ne prirent aucune part à l’ignominie. La forêt, ce sont aussi les résistances subsahariennes, nombreuses, et aux visages très divers. Il faut endosser sa part du crime universel pour être en mesure de réhabiliter sa part de noblesse. Et surtout, il faut refuser de se voir administrer des leçons de morale ou d’humanité par ceux qui conçurent le crime. Il n’y a aucune difficulté à lire lucidement son histoire quand on est capable de l’inscrire dans la globalité de l’expérience humaine.

1Léonora Miano, La Triomphante, Marie-Claire, décembre 2020, Rêver malgré tout.

2Léonora Miano, Afropea, Utopie post-occidentale et post-raciste, Grasset, 2020, P°174 : « C’est aussi en se reconnectant à ces spiritualités qu’Afropea reprend contact avec les visages féminins de la puissance divine, des figures primordiales et souveraines, pas nécessairement attachées à la maternité, au foyer. Il y a là une vision à partager avec les femmes du monde lorsque la dimension métaphysique de l’existence leur tient à coeur ».

3Voir à ce sujet la réponse de Léonora Miano dans l’entretien réalisé à l’occasion de la publication d’Afropea.

4Léonora Miano, La Triomphante, Marie-Claire, décembre 2020, Rêver malgré tout.

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