L’île de La Réunion : le Dit des Origines signé Jean-François Samlong

PAR HALIMA GRIMAL

Photos : SANDRA EMMA

Nous sommes le 18 février 2014. L’Assemblée Nationale demande officiellement que tout soit mis en œuvre pour que les ex-pupilles de la Nation puissent reconstituer leur propre histoire. Et nous sommes à Guéret. C’est ainsi que commence le roman « Un Soleil en Exil » de Jean-François Samlong. C’est une date phare qui initie la possible reconquête du nom, du passé, du vécu personnel et de l’Histoire ; l’espérance enfin, pour les « Enfants de la Creuse », de voir leur déracinement forcé, et orchestré par une loi inique, reconnu comme un crime contre l’infortune d’une génération stigmatisée pour son extrême dénuement : Héva Lebihan, protagoniste de ce récit de la souffrance d’enfants et d’adolescents arrachés à leur île natale, La Réunion, nous emmène dans un périple acharné au cœur d’un département de la Métropole, à la recherche d’une fratrie désunie ; Héva met tout en œuvre pour résister à l’hiver qui transit et transperce le corps et l’âme et pour à tout prix réunir ce qui lui reste de famille, ses deux frères, Tony et Manuel.

Le roman « Un Soleil en Exil » ne fait pas de « cadeau » : les mots de l’écrivain sculptent et cisèlent un récit poignant, entre l’hyper-réalisme des évocations et la poésie d’une œuvre quasi picturale selon un camaïeu qui oscille entre le Noir le plus profond et l’aube aux luminescences grisâtres.

A travers les mots d’Héva Lebihan qui est le porte-parole littéraire de l’œuvre, le double de l’auteur, nous pouvons interroger ce qui constitue le « Dit des Origines ».

Ainsi cernerons-nous la situation globale des « enfants » jetés dans l’exil ; quant à Héva, son identité n’est pas anodine : son extraordinaire prénom est en soi une  évocation puissante de l’île et une pré-caractérisation du personnage.

L’île s’impose à la mémoire comme un préalable nécessaire : terre natale et pierre d’achoppement du devenir de la jeune fille et de ses deux frères ; quelle image garde-t-elle de ses seize premières années de vie avant le terrible hiatus identitaire qui a bousculé son existence ? Quels aspects sa mémoire a-t-elle conservés de la case familiale, de sa mère et des femmes de la Créolie, des traditions propres à la culture îlienne ? Et, alors qu’elle sillonne la Creuse en quête de vérité concernant Tony et Manuel, quels sont les mots qui établissent la référence fondamentale et fondatrice à l’île de La Réunion ? Entre dit et non-dit, comment l’adolescente devient-elle actrice de sa vie, femme de cœur et de tête, entre les affres de l’inconnu et le sentiment puissant d’une mission personnelle qu’elle se donne, en toute responsabilité ?

« On ferait bientôt d’eux des serpillières ; le civilisateur s’était octroyé le droit de fourgonner dans leurs dossiers, de recouvrir leurs destinées de gribouillis ». Les termes employés sont effrayants : les enfants ne sont plus des êtres humains, ils sont chosifiés au plus bas de l’utilitaire, de l’utilisation ; des objets quotidiens, sans valeur, exploitables à volonté. Le « civilisateur » est un mot coup de poing, d’une cinglante ironie, terriblement antinomique ; il arbore une légalité de parade, d’apparat, et falsifie ce qui constitue la trace administrative des enfants. On gribouille sur leur identité, sur ce qui les définit ; et ce « on » démontre la complicité de tous, la connivence : tout le monde et personne ; le fait est acquis, paraphé, validé, authentifié : c’est un acte de « colonialisation ». Réifiés, ces enfants « ramassés » (« comme on dit en créole ») vivent une « tragique » destinée : cette loi de la « déportation » de jeunes Réunionnais vers la Métropole est, véritablement, une « catastrophe », un déversement destructeur incompréhensible comme dans le théâtre de Sophocle ou d’Eschyle : « suppliques », « sanglots », « chagrin ineffable », « détresse », le champ lexical du désespoir suscite chez le lecteur un élan de compassion ; il s’agit là du premier ressort psychologique lié au « fatum » dont les personnages de la tragédie antique sont les victimes. On peut y adjoindre la terreur, cette peur partagée avec l’être fragile ou fragilisé qui souffre et qui fait attendre le « deus ex machina », l’intervention du surnaturel, du divin, ou de quelque force supérieure, pour résoudre le nœud gordien d’un châtiment sans cause immédiate ; comme Phèdre qui se définit par l’incohérence de son ascendance, elle, la « fille de Minos et de Pasiphaé ». Il faut le courage exemplaire d’Héva pour qu’un autre sentiment accompagne notre lecture, l’admiration, troisième ressort tragique, né de la créativité de Corneille : Horace en est l’exemple le plus probant.

Ce qui est également remarquable chez ces jeunes, amputés de leur passé, c’est leur « mutisme innommable » : parole confisquée, langue maternelle interdite ou, sinon, impossible – qui les comprendrait au fin fond de la Creuse ? – ; et leur silence : « on gobait », « on buvait », « on l’adulait », « on le vénérait » : le « civilisateur », le « débienfaiteur », anesthésie les volontés, la pensée, l’autonomie de chacun. Beaucoup deviennent les adeptes par défaut, par contrainte, d’une idéologie pervertie et pervertissante ; et ceux qui se démarquent sont subtilisés à la mémoire des autres, nul ne les revoit ; quand ils ne s’oblitèrent pas par le suicide, comme Tony le fera, ou en trouvant refuge dans les détours labyrinthiques de la folie. « On était subjugué par les promesses du député », ce qui renvoie à l’étymologie du joug : ce sont, ce seront des enfants-bêtes de somme, épuisés aux travaux de la ferme, annihilés jusque dans leurs forces vitales. Tous ces jeunes, ainsi que leurs familles, vivent, éprouvent une sorte de fascination-répulsion : ils sont comme hypnotisés par la parole serpent du « débienfaiteur ».

Héva est, a contrario, prédéfinie par son prénom qui renvoie aux mythes réunionnais. Héva et son époux Anchaing sont des figures exemplaires, emblématiques, du marronnage. Elle incarne la fidélité, la loyauté, entièrement dévouée à ses quatre enfants. Agitée par un rêve prémonitoire, selon les écrits d’Auguste Vinson, elle « voit » son couple et leur descendance « sous la serre de la papangue aux pieds jaunes ». Mais cette voyance du danger imminent, alors que dix années durant ils ont vécu dans le cirque de Salazie, ne fait pas d’elle une fugitive éplorée. Elle est l’image même de la femme vertueuse qui s’affranchit de l’esclavage par des choix amoureux, certes, mais aussi raisonnés. Elle incarne le refus de l’oppression autant que l’aspiration à la dignité. Et devant le Piton d’Anchaing, peut-on s’exclamer avec le poète : « Jamais plus magnifique autel ne fut élevé au culte de la liberté ». Magnifiée, elle l’est encore par la sculpture en forme de fontaine, érigée à Hell-Bourg, par celui qui dans son art s’est « délariagé » de tout interdit et a consacré une grande part de sa créativité aux « muses créoles », Gilbert Clain. Héva est une Héroïne réunionnaise.

L’origine de ce fabuleux prénom est à chercher dans la forme hébraïque d’Eva/Eve. Première femme de la Genèse, elle symbolise la vie dans ce qu’elle a d’inaltérable, la vie qui demeure envers et contre tous les aléas, toutes les catastrophes (au sens étymologique et tragique du terme). Une jeune femme portant ce prénom se remarque par sa forte personnalité, son abnégation, son altruisme ; et, dans le roman, la protagoniste se sent investie d’une mission à accomplir, pleine de tendresse pour ses proches, pour sa mère et pour ses frères. Dans le désaccord, elle constitue une force d’opposition solide ; elle défend ses opinions avec ferveur et résistance. Ce qu’accomplira Héva, devenant ainsi un être solaire, qui dépasse peur et découragement passagers, pour se définir et se réaliser dans ce qu’elle se doit de faire, jusqu’à atteindre inexorablement son objectif : protéger la fratrie.

Que sait-on d’elle précisément dans le roman ?

Page 75, Héva fait allusion à son lieu de naissance et apporte une précision : « dans le quartier du Butor où sévissaient la malnutrition, la pauvreté, le paludisme ». Nous sommes donc à Saint-Denis, en ce quartier d’embrasement où la misère a crié sa révolte. « Le Butor ». Colère et sédition, émergence enflammée des rébellions contre le pouvoir central, à vouloir soulever le poids de la dépendance économique et son cortège d’inégalités. Ce n’est pas cet aspect qu’Héva veut cibler ; en un rythme ternaire, elle évoque les données constitutives du quotidien : le souci de survivre et de nourrir, même insuffisamment, hélas surtout insuffisamment, les enfants ; une existence au jour le jour où demain pose une problématique existentielle qui ne peut se résoudre ; le terme « malnutrition » renvoie aux ventres gonflés des petits, à leurs cheveux roussis, comme déteints, et à la possibilité du rachitisme. Le paludisme, souvent meurtrier, est une calamité des Tropiques infestés d’anophèles, où sévissent d’autres espèces voisines, tel le moustique tigre, tous insectes proliférants et sans cesse mutants. Héva n’évoque pas un éden perdu qui viendrait tarauder sa mémoire ; elle s’attache à rassembler ce qui lui reste du séjour de ses ancêtres, ce qui lui donne un nom ; cela peut sembler effroyable, ou encore extrêmement pénible ; mais c’est cela qui définit son appartenance authentique, sa vérité native. L’île de La Réunion apparaît comme le fondement de son histoire familiale, de son patronyme ; la fondation de son éducation, son enracinement ; le fonds culturel et linguistique qui la soude à une seule terre ; et c’est cela qui la maintiendra debout quand elle aura à « retrouver le bris du Moi dans les eaux glauques de la Creuse ». Elle le réitère : « la misère ne nous effraie pas, mais la désunion nous effraie ». C’est un attachement de sang. Héva ne se laisse pas aller à un exotisme rêveur : son enfance dans l’île ne se colore pas d’esthétisme pastel à la Gauguin, elle n’exalte pas sa différence en un hymne coloré ; le battant des lames sourd en son souvenir avec la peur de chacun et de tous d’avoir à mourir « sans revoir leur île, leur famille, leurs amis » : « le chant de la mer ne les bercera plus ». La mer, la mère, la terre matrice.

Et dans le roman, tout est construit à partir de cette maternité, l’île giron, la maison ventre. Le père d’Héva est en prison quand elle est contrainte, par la force implacable de la loi, de quitter son île. C’est un homme aux abois qui a tué un chauffeur de bus ; ce n’est pas un meurtre intentionnel : pris d’un accès de démence suite à une surconsommation d’arak, il s’est acharné à coups de barre de fer, non pas sur un ennemi, mais sur un fonctionnaire territorial qui incarne la stabilité financière. C’est arrivé comme un accident, sans volonté de tuer. Ce père est un homme « absent » : absent à lui-même, il agit sous l’emprise de l’alcool ; absent aux autres, il se démet de sa responsabilité parentale et de son autorité (le meurtre est commis sous les yeux de son fils Tony). Il est évoqué mais ne pèse pas sur le récit ; c’est une silhouette et non une « figure » ; ce qui contribue à démontrer la misère sociale mais aussi morale : les parents d’Héva ne s’appartiennent plus. La cohésion familiale sombre et c’est la jeune fille qui œuvrera à tenter de rassembler les égarés, à faire famille, à donner une voix aux « muselés », selon les termes d’Anne Cheynet. Le père, les pères, sont ravalés au rang de géniteurs qui perçoivent « l’argent braguette ». Héva, qui n’enfantera que beaucoup plus tard, devient au fil du roman une mère de substitution. Elle retrace en parcourant la Creuse un cercle invisible qui n’est pas sans rappeler la forme de l’île. Elle veut serrer ses frères dans ses bras, reformer une aire sécurisée de tout son amour sororal ; elle est un phare dans l’hiver de la Creuse, décidée, déterminée, viriloïde, et elle est un cocon qui accueille, recueille, materne.

Rozetta, la mère d’Héva, a dû confier son ventre de femme aux mains sorcières de Mademoiselle Scholastique, la faiseuse d’anges. Et elle travaille pour une « zorey », Madame Billancourt. Ce trio de femmes, dans le quotidien de la première partie du récit, forme comme un tracé triangulaire au cœur d’une triple circonférence ; de fait, la mer qu’il faut « dessauter », l’île instrumentalisée par une loi injuste, la « ti case » familiale, trois espaces enferment la pensée et le devenir des personnages. L’avorteuse renvoie au passé et aux traditions, la mère est un insoutenable présent, Madame Billancourt chez qui il faut aller faire le ménage annonce le départ d’Héva vers la Métropole.

Et tout se rétrécit encore : le jardin mal clos, la maisonnette en bois sous tôle, la chambre, le matelas. L’habitat offre les « disparates » mêlés de « marais de rouillure » évoqués par Aimé Césaire dans le « Cahier d’un Retour au Pays natal ». Ici, le petit portail est aussi « rafistolé avec du fil de fer rouillé » ; la cuisine est « fabriquée de bric et de broc et située à l’extérieur de la case, selon une ancienne coutume », un ensemble précaire « qu’un souffle de vent aurait déboîtée, soulevée, emportée ». La nuit et la chaleur passent « entre les interstices des planches ». Le linoléum est « mâché par les pattes du lit en fer ». De la toile écrue sert de drap ou de séparation entre les recoins exigus où les membres de la famille s’entassent : la promiscuité, la nécessité de se laver sous le manguier, avec « un savon Cadum » et en s’aspergeant de parfum Pompéia, l’humidité, la chambre qui « sent la puanteur de je ne sais quoi de mort », tout cela étouffe, suffoque ; et malgré quelques fleurs artificielles de couleurs vives fichées dans une bouteille en plastique remplie de sable, « la Vie est aussi fripée que le visage d’une vieille sorcière » ; le « soleil s’est éclipsé » et les démons attendent dans l’ombre. Le « fénoir » recouvre les jours. Mais la vraie nuit de l’âme, Héva la vivra dans la Creuse, comme un « choc qui orienterait vers la façade opposée à la lumière » : sentiment d’arrachement, de n’être qu’une mauvaise herbe qu’on laisse se dessécher dans les champs, « les racines en l’air ».

La gare de la Souterraine en Creuse ©Jean-François Samlong

L’évocation de La Réunion commence à la date du 14 septembre 1970, dans la case péi où Rozetta est en train de vivre un cruel avortement. Héva la décrit dans sa chemise de nuit d’un bleu délavé, « les cheveux collés sur [son] front ruisselant de sueur », fatiguée, hagarde, « geignant comme l’arbre sous l’ouragan ». Les comparaisons et les métaphores relient la chair à la terre et la sève au sang. En avortant, Rozetta vit et supporte une indicible douleur : « la vieille l’avait soulée au rhum ». Le texte ne décrit pas le liquide hémorragique coulant du ventre de cette femme contrainte par la misère à expulser le fœtus qui grossissait en elle : il se fait pudique sous la double plume de la narratrice et de l’auteur ; mais en ayant recours à cette interruption de grossesse, comme on le dit actuellement de façon très euphémisante, elle rompt la chaîne de la naissance vers la croissance, puis vers le déclin et enfin vers la disparition : il y a une logique à être de l’île ; on meurt à l’endroit où l’on a été conçu et mis au monde. L’avortement marque une rupture dans le fonctionnement du vivant. Et, si l’on revient au crime perpétré par le père, on est sensible à un mouvement général de fractionnement : tout se démantèle et échappe au contrôle (la maison se délabre plus qu’à l’accoutumée, Tony sombre dans la petite délinquance, Rozetta est incapable de travailler, etc.). L’enfant invoulu anticipe sur le récit de la transplantation : il s’est produit une sorte de « clinamen » ; du discontinu s’est infiltré dans le processus ancestral et l’on assiste avec Héva à la délitescence du microcosme dans lequel la famille Lebihan avait vécu. A partir de là, comme après une « faute », comme la conséquence d’une « fêlure originelle » (expression de Zola pour évoquer l’anathème qui frappe le protagoniste de « La Bête humaine »), un destin contraire se construit et Héva sera « déportée », écartée de l’avenir insulaire qui lui était promis, à savoir profiter de l’école républicaine et actionner l’ascenseur social que représente l’instruction (elle est une excellente élève). Toujours dans le rapport entre la nature de l’île et le vécu des êtres, la Loi va « couper les enfants de leurs familles » : « C’était la loi de la hache »… « Une hache à double tranchant ». La lame aiguisée devient un couperet, une sanction impitoyable, radicale : la mère qui contrevient aux commandements de « la vie à tout prix comme don sacré et inviolable », rejoint le père dans le « crime » contre son « semblable », son « prochain » ; on aboutit à cette imagerie : Rozetta était devenue « un fantôme de femme », elle « criait comme une possédée »… « tel un déchet ou un péché à figure humaine ». Les mots sont terribles et dans le département de la Creuse, dite « terre d’accueil », une sorte de litanie de diabolisation se fait martelante : les « enfants » sont perçus en Métropole comme « chétifs, borgnes, hideux, malpropres, malveillants, malvoyants, malappris, malpolis, malicieux, malfaisants, malhonnêtes » ; la liste est longue, ils sont les damnés de la terre, les exclus, les intrus et ils vont former une jeune population servile que l’on n’aura aucun scrupule à exploiter. La vie est rivée à une sorte d’expiation dont Héva va s’acharner à sortir.

La gare de Guéret où ont débarqué des centaines d’enfants réunionnais ©Jean-François Samlong

Rozetta est une femme résignée qui subit sa vie, mais c’est aussi une « mère courage » : une heure après avoir avorté, « lavée, coiffée, habillée proprement, elle est partie à pied chez sa patronne » ; elle fait de son mieux, alors qu’elle travaille pour presque rien, au noir, « elle n’était pas déclarée à la Sécurité Sociale » ; elle ne sait « ni lire ni compter ni parler français » ; et lorsqu’elle n’en peut mais de souffrir, en proie à une forte fièvre qui signale une infection puerpérale, elle en vient à s’affaler sur son lit « sans une plainte ». Elle suscite une double réaction dans les comportements des autres personnages : la vile pitié de Madame Billancourt « qui m’a dit d’emporter les restes du déjeuner », ce mépris faussement généreux qui fait que l’on donne ce que l’on aurait pu jeter ; mais aussi la gratitude qui invite au dépassement de soi, au dévouement inconditionnel, celui d’Héva, page 51, lorsqu’elle fait ce serment au futur simple : « j’imaginerai » repris en anaphore, « j’inventerai » ; et encore comme un slogan, réitéré page 105, au futur dans le passé, comme un écho, « je déterrerais les mots », « je partirais en croisade », « je plierais et je ne romprais pas au nom de mes frères » ; la métaphore s’impose à l’esprit : déterrer la hache à double tranchant évoquée plus haut, mais aussi, déterrer ce petit être inhumé à la hâte dans le jardin, bout de chair investi d’une force guerrière, tout cela en reprenant à son compte la morale d’une célèbre fable.

Madame Scholastique, la « vieille cafrine étique, affublée d’une robe aussi vieille et fripée qu’elle », une robe noire, avec un chapeau de paille vissé sur la tête, est « l’avorteuse la plus sollicitée et la plus détestée ». C’est une femme aux compétences qui en imposent, comme dotée d’un savoir parallèle, une femme sans âge, un peu sorcière, décrite comme telle, mais qui est aussi l’archétype de la vieille dame créole, habillée de deuil, portant capeline, en phase avec l’île, la nature, le légendaire ; elle paraît dure, implacable, « même si tu agonises, je ne veux pas de cancans » : l’avortement est puni de prison, le secret est de mise, le mutisme de rigueur. C’est une guérisseuse, mais aussi une « tisaneuse » : elle sait le pouvoir des plantes, elle donne à boire à Rozetta une « mixture » qui doit empêcher le mal de posséder le corps de sa patiente.

Avec elle, on entre dans la nuit animiste, la nuit des « fantômes qui, au clair de lune, sortent du tombeau et projettent leur silhouette sur le ciel » ; elle a de la bonté, mais son attitude est âpre, sûre d’elle, déterminée. C’est elle qui va enterrer le fœtus et ses résidus sous le manguier. Et l’on pense aussitôt qu’il « deviendra l’arbre du mal et ne donnera plus de bons fruits ». Le Bien, le Mal : un manichéisme des représentations suit le cours du jour et de l’obscurité. Une ombre plane sur la case : « jette l’eau de la cuvette et tes idées noires, sinon la folie te lorgnera » ; Madame Scholastique est (serait ?) aussi une jeteuse de sorts, de même est-elle sans doute une « coupeure de feu ». Diurne et nocturne, elle fait le lien entre le présent, le cartésianisme d’Héva qui se forge à l’école républicaine, et ce passé d’ancestralité opaque qui renvoie aux mythes autant qu’à l’Histoire. Ce voile sombre resurgit dans l’évocation d’Argos, le chien noir blessé qui a le mauvais œil et qui, peut-être, viendra « égorger » les membres de la famille d’Héva ; même le tribunal, où le meurtre commis par le père doit être jugé, se dressera « comme un spectre ».

Croyances, peurs archaïques, tout se mêle et s’emmêle. Rozetta se signe en passant devant le manguier : elle « quémande le pardon de Dieu pour la « chose » décollée de sa chair et enterrée à l’aide d’une gratte ». Traditionnellement, on enterre le placenta et l’on doit mourir à proximité de l’endroit que cette chair vive et nourricière désigne, afin de clore le cycle de notre vie. On crache aussi par terre pour conjurer le mauvais sort. Autant de gestes et de comportements religieux et/ou superstitieux, il est inutile de vouloir trancher et juger. Ce qui demeure important et que nous avons tenté de montrer, c’est ce lien inextricable entre le jour, la lumière et leur complément, la nuit, l’obscurité ; entre le sol, la terre, et la mer, le liquide ; entre le chtonien et l’ouranien. Nous retrouvons dans ce roman, et donc dans le récit d’Héva, au moins trois éléments d’une cosmogonie ; le feu manque-t-il ? C’est le « Soleil en Exil », c’est la jeune fille qui le porte en elle.

Ferme dans la Creuse ©Jean-François Samlong

Le voyage vers la Creuse est vécu comme une amputation ; mais avant d’aborder à cet inconnu qui sera source d’incurables traumas pour beaucoup, il est bon de considérer un dernier personnage, l’assistante sociale métisse qui tente d’établir un possible lien entre « l’avant » à La Réunion et « l’après » en Métropole. Elle est vêtue de blanc et de noir, comme si elle portait un uniforme. Sa mise renvoie au mimétisme des « élégances » métropolitaines, foulard au cou et lunettes d’écaille. Les femmes qu’Héva rencontrera dans le département de la Creuse ont cette apparence, comme un stéréotype, une image standardisée du pouvoir, une appartenance à une classe sociale de décideurs. Mais ici, il s’agit d’un mimétisme appliqué, d’un emprunt ; pour se faire entendre, l’assistante sociale s’appuie sur la présence du garde-champêtre, lui aussi représentant de la loi, délégué pour une mascarade où la parole créole est confisquée : « on parlait pour nous ». Héva insiste sur cette « muselière affective » ; « tout sonnait faux en elle » : cette femme est une opportuniste, une carriériste qui a choisi son camp ; elle porte le masque d’un discours pipé, c’est une « entremetteuse ». Elle incarne « l’Etat », terme qui revient en anaphore marteler les phrases de la page 81. Elle n’est pas un être de chair et d’empathie : elle est une marionnette de la Loi, les mots qui sortent de sa bouche ne sont que psittacisme introjecté ; elle trahit son île et les siens ; telle une prosopopée, elle incarne le verbe, la rhétorique, des décrets métropolitains ; à travers elle s’exprime le propos fallacieux d’une pensée centralisatrice et inhumaine.

L’assistante sociale apporte à La Réunion la torche de mots assassins : elle fait entrer dans l’île, jusque dans la case de la famille Lebihan, le langage d’un « là-bas » impossible à imaginer mais qui, au fil du temps, se prolongera en un « ici et maintenant ». L’île devient alors un « là-bas » sanctuarisé, un espace que l’on ne nomme pas ou vaguement (la réitération du terme « île », l’oblitération ou presque de la localisation précise, « La Réunion »), comme un interdit intériorisé. Il n’y a pas de description nostalgique, comme si « tout » avait été dit dans la première partie du récit, par cette évocation du quotidien d’une famille qui tente de survivre au plus grand dénuement. Nous n’aurons pas de retour en arrière, la coupure avec le noyau familial et natal est avérée et intégrée ; Héva plonge à bras le corps dans le présent de son exil forcé et s’emploie à rassembler la fratrie, c’est son urgence pour ne pas sombrer dans un démantèlement intime par désespoir : l’action contre la dépression.

Il faut donc chercher cette omniprésence dans les occurrences des suggestions de l’île, termes diffus qui émaillent le texte ; et parfois, seulement, le filigrane du texte : La Réunion s’impose par comparaison muette avec la décoloration des paysages creusois enfouis sous la neige et le verglas. Ce qui est dit de la Métropole renvoie à un puissant non-dit : le détail de la nature traversée en plein hiver ramène à la totalité de la terre originelle.

Page 97, Héva se rappelle l’élément déclencheur, « ce jour-là », « cette nuit-là » : le meurtre commis par son père a entraîné une succession irrépressible, inéluctable, de faits, un enchaînement catastrophique de données, comme une attraction spiralaire de Charybde en Scylla. A partir de là, tout est vécu comme une agression ; à commencer par les chaussures qui blessent les pieds habitués à marcher nus ou à peine protégés par des « savates-deux-doigts » (page 106) : le cuir « brodequin » la blesse et la douleur la mène au bord du malaise.

Le train emporte un « convoi d’esclaves » : l’Histoire de l’impérialisme occidental se répète dans la mémoire des cultures offensées. A contrario, un verbe peut à lui-seul évoquer la douceur tropicale : « le temps flânait dans la lumière pâlotte qui annonçait la nuit » ; c’est le moment de la fraîche, moment de répit où la chaleur décroît un peu, et l’on se retrouve en famille, entre voisins, pour une promenade vespérale dans l’éclairage rose oranger qui métamorphose tous les paysages. Elle écrit naturellement « les hauts de l’île » : le mot « péi » lui vient aussitôt à l’esprit, de même qu’à son arrivée au Foyer de l’Enfance, « une poignée d’adolescents, sans méchanceté aucune, se sont mis à rigoler, à nous narguer en créole » : la langue maternelle reste profondément enracinée ; comme chez Valentin, page 173 : « pour ne pas dérailler, il prononçait pour lui-même des mots créoles et repensait à l’odeur des épices qui venaient jadis de la cuisine de sa mère, pour ne pas oublier la saveur des plats ». Île nourrice.

La Réunion revient par petits fragments et se dessine en formidable entité ; de menu détail en allusion discrète, l’île continue de se raconter : « et comme les femmes créoles qui enfouissent un billet de cent dans leur soutien-gorge, j’ai fait de même ». La Métropole ne cesse de les stigmatiser par leur couleur de peau, – communautarisme immédiat malgré le « on est tous français » -, mais l’identité profonde des « Enfants de la Creuse » est dans l’infime : lorsqu’Héva soigne Monsieur Jérôme, tout la ramène à sa mère, même sudation, même souci de changer les draps et de s’activer à une irréprochable propreté. L’île femme, l’île généreuse et génitrice : et l’on est aspiré en un temps où « les mères chuchotaient des certitudes sous forme de berceuses, de comptines, de devinettes ». Tout renvoie à l’abnégation maternelle, au sein protecteur ; Héva peut exprimer sa détermination à « ne pas renoncer à la femme que j’aurais pu être si je n’avais pas eu à quitter l’île ». Samuel, qui subit la tentation du désespoir, se retourne lui aussi vers l’image mythique de la mère ; ainsi l’interprète Héva, page 138 : « je t’en supplie, parle-moi ». Île Madone ; s’élabore alors une sorte de « piéta » ; l’île console et construit son enfant martyrisé. On pourrait parler d’un souvenir rêvé de la mère que l’on n’a pas eue : l’exil d’Héva active un sentiment ancien d’abandon irréparable qui dépasse le fait historique de la transplantation des « Enfants de la Creuse ». Sans doute, au-delà de toute volonté créatrice en terme de roman, y a-t-il à chercher chez l’auteur, chez beaucoup d’hommes natifs de la même rue Case-Misère, chez tous ceux que le destin a arrachés à la protection de la Mère, un manque effroyable, pire que d’avoir été mal aimé ou « désaimé », avoir été refusé, renié donc, renvoyé au néant, et vivre ainsi l’impossible nostalgie de la chaleur du ventre fécondé.

Le tracé d’une route symbolique mais qui puisse apporter une signification, un sens, à ce voyage de l’Absurde, ce rapport à la direction, à l’orientation, obsède Héva : son parcours de vie se construit grâce au fil rouge de sa quête sororale. Mais, comme Héva, l’héroïne marronne de Salazie, notre narratrice est sujette au rêve, non seulement prémonitoire, mais aussi tel un cauchemar de compilation à partir des données de son existence.

Page 107, elle s’endort épuisée et en elle les temps et les espaces fusionnent ; hier, maintenant et demain s’organisent en vision d’épouvante : le chauffeur de bus tué par son père investit le conducteur d’un autocar fou qui roule à vive allure ; c’est hallucinatoire, ponctué de figures vampiriques et peuplé de visages, ceux des expatriés venus vivre à La Réunion, hanté aussi par le souvenir de la fatale Grand-mère Kal des légendes à la veillée ; le Piton de la Fournaise, Guéret, tout se mêle et s’emmêle dans une sorte de maelstrom, ça tournoie fébrilement dans sa mémoire exténuée et dans son imaginaire d’enfant (elle n’a que seize ans). Elle est submergée par un tsunami d’images et de superpositions ; mais cette vague de sensations visuelles atroces débouche sur des mots d’explicitation, sur une approche des « nous qui », les ordonnateurs de décrets inhumains qui ont mis en œuvre cet exil forcé. C’est là que la couleur rouge vient projeter son éclat dans la grisaille ; mais c’est le rouge du sang, de la cruauté comme de la souffrance : « du sang gouttait de la capuche de ma parka ».

La nuit se gonfle de douleur et l’omniprésence de l’île, dont on ne dit mot en toute conscience durant le jour, transparaît dans la récurrence fragmentaire de l’univers natal. Le chien blessé recueilli vaguement et dûment soigné aux abords de la case des Lebihan, cette bête infirme, se transmue en dogue, en cerbère, mais aussi en guide vers la demeure de Louvier, « l’ogre de Malemort » ; page 189, il se démultiplie, dans une sorte de clonage fantastique et les aboiements assourdissants sonnent l’hallali du rêve ; le nom d’Argos donné à l’animal errant nous renvoie à l’expédition menée depuis la ville mythique dominée par le règne d’Agamemnon, épopée déployée dans « L’Iliade » et dont la durée indéterminée est presque synonyme d’éternité, du moins d’éternisation ; Agamemnon meurt assassiné, il ne reverra pas sa ville natale ; Tony se suicide ; la mort est au rendez-vous de ce voyage en « terra incognita » ; le cauchemar d’Héva est prophétique, sous-tendu de références îliennes.

Ce qui exprime le plus intensément le dit des origines et le refus de voir bafouer l’identité réunionnaise, est certainement le souvenir de la révolte des « enfants » de Guéret sous l’égide d’Héva devenue une sorte de « Marianne créole ». C’est elle qui initie le regroupement des jeunes exilés loin de leur île sur la place du marché et c’est là que, passionaria « sans bonnet phrygien mais les cheveux aux vent », notre héroïne brandit son nom de Liberté au « bout d’un manche à balai » auquel elle a fixé « une carte stylisée de [son] pays sur un vieux tee-shirt ». Le tracé de l’île est « impeccable » et sur fond blanc, en lettres noires, l’inscription « Île de La Réunion – 974 » s’enroule autour de l’effigie. Comme emblème, un « paille-en-queue aux ailes déployées », oiseau endémique de la terre natale et symbole d’essor au-delà des vicissitudes de l’existence, propose un dépassement du présent et un abord du futur grâce à la persistance en chacun d’un passé culte, non pas un conte de fées mais une vérité, l’authenticité d’être soi à soi. Et sur un rythme de « « maloya » s’improvise un chant de poésie native, cri d’amour et de colère mêlés ; le drapeau créole « ondoyait dans le vent » et le tambour  racontait « la victoire en chantant ».

Parvenue à l’âge de la maturité, elle se lance dans l’écriture de ce récit-journal, comme les annales personnelles d’un exil où les mots sont des armes contre l’oubli et plus encore contre l’injustice : « c’est vraiment quand on s’écrit que le livre est essentiel à soi ». Tout le roman se fait témoignage, confidence, résilience et « archive » d’un temps de l’Histoire, d’un chapitre honteux qu’il faut réparer au mieux même si les séquelles de l’exil sont des griffures impossibles à cicatriser. Pour aider le flot et le flux des mots qui coulent en rivière nécessaire au récit de l’Inhumain, Héva prend appui sur ce drapeau confectionné de ses mains ; il est l’alpha et l’oméga d’une épopée intime où la colère rancune laisse progressivement la place à la lumière de l’apaisement : un « tas de braise » qui s’embrase et fait de la cendre qui s’éteint, un potentiel de solarité recréatrice. Et le fait que son époux Samuel soit boulanger est aussi affaire de symbole : il crée « ex nihilo » une pâte pour pétrir et façonner le pain qu’il fait cuire, artisan lui aussi d’une Genèse qui fonde espoir et espérance. Il est partie prenante de ce quatrième élément, le feu, qui s’attise dans l’âme et l’esprit d’Héva.

Le roman « Un Soleil en Exil » de Jean-François Samlong nous conduit dans l’enfer de la transplantation des « Enfants de la Creuse ». Ce qui est remarquable dans ce texte âpre et qui ne fait pas de concession, c’est la construction d’un étranglement par cercles concentriques : l’exil se vit comme dans un espace étouffoir, une cavité, un antre, une grotte de gel et de neige ; la Loi prêche le faux et endoctrine, tente d’endoctriner, les « enfants » : on projette comme sur un écran intérieur les images de la bienfaisance métropolitaine. Mais ces discours pervertis avivent le souvenir d’un temps d’avant, la réalité est autre, Héva le sent, elle le sait ; on ne saurait trop penser au mythe de la Caverne évoqué par Platon : l’être ne peut oublier le séjour des Âmes avant qu’il ne s’incarne dans l’Humain ; chez le philosophe, c’est le monde des Idées où règnent le Beau, le Bon et le Vrai, tout ce dont on a encore, sporadiquement, la Réminiscence, car, dans cette cosmogonie, l’Imparfait postule le Parfait. Le souvenir est flou : il faut toute la maïeutique socratique pour s’accoucher de cette antériorité à notre incarnation et tout l’effort de la philosophie pour s’en approcher ; effort d’autant plus ardu que l’esprit est plongé dans le fleuve du Léthé, c’est-à-dire de l’Oubli, avant de revenir, ou d’en venir, à un état de vie possible. Dans notre roman, les paroles insidieuses du « débienfaiteur » sont séduction et invitation à l’oubli de l’île. Mais Héva, égérie de la cause des « déportés », ne cesse réactiver le passé, dans les mots, apparemment infimes mais en fait essentiels, qui font référence à la lumière et au soleil. Elle est un esprit fort qui combat et qui recrée du devenir, un avenir possible pour Manuel, Samuel et bien d’autres. Elle est Héva, figure du Légendaire réunionnais et en elle, c’est tout le passé, toute l’Histoire des Esclaves qui s’enflamme. Elle incarne pleinement le Dit des Origines.

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