Avec son premier roman Davina Ittoo interroge une société en proie avec ses propres démons

PROPOS RECUEILLIS PAR NASSUF DJAILANI

PHOTOS : UMAR TIMOL

Cet excellent roman porte mal son nom. Misère. Mais ne vous y trompez pas, le destin des personnages que peint astucieusement la jeune romancière est passionnant. Les jurés du Prix indianocéanie ne s’y sont pas trompés. On voyage dans le temps et l’espace. Nous sommes à Maurice, dans un village étrange qui s’appelle « rivière des Anguilles » où un homme recueille un enfant et dont la vie bascule. Arjun joue d’un instrument de musique d’origine indienne appelé le vinâ, et tente d’initier son jeune invité, au grand désespoir de sa propre mère, Sarita.

Arjun lui avait donné un nom : Krishna. Le village avait tremblé en émettant des gloussements réprobateurs. Le nom avait d’abord virevolté dans la case de Sarita. Il s’était infiltré dans les petites ruelles du village et avait éclaté sur la grande place, sous les manguiers en fleurs, là où les vieux du conseil siégeaient. Ils crachèrent par terre et crièrent à l’infamie. Mais Arjun avait décidé. Ce nom lui était venu lors d’une nuit agitée. (p. 17)

Le voisinage bruisse de mots étranges, il ne fait pas bon être musulman dans un village à majorité hindou. C’est la grande histoire qui fait irruption dans le roman. L’Histoire de l’île Maurice, celle de son indépendance, de ses populations avec ses conflits multiethniques qui sont là tapis dans l’ombre, comme une lave mal éteinte et qui d’un instant à l’autre peut détaler et tout emporter à la mer. La romancière qui a reçue le Prix indianocéanie 2019, tisse sa toile et n’a pas peur de surprendre son lecteur. Se préoccupe-t-on toujours du lecteur quand on écrit ? Pas sûr que ce soit le cadet de ses soucis au moment où les personnages prennent leur autonomie et refusent d’obtempérer. Ce n’est pas un roman à charge contre cette île qui apprend à faire société, à construire un vivre ensemble, sans qu’aucun membre d’aucune communauté ne se sente mis à l’écart, mal traité. C’est un vœu, et le chaos prend vite un malin plaisir à éprouver les êtres. Chez Davina Ittoo, ce sont les êtres qui, soit se déploient dans la beauté comme ce joueur de vinâ, soit décident d’en finir à force de ne pas trouver sens à la vie ni le moyen de s’épanouir comme ils sont, comme ils voudraient être. C’est aussi l’histoire, à plusieurs années d’intervalles, de deux êtres dont personne n’aurait pu prévoir la rencontre. Vidya rencontre Ouma, une jeune avec une identité sexuelle indéfinie, tantôt homme, tantôt femme. Mais elles s’aiment comme ça, dans un entre deux, sans forcément porter le débat là-dessus. Elles sont présentes l’une à l’autre, avec tout l’amour que l’on voue à un ami, et cela suffit. Gare à celui ou celle qui se mettra entre les deux.

« Derrière elle, Ouma se levait. Assise sur le bord du lit, elle grelottait dans sa petite chemise en coton, tout en regardant Vidya avec un sourire triste. Celle-ci se pencha vers le miroir et baisa ses propres lèvres. « Ô ma sœur mal-aimée, c’est à toi que j’offre ce baiser. Ma sœur folle. Le temps d’un baiser sur un miroir et on arrête la pluie. Laisse moi emmêler les lettres de ton nom pour passer le temps et dissiper le sommeil au bord de tes yeux. Je suis désolée pour hier. L’homme qui nous a chassées n’a rien compris à la beauté de la nuit… » (p.138)

Et puis il y a la radicalité de Sarita qui accomplit un geste la libérant d’une insoutenable légèreté de vivre. Nous sommes en présence d’un roman tragique, éclairé de pointes de lumière quand s’élève la musique qui enchante tout le quartier, tout le village. Le son produit par cet instrument génère une magie ensorcelante qui guérit de tout le reste. C’est aussi le roman d’une poétesse : même si on ne lui connaît aucun recueil de poésie publié à ce jour, la langue de ce roman est, elle aussi, un vrai enchantement. Une vraie fête de la langue.

Rencontre.

PROJECT-ILES : Une question sur la construction du roman, les temps du récit se télescopent et créent un déplacement dans le temps. Pourquoi ce procédé pour raconter la trajectoire de vos personnages ?

Davina Ittoo : Comment allier passé et présent ? Comment faire apparaître les fulgurances du présent comme étant des intuitions sur l’avenir ? Il fallait parler d’une Île Maurice avant et après l’indépendance. Pour traduire, à la fois, des destins intimement liés aux tourments de l’Histoire et d’autres qui se construisent après cette période troublante. Alterner passé et présent permet ce déplacement dans le temps et en même temps, ce télescopage permet de penser l’Histoire… L’Histoire est-elle un tracé linéaire qui permet l’évolution progressiste de l’homme ou est-ce un cycle, condamné à se perpétuer, condamné à revenir sans cesse au point d’origine ?

PROJECT-ILES : Que représente la figure de ce jeune homme qui est recueilli par Arjun et qui est comme frappé de la malédiction d’avoir six doigts ?

Davina Ittoo : Plusieurs choses à la fois peut-être…Le disciple qui n’arrive jamais à égaler le maître en matière de musique. L’enfant abandonné au seuil d’une Histoire ensanglantée. L’impossibilité d’une fraternité entre deux communautés. L’homme dont la résilience se construit surtout par rapport à son versant sombre. La condition humaine tout simplement, empêtrée dans ses propres contradictions, constamment flagornée entre Eros et Thanatos peut-être…

PROJECT-ILES : Vous racontez en creux la cohabitation des religions présentes à Maurice, et on se rend d’ailleurs compte de votre grande connaissance des deux principales : islam et l’hindouisme. C’est la tension qui existe entre les deux communautés que vous racontez. La littérature doit-elle aller à cet endroit de la société pour crever les purulences qui empoisonnent la société mauricienne ?

Davina Ittoo : Je pense que oui… L’identité des Mauriciens s’articule souvent autour de leur appartenance religieuse. « La religion est l’opium du peuple » disait Marx… Ici, à Maurice, les manifestations et les associations religieuses ne cessent d’abonder. Cela me heurte un peu car cela manifeste peut-être une certaine incapacité à se penser au-delà du religieux qui comporte un lien intime avec la communauté. Le risque de se cloisonner dans des identités religieuses, sectaires, communautaristes est élevé ici. Même si l’indépendance est derrière nous, je pense que les tensions entre communautés demeurent. Elles sont plus discrètes, plus sournoises. Parfois, un événement inattendu suffit à les raviver…

PROJECT-ILES : Misère, c’est aussi un grand roman sur l’amitié n’est-ce pas entre Vidya et Ouma, entre Arjun et l’enfant qu’il recueille ? En plus d’être un roman sur l’amour…

Davina Ittoo : Oui. Eros qui se décline sous plusieurs visages… Ce qui rend la vie supportable, c’est l’intensité des liens que l’on peut nouer avec les autres. La quête de la beauté passe par l’échange, le partage. Ce que la vie nous donne, il faut le redonner sous d’autres formes… Entre Vidya et Ouma, c’est une histoire de confidences et de silences. Vidya entend la plainte sourde qui émane d’Ouma et Ouma protège Vidya des morsures de ce monde. Les deux femmes se créent un monde où elles s’échappent à travers le rire et la transgression… Arjun et Krishna, c’est la rencontre foudroyante de deux âmes. C’est l’amour instantané entre l’enfant meurtri par la perte de ses parents et l’homme, avide de tendresse dans un monde qui le lasse… Entre Vidya et Krishna, c’est la déchirure. L’emmêlement de la naïveté et de l’indifférence…

PROJECT-ILES : Pourquoi cette avalanche de personnages morts dans le roman ? La thématique de la mort est très présente, comme si la seule issue pour les personnages de trouver leur salut c’était d’en finir avec la vie. Pourquoi ? On pense à ce propos à ce personnage qui meurt dans le puits.

Davina Ittoo : Le salut peut-il être acquis ici-bas ? Je ne sais pas… La mort, c’est la culmination d’une quête trop ardente… Partir, tout laisser, en finir avec la souffrance et l’espoir, cela me semble être une voie royale… Sarita qui meurt dans un puits. Seule. Ai-je voulu la punir de n’avoir pas su aimer cet enfant qui heurtait ses convictions ? Ai-je voulu la faire taire, elle et ses commérages ? J’écris la mort tout simplement pour ne pas en avoir peur, peut-être…

La romancière et nouvelliste Davina Ittoo dont le roman est en lice pour le Prix du roman Métis à La Réunion. DR

PROJECT-ILES : La musique est le motif qui redonne un peu de lumière au destin sombre des personnages. Que signifie pour vous ce choix d’opposer la musique aux ténèbres ?

Davina Ittoo : Passer par les sentiers de la beauté, permet de contourner la tentation du néant… La musique ramène à l’intuition d’un autre monde… Elle renvoie au souvenir de ce quelque chose d’autre que l’on ne voit pas, que l’on peut percevoir si on se débarrasse des rumeurs du monde… La vie vaut la peine d’être vécue, tout simplement parce que la Beauté existe… Et si la Beauté existe, peut-être qu’une autre réalité est possible… Même les ténèbres renferment une étrange lumière mais il faut avoir le courage d’aller la chercher et oser la regarder en face, même si ça brûle…

PROJECT-ILES : Qu’est-ce que vous écoutez pour vous reposer de l’écriture ? Le même artiste ? En écoutant tout l’album ou est-ce que vous êtes une mélomane qui picore à plusieurs influences ?

Davina Ittoo : J’écoute de la musique en écrivant. Quand j’ai écrit La Proscrite et autres nouvelles, c’était la Walkyrie de Wagner… J’aime la musique classique. Chopin, Beethoven, Francis Lai…La musique m’accompagne. Elle me plonge dans la mélancolie qui demeure intimement liée à l’acte d’écrire… J’aime également les vieilles chansons indiennes, celles qu’écoutaient mes parents. Elles m’aident à replonger dans ce passé brumeux que je n’ai pas connu et vécu mais qui me hante…

PROJECT-ILES : Les références à la culture indienne sont nombreuses, avec un regard critique de la narratrice sur certains de ses travers. Vous définiriez-vous comme une féministe, et pourquoi ?

Davina Ittoo : J’ai toujours éprouvé un peu de gêne face au terme de « féminisme », je ne sais pas pourquoi… Je pense qu’à force de mettre l’accent sur la femme, on finit peut-être par l’aliéner ou l’enfermer dans d’autres stéréotypes… La pensée critique est nécessaire… Surtout par rapport à la foi. Le doute est primordial lors de la quête… Le monde est si vaste et si empli de possibles que la pensée y trouve sans cesse un champ foisonnant…

PROJECT-ILES : Ce roman est couronné par le prix Indianocéanie 2019. Que représente cette distinction pour vous ? Sachant que vous êtes déjà lauréate du Prix Jean Fanchette pour votre précédent texte.

Davina Ittoo : Cela m’a procuré une très grande joie. C’est beau de voir son texte primé et publié. C’est beau de savoir que ces pages, écrites lors d’insomnies, à grands coups de café, traverseront des espaces pour parvenir aux autres… Le prix Indiaocéanie permet une plus grande diffusion du texte et favorise mon entrée dans des réseaux littéraires.

PROJECT-ILES : Quelle est la part de documentation préalable s’il y en a une avant de vous jeter dans le fleuve de l’écriture du roman ?

Davina Ittoo : Ça dépend… Pour écrire Misère, il a fallu que je me replonge dans le Ramayana, l’histoire de Rama, prince exilé du royaume d’Ayodhya et le Mahabharata, vaste épopée qui relate la lutte entre deux clans. J’ai également lu un peu sur l’Histoire de Maurice. Mais ce qui m’a vraiment aidée, ce sont les témoignages des vieilles personnes qui ont vécu à cette époque. Je me suis également plongée dans le Soufisme.

PROJECT-ILES : Est-ce que vous lisez autre chose en écrivant ? Et si oui, quels sont les auteurs qui vous accompagnent ? Des mauriciens, des étrangers ?

Davina Ittoo : Oui, toujours… Atiq Rahimi, Christian Bobin, Sylvain Tesson, François Cheng, Marguerite Duras, Orhan Pamuk. Il y en a tant… Je lis beaucoup. C’est essentiel à mon équilibre…

PROJECT-ILES : Est-ce que ce deuxième texte est annonciateur d’autres projets à venir ? Un roman ? un recueil de nouvelles ? Un recueil de poésie ?

Davina Ittoo : Oui, j’ai déjà écrit un recueil de poésie. Je dois chercher une maison d’édition…Sinon, j’écris actuellement un autre roman…

Misère est publié par les éditions des Ateliers nomades à l’île Maurice et en France.

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