Avec Blaké, Vincent Fontano fait une ode à l’imaginaire d’un vigile

PAR NASSUF DJAILANI

Blaké est un beau poème qui tisse la toile. Vincent Fontano signe là son premier court métrage qui vient d’être distingué par une avalanche de prix dont le Grand prix France télévisions du court métrage 2020, le Grand prix du Jury au festival international de Contis, le prix SACD & prix d’interprétation masculine au festival Cinébanlieue … et le jury ne s’y est pas trompé. Vincent Fontano est excellent dans le rôle du vigile qu’il interprète lui-même. Il y a une justesse dans le jeu, une présence scénique indéniable, une gravité, une sensibilité, une profondeur. Il faut dire qu’il a la gueule de l’emploi, mais ce qu’il a l’air de dire c’est que l’habit ne fait pas le moine. Le vigile n’est pas la caricature de lui-même. Derrière le masque il y a un homme, avec des sentiments, des désirs de grandeur, des rêves pleins la tête. Le rêve d’abord d’être quelqu’un d’autre. Autre que la masse musculaire dans laquelle le regard pas toujours bienveillant cherche à l’enfermer. Le film n’est pas une pétition de principe, loin de là. Il s’agit d’une ode poétique à la sensibilité. Et il faut dire que quand on sort du film, on est changé. Notre regard sur ces portiers s’en trouve tout à coup bousculé, transformé, interrogé.


Rencontre avec le scénariste, Vincent Fontano qui signe avec Blaké, son premier court métrage. Il travaille actuellement à son prochain film.

Le comédien Vincent Fontano dans le rôle du vigile dans Blaké. © Yann Le CAM

PROJECT-ILES : Pourquoi le choix de cette histoire ? Pourquoi ce récit du souterrain, cette réflexion sur l’histoire d’un vigile ?

Vincent Fontano : Cette histoire est inspirée d’une histoire personnelle, pendant mes études, je travaillais comme portier d’une petite boîte de nuit. Être un homme noir, typé de cité, boxeur à l’époque n’as pas été un hasard dans le fait que l’on me file ce job. C’est en l’exerçant que j’ai compris à quel point ce poste était un cliché à lui tout seul, que ce que l’on attendait de moi c’était d’être une caricature de moi-même. Je devais jouer un rôle. C’est en exerçant ce boulot que j’ai compris à quel point il était une prison, à quel point j’étais essentiel mais invisible. Comment les nuits devenaient longues, car sans but à part celui de surveiller. C’est à ce moment que je suis entré en résistance avec les attendus que racontaient mon corps et les attendus de l’endroit où l’on m’avait posté. 

PROJECT-ILES : L’idée du film, est-elle de changer le regard sur un métier, sur des hommes dont on ne voit pas la réalité du travail ?

Vincent Fontano : Pour l’avoir vécu de l’intérieur, je ne pense pas que mon regard ait changé, je pense juste que cela m’a aidé à comprendre un peu plus les mécanismes d’assignation.

PROJECT-ILES : Le personnage principal dit à un moment que les vigiles ont aussi des rêves, une imagination fertile pour supporter la nuit. Est-ce vraiment cela l’un des messages, sinon le message du film, une ode à l’imaginaire ?

Vincent Fontano : Oui totalement, s’accrocher à ses rêves. Même s’ils sont ridicules, même s’ils sont sans  espoir. J’ai l’intuition que le rêve est  la seule échappatoire au réel que l’on subit. Plus j’écris, plus je me dis que l’imaginaire et le seul chemin vers nous-même. Ainsi à l’entrée de la petite  boîte de nuit  où je travaillais, il y avait un videur qui lisait William Blake. 

PROJECT-ILES : Une fin tragique referme ce court métrage. Ce qui pourrait faire penser que ce sont souvent ceux qui rêvent qui se font avoir. C’est cela que vous vouliez mettre en exergue ?

Vincent Fontano : Les rêves sont essentiels mais il ne sont pas sans prix. Un homme qui rêve est un homme qui imagine demain, cela n’est pas sans conséquence. C’est mon intuition de travail sur Blaké. On ne rêve pas impunément. Surtout d’amour. Je voulais raconter l’histoire d’un homme à qui il ne reste plus que ça. Un rêve d’amour. Si on le lui prend. Que reste-t-il de cet homme ?

PROJECT-ILES : Ce film a été distingué par le Prix France télévisions du court métrage 2020. Que signifie ce prix pour vous, un aboutissement, ou le signal de pleins de films à venir ?

Vincent Fontano : Le prix France 2 me permet de me projeter dans mon prochain film plus sereinement. En ayant un appui de taille. Il m’autorise à prendre des risques tant sur la forme que la narration. Ce prix m’autorise presque le possible de la déception. Je peux continuer à rêver en dehors des attendus. 

PROJECT-ILES : Pourquoi cette forme du monologue pour articuler le film ? Ça fonctionne bien, plein de poésie.

Vincent Fontano : Je voulais une balade, une balade dans un espace clos, une balade avec un ami étrange qui vous parle et dont vous sentez le désespoir et la pulsion de mort. Je voulais le déploiement d’une parole, d’une pensée. Une parole parce que ma langue peu à peu s’éteint invariablement et avec elle sa pensée. Voilà pourquoi j’avais besoin de quelqu’un qui parle et nous ramène à son humanité sous les dalles de béton. 

PROJECT-ILES : La lumière est belle dans ce court métrage. Ça a été un vrai effort de rendre cette couleur à ce film, comment parvenir à rendre cette touche-là ?

Vincent Fontano : Oui la photo était très importante, mon chef opérateur s’appelle Shadi Chaaban, un coup de cœur. Un libanais qui à l’époque vivait à Los Angeles. On a construit le film ensemble. On a voulu une lumière qui échappe un peu au réel, reconstruite. 

PROJECT-ILES : Il y a une histoire d’amour qui est au centre de l’histoire qui est très belle. Pourquoi cet amour est contrarié par l’autre vigile ?

Vincent Fontano : J’aime l’idée que l’autre vigile c’est nous, le réel, aucune avocate ne sort avec un vigile paumé. Le film dans ses interstices laisse entrevoir un possible.

PROJECT-ILES : L’autre sujet de ce film, c’est la question de l’humanité d’un homme. Est-on un chien quand on occupe un métier subalterne ? C’est un film qui fait penser au peu de considération pour les hommes de cette condition dans la société réunionnaise. Ce film peut-il être interprété comme une métaphore de la société réunionnaise ?

Vincent Fontano : L’île est omniprésente dans l’écriture du film. Notre façon de penser, notre rapport à la nuit. Nous sommes une société post-esclavagiste. Le pays s’est construit sur la négation de l’humanité d’une partie de sa population. Peut-être qu’il en reste des choses. Mais cela ne s’arrête pas là. Je pense que de façon plus universelle, j’avais envie de réfléchir sur ce que nos corps racontent malgré nous. 

PROJECT-ILES : La prostituée à la fin dit qu’elle a parfois besoin d’un homme qui lui cogne dessus pour qu’elle se sente femme. C’est violent comme affirmation. Une provocation pour faire réfléchir sur la condition des femmes à la Réunion, et de manière générale dans le reste du monde ? 

Vincent Fontano : Ce n’est pas la prostituée qui parle. C’est l’amour, celui qui s’échappe et qui n’aura pas lieu. Le rêve brûlant qui le consume. Je pense qu’elle dit simplement ce que lui ressent. Je pense que même à ce moment c’est lui qui parle par sa voix. 

PROJECT-ILES : Vous êtes à la fois comédien et metteur en scène dans la vraie vie. Est-ce que Blaké est votre première expérience au cinéma ?

Vincent Fontano : Oui, Blaké est ma première expérience au cinéma. Il a fallu apprendre les codes de ce medium et essayer de se les approprier. Mais le chemin est long j’ai encore beaucoup à apprendre.

PROJECT-ILES : Vous incarnez d’ailleurs merveilleusement bien l’un des rôles principaux dans Blaké. Comment avez-vous abordé ce rôle sans tomber dans la caricature ?

Vincent Fontano : De façon très étrange, j’ai commencé par le travail du corps. Comment marche cet homme. Nous n’avons pas la même démarche. La même façon d’avancer dans la vie et pour moi cela apparaît dans le corps. J’aimais l’idée de la bascule de poids, il se déplace comme l’on bouge une armoire quand on est seul, côté par côté. Une fois le corps trouvé, avec l’équipe nous avons travaillé à l’idée que tout ce que dit le personnage n’est jamais vindicatif ou empreint d’une virilité toxique. Non, il dit cela sa vérité, à son endroit. Sa vérité est dérangeante.

PROJECT-ILES : Le format du film correspond bien aux propos. On n’a pas encore eu le temps d’épuiser la question, de découvrir toutes les facettes des personnages, que c’est déjà fini. Pour vous le court métrage est l’art suprême ?

Vincent Fontano : Non je ne dirais pas cela. Dans mon cas c’est le medium de l’apprentissage, et de l’expérimentation. Des essais et surtout de la recherche. Ce format rend possible une liberté qui n’est pas toujours possible sur des formats plus longs.

PROJECT-ILES : Ce film est dense. Il y a tellement à dire, notamment sur cette prostituée qui ouvre le film par sa voix. Qui est-elle ? On a envie de savoir. On a l’impression que c’est une ombre. Pourquoi l’avoir relayée au second plan ? Était-ce une façon de mieux la faire voir en la laissant en toile de fond ? 

Vincent Fontano : Pour moi, après cela est très personnel, elle est le nœud du film. Elle est la nuit. Omniprésente mais presque silencieuse, impalpable.

PROJECT-ILES : La poésie est l’autre motif qui frappe et qui fait la force de Blaké. Avez-vous abordé le film en poète ? Pourquoi ce parti pris ?

Vincent Fontano : Je pense que c’est une croyance, pour moi la poésie est partout pour qui sait se donner la peine d’entendre. J’aime l’idée que cet homme puisse dire son humanité par ses mots et que son humanité est pleine de poésie.

Propos recueillis par Nassuf Djailani

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