Buveurs de vent de Franck Bouysse est un éloge à la fraternité

PAR NASSUF DJAILANI

Après le gros succès de Né d’aucune femme1, de Grossir le ciel, Plateau, ou encore de Glaise, Franck Bouysse fait sa rentrée littéraire le 20 août avec un très beau roman intitulé Buveurs de vent chez Albin Michel et La Geste éditions. Nous l’avons rencontré chez lui en Corrèze, là où il travaille à une belle œuvre, exigeante, belle, forte, au milieu de ses maîtres : Faulkner, Tony Morrisson, Walt Withman, Shakespeare, Arthur Rimbaud, ou encore Fernando Pessoa.

Franck Bouysse avec son dernier roman qui se déroule sous ce viaduc au Gour Noir en Corrèze. ©Nassuf Djailani

Buveurs de vent est l’un des meilleurs roman de la rentrée littéraire 2020. Franck Bouysse, auteur précieux, salué d’abord par un succès de librairie, signe là un roman social d’une très belle facture. Il campe l’histoire d’une famille déglinguée qui vit dans un endroit improbable, le Gour Noir. Le lieu existe à côté du village de Vigeois en Corrèze, où l’écrivain se réfugie pour travailler ses phrases. Il y a là un viaduc avec un barrage électrique qui sert de cadre au roman. Un ouvrage d’art au milieu de nulle part sous lequel passe une rivière riche en poissons. Enfant, le romancier avait l’habitude de venir y pêcher avec son père. Il y retourne d’ailleurs toujours pour taquiner le poisson avec l’un de ses fils. Un jour, il y a eu un flash, il a fallu revenir rapidement à la maison pour écrire. En effet, plusieurs des personnages, sous forme des voix d’abord, se sont imposés à l’écrivain. « Ils sont venus, les uns après les autres, au fur et à mesure de l’écriture, sans préméditation », rappelle l’écrivain. « c’étaient des voix, avec pour chacune sa sensibilité. Leurs noms d’ailleurs me sont venus naturellement, et je les ai gardés tels quels », ajoute-t-il. C’est d’abord la fratrie qui est au centre. Ils ont leurs petites habitudes, venir se suspendre au bout d’une corde sous le viaduc en attendant qu’un train passe pour ressentir des sensations fortes.

Quatre ils étaient, un ils formaient, forment et formeront à jamais.

Une phrase lisible faite de quatre brins de chairs torsadés, soudés, galvanisés.

Quatre gamins, quatre vies tressées, liées entre elles dans une même phrase en train de s’écrire. » p. 15

Intrigue familiale :

C’est l’histoire d’une famille, les Volny. Ils s’appellent Marc, Mathieu, Luc et Mabel. Ils sont inséparables, ils viennent régulièrement se suspendre sous un viaduc pour fuir une mère courage, un peu castratrice, qui s’appelle Martha. Leur père Martin est ouvrier dans la centrale électrique. Sans oublier Elie, le grand-père, le père de Martha, un homme bienveillant, protecteur de sa famille malgré les déchirements. Il fera tout ce qui est en son pouvoir pour que sa petite fille renoue avec ses parents.

« En observant sa fille, Élie comprenait que sans poésie le monde n’est que contraintes ;

qu’avec, il se déploie en un univers sans limites.

S’il avait possédé les mots pour traduire la fluidité de sa pensée,

il lui aurait expliqué ce qu’il ressentait alors.

Mais sa pensée voyageait encore trop vite, et elle était nouvelle et sans amarres. » p.377

C’est d’abord un récit qui démarre sur l’irruption d’une araignée qui semble dévorer tout sur son passage. La figure qui va faire une bouchée de tout le monde est une image assez inquiétante qui plane sur le début du roman, on se croit dans du fantastique, mais très vite une réalité plus prosaïque plus mécanique s’impose au lecteur. Nous sommes en présence d’un roman d’atmosphère où le cadre est un organisme vivant qui semble tout broyer, tout aspirer, tout engloutir.

Il y a un personnage qui guide nos pas dans le roman, c’est Mabel, on apprend qu’elle est d’une beauté à couper le souffle. Une jeune femme libre et qui tient à sa liberté. Elle ira jusqu’à quitter le foyer pour ne plus indisposer son père Martin, et surtout sa mère Martha, une mère qui ne voit le monde qu’à travers le filtre de la religion. Elle ne se retiendra pas demander à Mathieu, l’un de ses fils de jurer sur la Bible pour s’assurer qu’il n’a rien fait de mal. Ce dernier est un sanguin, il commet un acte qui va mettre en danger toute sa famille. Mais c’est grâce à Luc, le simple d’esprit qu’il ne se fera pas pincer. Sauf que son acte entretiendra une tension sur sa famille menacée par l’éclatement des secrets au grand jour.

Au-dessus de tout ce beau bordel, il y a Joyce, une espèce de dictateur, un monstre froid, abject et infréquentable qui terrorise toute la vallée. Il règne sur une centrale électrique qui emploie toute la région et qui tient tout le monde en respect. Caractérisé par une grande brutalité, il fait penser au patron voyou, des temps modernes, sans scrupules, qui n’a d’autres boussoles que l’argent, la rentabilité. Il n’y a pas une parcelle de la localité qui ne lui appartienne pas.

Pour trouver un peu de répit, tous les ouvriers se retrouvent dans un bar appelé L’Amiral. Au premier étage, il y a un bordel où des jeunes femmes se prostituent. Elles sont sous le joug des hommes de main de Joyce.

En bas, une nouvelle serveuse affole tous les hommes. Elle est d’une beauté irrésistible mais avec un caractère bien trempé. Elle n’a pas l’intention de se laisser faire.

Ce roman c’est aussi l’impossibilité de dire l’amour. On le voit avec la relation pleine de frustration entre l’un des frères, Marc, et Julie Blanche. Lui est ouvrier à l’administration centrale, elle y travaille aussi. Et ils ne savent pas mettre des mots sur leur fièvre, leur désir, leur besoin d’amour. Lui est passionné de littérature au grand désespoir de son père. Ce dernier trouve que la lecture est un acte dangereux et inutile. Une réaction vive suite à une mauvaise expérience de la guerre. Le silence qui règne au dessus du couple des parents, Martin et Martha est insoutenable. On les croit à chaque fois au bout de la rupture. Comme s’ils ne savaient pas faire avec les quatre enfants et leur besoin de protection, d’affection.

La vie de Gobbo, un ami de Martin, est un déchirement et c’est ce qui la rend si rageante, si triste. La haine qui plane au-dessus de Joyce, Isobel et leur fils Hélio souligne ce trait du dernier roman de Franck Bouysse. A croire qu’il n’y a pas d’amour heureux.

Des hommes disparaissent de manière violente. Et la rumeur enfle avec son corollaire : la peur. l’écrivain entretient ce mystère du tueur invisible qui menace toute la vallée, faisant de son roman une sorte de western moderne. Avec des bons et des méchants et avec en filigrane une quête d’une certaine rédemption.

Cette façon chez Bouysse d’entretenir ce mystère avec une écriture poétique entremêlant les voix des personnages qui prennent chacun en charge son discours, donne une belle toile de maître.

Les références littéraires sont une ode à la grande littérature avec les maîtres de l’écrivain qui sont légions : Faulkner, Stevenson, Pessoa, Marc Twain cher à Luc, l’un des personnages central du roman.

Un roman social :

Un jour, n’en pouvant plus de la terreur imposée par le système de Joyce, une grève éclate et va précipiter la chute du tyran. Un événement qui s’accompagne de son lot de doutes sur la pertinence du mouvement de grève.

« La communauté grandissait, s’organisait.

Les rancunes se muaient en colères discrètes,

montaient dans les gorges et agitaient des corps prêts à lutteur pour faire valoir leurs droits.

La conscience enfin mise au jour que se révolter était la seule façon de ne pas naître mourant.

Nul n’évoquait les leçons de l’histoire,

enseignant qu’il est vain de brûler une idole pour mettre une réplique à la place.

Que toute idole est haïssable, que les victimes se transforment aisément en bourreaux, sans le moindre état d’âme »

Les points forts :

Bouysse travaille à une belle esthétique qui accorde une place importante à la poésie. Il y a une profondeur dans les personnages, chacun d’eux est fouillé jusqu’à l’os. Leurs tourments sont charriés par le silence qui grouille de secrets. Et c’est la fratrie qui est prise dans la spirale.

« Le froid s’insinua sous la peau de Matthieu,

rejoignant son cœur brûlant de fièvre,

mais ni le froid ni la brûlure ne parvinrent à se mélanger dans la pâle lueur occidentale baignant la rivière,

qui ressemblait en cet instant à une table vide dans une morgue ». (p. 330)

Le romancier admet adorer les nouvelles de Maupassant et la capacité de l’écrivain à rendre la densité de tout un univers en si peu de pages. On le voit avec Buveurs de vent, les courts chapitres qui alternent comme des courtes nouvelles. Rendant le lecteur complètement captivé, presque empêché de quitter le roman avant de l’avoir fini.

Franck Bouysse venait souvent sur ces lieux dans son enfance avec son père pour des parties de pêche. © Nassuf Djailani

Le paysage aussi est un personnage à part entière. Bien sûr, il y a le Gour Noir, mais il y a surtout son viaduc qui est l’espace de liberté. Les garçons viennent s’y suspendre en attendant les vibrations provoquées par le passage du train, quand l’engin file à vive allure.

L’autre grande force de ce roman de Franck Bouysse, c’est la langue. On se rend compte, vers ce qu’on croit être la fin du récit, que le romancier s’amuse même du sens de son texte. Sur des chapitres entiers, il nous emmène ailleurs, ils nous emmène très loin en pleine poésie, c’est somptueux, c’est vertigineux, c’est de toute beauté.

« Insensible au soleil, à la crasse, aux tiques crochetées à sa chair,

aux plaies sous ses pieds, à la beauté sournoise d’un monde aux mille dangers ;

insensible à la vie, car il se trouvait en dehors de toute sensation,

simplement soumis à une émotion fixe à laquelle il ne s’était jamais préparé,

qu’il n’avait même jamais envisagée,

et qui le bravait pourtant du haut de la perte et de l’absence.

Son buste se mit à aller d’avant en arrière au rythme d’une prière intérieure récitée chaque matin,

et cela depuis trois jours,

face à une allée liquide qui le séparait de la tombe construite des ses mains,

une tombe aux proportions monumentales et sans croix.

Sa prière racontait la fin de toutes choses et son impossibilité à dépasser la douleur engendrée par une promesse jamais faite.

Snake se révélait ainsi, privé de tout, désormais anonyme,

volontairement banni du reste des hommes, par devoir et par choix ;

réduit à un squelette de chair dénué d’une âme à sauver,

une folie posée sur des galets polis par le passage des eaux mortes et blanchis par le soleil. » p. 336

Même les personnages secondaires sont explorés jusqu’à l’intime. La preuve d’une grande sensibilité chez le créateur pour ses êtres de fictions, et pour les lecteurs qui vont les croiser.

1 – L’ensemble de ces titres sont aux Éditions de la manufacture.

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