« Je cherche une étincelle derrière le chaos, la beauté au-delà des ruines que j’expose » confie Jean d’Amérique

PROPOS RECUEILLIS PAR NASSUF DJAILANI

Avec son Atelier du silence, paru dans la prestigieuse collection grise de Cheyne éditeur, Jean d’Amérique est un poète qui frappe par l’incandescence de son verbe. On a affaire là à une grande lucidité d’un poète brûlé par l’existence et qui se fait « poignard libre au coeur du silence », avec une générosité dans le dire pour « ouvrir des brèches de respiration ». Ce jeune poète né en 1994 n’est pas américain mais haïtien, confusion qui peut naître à la lecture de son nom. Même s’il faut admettre que son compatriote et académicien Dany Laferrière s’identifie parfois comme un écrivain « américain ». Après tout, la caraïbe est en Amérique. Mais enfin, ce n’est pas de cela qu’il est question ici. Nul chemin dans la peau que saignante étreinte, son précédent recueil déjà paru chez Cheyne avait reçu le Prix de la vocation 2017. Petite fleur du ghetto, son premier recueil publié à l’Atelier du jeudi Soir en Haïti avait également été très remarqué et avait même reçu la mention spéciale du Prix René Philoctète 2015 et une sélection au Prix Révélation de Poésie 2016 de la Société des Gens de Lettres.

Rencontre.

La collection grise de Cheyne éditeur est un espace de découverte. Elle accueille depuis 30 ans des auteurs peu connus ou trop peu diffusés.

PROJECT-ILES : Ce recueil s’ouvre sur un aveu, un serment : la modestie à laquelle le poète promet fidélité. Prendre goût à se croire poète écrivez-vous, sans jouer au créateur démiurge. Malgré les distinctions, le poète que vous êtes ne cède pas à la tentation de ce que Frankétienne a appelé « la mégalomanie », n’est-ce pas ?

Jean d’Amérique : Frankétienne, artiste capital que j’admire beaucoup, est un « génial mégalomane » comme il le dit lui-même. C’est quelque chose qui résonne avec le démon-créateur radical qui l’habite, un jeu qui se ramifie dans ses livres. Dans cet endroit je trouve que cela ne pose pas vraiment de problème, en tout cas cette exagération me fascine plus qu’elle me dérange. Ce n’est pas Paulo Coelho qui fait des dons massifs de ses propres livres pour lutter, dit-il, contre la « famine littéraire » en Afrique… Bref, dans mon cas, plus que le fait ou la prétention d’être poète, je suis d’abord intéressé par la poésie. C’est là qu’il peut vraiment se passer quelque chose, on peut apprendre à mieux regarder le monde, le refuser peut-être, pour que d’autres puissent advenir. Quand j’écris, je crois que c’est ça qui me porte. Avant de passer à l’artisanat des mots, avant de ressurgir d’un atelier rigoureux, la poésie demeure un état, un état suprême.

Frankétienne, romancier, poète, dramaturge et peintre © RFI

PROJECT-ILES : Vous plaidez pour un regard qui se pose sur les villes en fumée, trouvez-vous qu’au temps de la zapette on ne regarde plus les malheurs du monde ? Autrement dit a-t-on renoncé, la poésie a-t-elle renoncé à nommer l’insensibilité du monde à l’égard des villes qui partent en fumée par la volonté de quelques uns ?

Jean d’Amérique : La poésie n’a jamais fermé les yeux sur la réalité du monde — l’œuvre de beaucoup de poètes en témoigne fortement : Nazim Hikmet, Mahmoud Darwich, René Depestre, Aimé Césaire et bien d’autres. Et en ce sens, je crois qu’elle peut nous apporter beaucoup, si on accepte de lui ouvrir nos êtres. Seulement, dans le flux superficiel qui prédomine notre époque, elle ne parvient jamais à bénéficier d’assez d’espace. On a tendance à la regarder de loin, alors qu’elle naît précisément de nous-mêmes, avec nos peines, nos beautés, nos colères : nos vies. Moi, j’ai conscience d’un monde mûri de violences de toutes sortes, ma colère vient de là, et ma poésie vient de cette colère. À un moment donné il faut être capable de regarder le monde en face. Il ne s’agit pas de ressasser les choses, mais les dire pour creuser une brèche, aller vers quelque lumière. Je cherche une étincelle derrière le chaos, la beauté au-delà des ruines que j’expose.

PROJECT-ILES : Le poème Pays mien est d’une force incroyable, prodigieuse. Rien que cette image suffit à figurer l’espace, à montrer l’incandescence du pays dont on parle: du point je suis / d’où fleurissent plaies / à fracturer l’espace. On dirait Mur à crever et le train fou de Frankétienne. Quel est ce pays que le poète « cherche en vain » ? Le pays réel, le pays rêvé ?

Jean d’Amérique : Un pays où seraient bannis tous les concepts et systèmes générés par le capitalisme et l’impérialisme : Nord, Sud, grande puissance, pays tiers, pays développé, sous-développé, moins avancé, etc. Un pays à inventer, tout simplement. Un pays où commande le capital humain, poétique, sous les ailes d’un « ministère-roseau », d’un « parlement-tourterelle ». Comme je le dis dans le poème.

PROJECT-ILES : Dans votre recueil précédent, Nul chemin dans la peau que saignante étreinte, vous écrivez : Me poussant en poignard libre au cœur du silence / Je suis semence d’orage / au bout d’une terre de matrice folle / J’éclate les accolades pour étendre l’amour. Atelier du silence en revanche a une tonalité plus sombre, plus lucide peut-être. Le poète est-il toujours poignard libre au cœur du silence ?

Jean d’Amérique : Chaque livre poursuit une voie, parfois ils peuvent se rejoindre quelque part, ou s’égarent dans des chemins différents pour former à la fin une unité, un ensemble. Atelier du silence ne vient pas s’opposer à mon recueil précédent, sa démarche est double : contrer le silence qui tue, qu’on impose, mais aussi inviter en soi le silence qui sauve du vacarme polluant, ou être tout simplement à l’écoute de ce que nos bruits habituels ont tendance à estomper.

PROJECT-ILES : Contre tout / suffit seul / le poème écrivez-vous dans un poème intitulé Machine à écrire comme une résolution, une phrase affirmative. L’expression d’une grande croyance. Vous êtes un optimiste n’est ce pas? Parce que c’est au poème de révéler, rappelez-vous (p. 48). C’est cela vous êtes très optimiste ?

Jean d’Amérique : Je ne suis ni pessimiste ni optimiste, ça me paraît bien trop flou, pas très sérieux. Je suis peut-être plutôt dans une quête de lucidité, « la blessure la plus rapprochée du soleil » comme dit René Char. Seulement, j’ai démesurément foi dans le poème qui me tient encore debout. De toute façon, c’est la poésie qui décide de mon sort, car ma vie lui a été dédiée il y a longtemps.

PROJECT-ILES : René Char écrit ceci à propos de la poésie : « Dans le tissu du poème doit se retrouver un nombre égal de tunnels dérobés, de chambres d’harmonie, en même temps que d’éléments futurs, de havres au soleil, de pistes captieuses et d’existants s’entr’appelant. Le poète est le passeur de tout cela qui forme un ordre. Et un ordre insurgé ». A vous lire, on a le sentiment que vous en êtes l’un des plus fidèles disciples n’est-ce pas ?

Jean d’Amérique : Tout est dit ici. Le poème, quels que soient les détours qu’il emprunte, amène à la révolte, à l’insolence, vogue à contre-courant des vents du monde. Et sans doute l’œuvre de René Char est un bel exemple de cette perspective. Beauté et résistance peuvent tenir sur le même fil, d’ailleurs la beauté est résistance, selon moi. Je crois dans une poésie qui puisse raconter la poussière, restituer la boue sans renoncer à son auréole, voir la fougue d’une fontaine déchirée qui traverse un visage, convoquer des mots à l’écoute du sable et des vagues au seuil des étés, conter nuit, nuages et tempête, et surtout qui puisse ébaucher des fenêtres d’espérance, dire au monde, à l’humanité blessée, que le fleuve ardent du rêve ne tombera pas à l’eau.

PROJECT-ILES : Nazim Hikmet comme Darwich ou encore Depestre semble être l’un des poètes dont la poésie vous frappe et vous nourrit le plus, dans quelle mesure vous sentez-vous d’une fraternité poétique commune, d’une humanité commune ? L’impression qu’ils racontent votre présent ? Par extension que leur devez-vous ?

Jean d’Amérique : La poésie est ma patrie première, peuplée d’une multitude d’ancêtres. Ces poètes y tiennent une grande place, mais il y en a bien sûr beaucoup d’autres. À mon sens, Nazim Hikmet, Darwich et Depestre font partie de ceux qui arrivent à faire entendre avec justesse le chant blessé de l’humanité, sans faire du tort à la poésie. J’admire cette force et la sincérité qui en constitue le socle. Ensuite, je me sens très proche du sang et de l’espoir qui jaillissent du même geste de leurs poèmes. Et surtout, quand, au matin brisé de mon adolescence, j’ai rencontré la littérature, ce sont de pareilles lumières qui m’ont ouvert des fenêtres, qui m’ont sauvé.

PROJECT-ILES : Reiner Kunze cité en exergue écrit « le silence s’amoncelle autour de moi / terre pour le poème « . Vous habitez vous-même le silence ? Le lieu idéal pour créer ? Pourtant écrit Lyonel Trouillot dans La belle amour humaine je crois, ce qui domine dans ce pays (en parlant d’Haïti) c’est le bruit…

Jean d’Amérique : En Haïti, c’est la guerre des décibels. On ne demande pas à son voisin de baisser le volume, on augmente le sien. D’un autre côté, il y a la symphonie de la vie : presque toutes les activités quotidiennes, dans l’espace social, sont portées chacune par leur propre musique, cela forge au final un orchestre fabuleux. J’ai longtemps vécu dans le ventre-brasier de Port-au-Prince, d’une manière générale c’est une ville bruyante, une ville dont l’atmosphère est saturée d’un jazz fou qui n’obéit ni au jour ni à la nuit, cela peut être vraiment dérangeant mais en même temps l’idée de ce chaos-babel me paraît parfois être d’un grand charme. En tout cas, j’y ai écrit la plupart de mes textes, avec ce bruit de fond. J’ai l’impression que ça chemine dans mon écriture. Quand j’écrivais mon premier recueil de poèmes Petite fleur du ghetto, j’étais quasiment sans domicile fixe, j’errai dans les bas-fonds, dans des cités désolées où le silence n’existe pas. J’écrivais dans la rue, dans les bars, dans les bus, partout. Quand je pouvais me retirer dans un coin de la campagne où je redécouvrais la paix, rythmée par le chant des oiseaux et des arbres, je pouvais encore continuer écrire. Aujourd’hui je tangue entre le bruit et le silence, et finalement je me rends compte que les deux me vont, même si j’ai un faible pour les villes agitées (je navigue entre Paris et Bruxelles). Je pense qu’il me faut seulement pouvoir disposer du choix, c’est-à-dire des moyens qui me permettent d’être dans l’ambiance souhaitée à tel moment pour me consacrer à un projet d’écriture.

PROJECT-ILES : L’autre poète cité en exergue, Antoine Emaz écrit « avec peu de mots dans la valise, le strict nécessaire ». C’est aussi cette économie-là qui caractérise votre écriture, elle est ciselée, avec des phrases accidentée comme pour réveiller un lecteur distrait, endormi. C’est cela écrire pour vous, naturellement ?

Jean d’Amérique : J’ai cette idée que le poème devrait dire le plus de choses possible, avec le moins de mots possible. Le travail d’Antoine Emaz m’interpelle en ce sens. Et s’il y a une chose, entre autres, qui m’anime quand j’écris de la poésie, c’est qu’un mot, pour gagner sa place dans le texte, doit beaucoup se battre. Au-delà des thématiques abordées, au-delà de la parole portée par Atelier du silence, il s’agissait pour moi de poursuivre une recherche poétique, un travail systématique sur la langue, où j’essaie d’abolir ses prétendues limites, ses lignes fixes, la mâcher jusque dans ses os, la tordre, la pousser aux sommets qu’elle ignore, la hacher, la recoudre, pour tenter de la renouveler à ma façon. Je voulais imposer un certain silence à la syntaxe, détourner la partition pour créer un rythme singulier, et inviter ainsi le lecteur à chercher la note qui semble manquer…

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