« J’ai rêvé d’un poème qui nulle part ne commence – ou alors de l’enfance et nulle part ne finit » : Louis-Philippe Dalembert

PROPOS RECUEILLIS PAR NASSUF DJAILANI

PROJECT-ILES : Ce très beau recueil écrit en résidence à la fondation Saint-John Perse fait la part belle à l’enfance, qu’est-ce que représente ce temps de la vie pour le poète que vous êtes ?

Louis-Philippe Dalembert : Le premier pays que j’ai habité. J’avais déjà développé dans mon premier roman, Le crayon du bon Dieu n’a pas de gomme, l’idée de ce que j’ai appelé le pays-temps. Pour moi, l’être humain habite le temps plus que l’espace. Quand j’évoque mon enfance, je ne parle pas nécessairement de Port-au-Prince, tout en parlant de Port-au-Prince. Cette enfance s’est déroulée certes dans une ville, un pays, tout à fait identifiable ; mais un lieu que j’ai habité à ma façon et seul. Quand on interroge des frères et sœurs avec qui on a vécu dans la même maison, plus ou moins au même moment, on se rend compte que nos souvenirs diffèrent. En fait, ils sont perçus de manière différente. Au fur et à mesure que cette enfance s’éloigne, les souvenirs s’estompent. Inconsciemment, on les réinvente. On va broder des choses autour d’un souvenir de plus en plus flou ; à force de se les répéter, elles finissent par devenir réalité. Est-ce que ça s’est vraiment passé comme ça ? On n’en sait rien et on n’en saura jamais rien. Au fil du temps, on finit par se convaincre que ça s’est passé comme ça. On finit par se construire des souvenirs, par en améliorer d’autres qu’on aurait peut-être voulu vivre différemment. Tous ces souvenirs, ce sont des sensations, en fait, plus fortes que les images réelles : des photos, des enregistrements, etc. Au fil du temps, ça finit par tisser un pays où l’on a découvert les choses : tout était neuf, on était curieux de tout. Où on aurait aimé revenir. Mais ce pays là n’existe plus. Pour moi, c’est ce que représente ce temps de la vie.

Le poète et romancier Louis-Philippe Dalembert ©Editions Bruno Doucey

PROJECT-ILES : Cantique du balbutiement est un tissage de plusieurs temps, mais avec l’étoffe, la matière de l’enfance. Il a fallu la distanciation creusée par les années pour arriver à mettre des mots sur les blessures ?

Louis-Philippe Dalembert : j’ai envie de dire oui, en ce qui me concerne. Le temps permet de jeter un regard serein sur ce qu’on a pu vivre de désagréable. A partir du moment où on se rend compte qu’on ne peut pas revenir au point de départ, qu’on ne peut rien réparer dans la vraie vie, on le fait par la réinvention du monde. De ce pays-là, celui de l’enfance. Ça apaise, forcément. On a un regard compatissant, serein par rapport à tout ça, mais le temps est nécessaire. Sans le temps, les blessures restent vives. Cela dit, il n’y a pas que les blessures. Il y a aussi l’amour, dans mon cas, reçu en abondance. C’est peut-être d’ailleurs cet amour-là qui permet aujourd’hui de jeter un regard serein sur les blessures passées. Avec ce recueil, j’ai voulu parler de mon enfance certes, mais de l’enfance en général. Ce pays qu’on a habité, qu’on ne pourra plus habiter, mais qu’on regarde souvent avec bienveillance.

PROJECT-ILES : Est-ce que ce recueil est une manière de se guérir, de s’apaiser pour l’enfant qui n’a jamais pu dire papa ? 

Louis-Philippe Dalembert : On ne guérit pas de ce qu’on n’a pas connu. Mon père est mort, j’avais quelques mois. J’ai donc grandi avec des femmes autour de moi. Tout ce que j’ai reçu de la vie me vient de ces femmes-là, qui ont fait office à la fois de père et de mère. Quelque part, je prolonge leur représentation du monde. Grâce à elles, je n’ai pas ressenti le manque d’un père. Paradoxalement, le manque arrivera plus tard, quand ce sera à mon tour de transmettre.

PROJECT-ILES : Une dédicace à Yvon Le Men parce que vous avez cette blessure-là en commun ?

Louis-Philippe Dalembert : Yvon a perdu son père assez tôt, il devait avoir douze ans, si j’ai bonne mémoire, mais il a eu la chance de le connaître un peu. N’ayant pas du tout connu le mien, je peux l’inventer, en faire ce que je veux : un chevalier au cœur noble, un parfait salaud, tout ce qu’on veut. C’est en ce sens que je parle de transmission. Dans quel pas mettre les siens ? Mais aussi vers quelle figure se tourner avec rage pour exister, pour se construire ? Ça je n’ai pas pu le faire. Dans le cas d’un poète comme Yvon Le Men, on peut le faire, mais ça devient plus compliqué, on doit se confronter à des souvenirs, une figure « réelle ». Dans mon cas, comme on a besoin de cette figure à un certain moment de la vie, la seule réponse c’est d’inventer.

PROJECT-ILES : Cantique c’est justement le poème de la transmission, on pense à ce poème dédicacé au fils Alex. C’est l’enfant qui vous réconcilie avec vous même ?

Louis-Philippe Dalembert : Est-ce que cela réconcilie quelque chose ? Peut-être, si on conçoit la vie comme une longue chaîne. Dans cette chaîne-là, s’agissant de la mienne, il manque un chaînon : le père que je n’ai pas eu. La question se pose forcément quand vient l’heure de transmettre à son tour. Que transmettre et surtout comment le transmettre quand on n’a rien reçu de ce côté-là ? Nul homme n’est une île, comme le dit John Donne. On ne part pas de rien. On monte toujours sur les épaules des autres pour aller plus haut. Dans ce qu’on transmet, il y a une bonne part de ce qu’on a reçu. Quand on n’a pas reçu, que transmettre ? Comment transmettre cette paternité-là ? C’est la question que je pose dans les poèmes « je n’ai jamais dit papa » et « lettre à Alex ».

PROJECT-ILES : Il y a une particularité dans ce recueil, c’est qu’il y a des poèmes écrits dans le temps de la résidence, mais qu’il est tissé de pleins d’autres qui habitent précisément le temps. Vous évoquiez le temps tout à l’heure, avec notamment le poème qui ouvre le recueil qui est très fort. Ça fait penser à vos lectures…

Louis-Philippe Dalembert : Ce poème nous ramène au temps, c’est la raison pour laquelle, c’est devenu le poème liminaire du recueil. J’y écris ceci : « j’ai rêvé d’un poème qui nulle part ne commence ou alors de l’enfance et nulle part ne finit ». Ce qui nous ramène toujours à la thématique du temps, fondamentale pour moi. Le temps qu’on a habité, qu’on traverse, et qui un jour a une fin pour nous. Tout passe par le temps. L’enfance, c’est le pays des découvertes : des choses, des mots aussi. Et comme ces mots ne sont pas encore précis, on s’exprime souvent par des périphrases, des métaphores, une manière de parler très poétique. Au fur et à mesure que l’on grandit, on va mettre de la distance avec cette manière de parler, ses émotions aussi, on devient « adulte ».

PROJECT-ILES : A vous lire, on rencontre plein de poètes, mais on croit reconnaître Depestre, Rimbaud

Louis-Philippe Dalembert : Ce sont des poètes qui m’ont nourri. Mon intérêt pour Saint-John Perse, par exemple, ne date pas de la résidence. Il remonte à mon adolescence déjà. La résidence a coïncidé avec un moment de lecture plus dense, plus concentrée, et aussi de découverte de l’homme Saint-John Perse, de son vrai nom Marie-René Auguste Alexis Leger, que je connaissais moins. Je savais qu’il était né en Guadeloupe, qu’il avait quitté l’île à l’âge de 12 ans, et qu’il n’y avait plus remis les pieds. Je ne connaissais pas l’homme qui avait une obsession de contrôle de sa vie, au point d’avoir rédigé lui-même sa propre biographie pour la collection « La Pléiade ». Ce qui lui a permis de gommer certaines choses, d’en édulcorer d’autres. A l’adolescence, j’ai d’abord découvert Vents, ce poème au long souffle qui fait penser aux cyclones de la Caraïbe, puis Anabase, etc. A la même époque, il y avait d’autres poètes comme René Depestre, Anthony Phelps, lui aussi en exil, chassé par la dictature… Deux poètes avec lesquels j’ai, par la suite, développé des liens très forts. Depestre m’a fait l’honneur, par exemple, de me dédier son autobiographie (Bonsoir tendresse1). Dans mon recueil, et le soleil se souvient, publié en 1989, je lui rendais déjà hommage, dans un long poème intitulé « poème-lettre à un poète ». J’utilise le même procédé dans Cantique pour cette fois-ci dialoguer avec Saint-John Perse, dans le poème « joutes insulaires ». D’autres poètes caribéens m’ont également nourri. Je pense à Nicolás Guillén, Aimé Césaire, entre autres.

PROJECT-ILES : Vous êtes un poète voyageur passionné par d’autres poètes, d’autres contrées également…

Louis-Philippe Dalembert : Heureusement. Dans mon panthéon personnel, on trouve des noms comme Pouchkine, les poètes français de la Résistance, Prévert, des Sud-Américains comme Alvaro Mutis, Giorgio Caproni, et tant d’autres. Je me suis nourri et me nourris encore de poètes et poétesses de partout. A ce propos, les femmes m’ont plus nourri en tant que romancières. C’est lié au fait que dans mon adolescence, je lisais ce que je trouvais. Je ne faisais pas vraiment de choix. Je lisais les livres échangés avec les amis, ceux qu’on pouvait acheter au bord des rues… Ma bibliothèque de cette période était assez hétéroclite, et provisoire.

PROJECT-ILES : Et en Haïti, quels ont été vos compagnons de route ?

Louis-Philippe Dalembert : Depestre, Anthony Phelps, je l’ai dit. Phelps dont le long poème, Mon pays que voici, a marqué des générations d’écrivaines et d’écrivains de la Caraïbe. René Philoctète aussi, Davertige, Roussan Camille, Jacques Roumain… Les contemporains, il y en a trop (rires), surtout s’agissant d’Haïti. Je pense à Georges Castera, disparu récemment, qui est un immense poète.

PROJECT-ILES :… Il a cette caractéristique d’écrire très simple, mais de façon très puissante…

Louis-Philippe Dalembert : Oui, contrairement à celle d’un poète comme Frankétienne, la poésie de Georges Castera est d’une grande « simplicité », c’est cela qui fait sa force.

PROJECT-ILES : On retrouve des traces de tous ces poètes dans ce recueil…

Louis-Philippe Dalembert : Pas tous, heureusement. Mais il y a forcément des traces de mes lectures dans ma poésie.

PROJECT-ILES : Pour finir, Louis-Philippe Dalembert, quelle est cette façon d’interpeller Saint-John Perse ?

Louis-Philippe Dalembert : D’une part, je voulais établir une sorte de proximité. Mais en même temps, quand on parle de la Caraïbe, Perse et moi, on ne parle pas du même lieu. On parle peut-être du même espace physique, mais lui, le fait à partir de sa condition de béké, de descendant de colons. De ceux qui ont voyagé sur le pont des vaisseaux qu’il évoque et dont ses recueils portent la trace. C’est quelque chose qu’il a reçu malgré lui en héritage. Tout comme moi, je parle à partir de ce que je suis. Quelqu’un dont les ancêtres sont arrivés dans la Caraïbe dans la cale du bateau.

Cela étant, il s’agit du même bateau. Forcément, ça nous rapproche. Lui comme moi, on aura recueilli une part d’héritage des deux ancêtres. Cet héritage avec lequel la Caraïbe s’est créé une identité commune.

Au-delà de ça, il parle aussi à partir de sa condition sociale. Et moi de la mienne. Je ne suis pas sûr que dans son enfance il ait connu la faim que j’évoque dans Cantique. C’est en ce sens qu’on parle aussi de deux lieux différents. N’empêche, il peut y avoir fraternité. A cause, en partie, des choses qui nous rapprochent : un paysage, des éléments de la nature, les cyclones, les vents, l’Histoire que nous avons en commun.

Louis-Philippe Dalembert © Oumeya El Ouadie

PROJECT-ILES : Un mot sur la réception, quand on est poète haïtien, quelle est la part des choses qu’on laisse et à qui on la laisse ? Est-ce que vos poèmes publiés, traduits de par le monde pénètrent Haïti, sont lus et chantés sur place ?

Louis-Philippe Dalembert : C’est le genre de question que je ne me pose plus. Qu’est-ce qu’on laisse, et à qui ? Je ne maîtrise rien de tout ça. J’en laisse le soin aux critiques, aux universitaires. La seule chose que je puisse dire, de manière concrète, c’est que je fais tout mon possible pour que mes livres publiés en France soient réédités en Haïti, de façon à ce qu’ils puissent être vendus à un coût qui tienne compte un tant soit peu du pouvoir d’achat local. Cela est de mon ressort. Le reste ne dépend pas de moi. C’est une perte d’énergie que de se lancer dans un tel combat. Je ne ferai pas comme Saint-John Perse, ça, c’est sûr. Disons aussi que je suis moins tourmenté par mon ego.

PROJECT-ILES : Pourquoi ce titre Cantique du balbutiement ?

Louis-Philippe Dalembert : Le balbutiement renvoie à l’enfance, au moment où on essaie de répéter les mots qu’on entend ; où l’on ne maîtrise ni la parole, ni son propos. Où l’on parle, malgré soi, par métaphores, avant de trouver une parole totale, complète. En attendant, on gazouille. Ce n’est pas par hasard qu’on associe souvent les premiers mots de l’enfant à un gazouillis. En même temps, le mot « cantique » renvoie à une enfance très religieuse. A l’origine, il s’agit d’un chant d’actions de grâce à Dieu, dont on parle déjà dans L’Ancien Testament. D’où le titre Cantique du balbutiement.

1– René Depestre, Bonsoir tendresse. Autobiographie, (Préface de Marc Augé, avant-propos de Jean-Luc Bonniol), Odile Jacob, Paris, 2018.

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