« Fahavalo, Madagascar 1947 », questionner le passé pour mieux comprendre le présent

PAR DOMOINA RATSARA

A l’heure où l’interrogation sur le rapport du malgache à son histoire est plus que jamais au cœur de l’actualité, « Fahavalo, Madagascar 1947[1] », le film de Marie-Clémence Andriamonta-Paes, nous rappelle que la mise en scène de la mémoire est une des conditions nécessaires pour mieux voir ce qui relie notre passé à notre présent.

« Celui qui ignore son passé est condamné à le revivre », aime citer Marie-Clémence Andriamonta-Paes quand il s’agit d’évoquer son dernier documentaire sorti en 2018, « Fahavalo, Madagascar 1947 ». Le film revient sur les événements de 1947 pendant lesquels les malgaches se sont insurgés contre le système colonial français. Réprimé dans le sang, le soulèvement a fait des milliers de victimes côté malgache. La France l’a occulté de son histoire ; et à Madagascar, les divergences sont encore prégnantes. Entre « soulèvement », « insurrection », « révolte » et « rébellion », les acteurs ont du mal à s’accorder. Le malaise est plus profond et va au-delà du débat sémantique.

Ce pan de l’histoire de Madagascar est très peu abordé aussi bien dans la littérature que dans le cinéma. « Fahavalo, Madagascar 1947 » est l’un des rares films réalisés par un natif de Madagascar sur les événements de 1947. Une timidité qui témoigne non seulement de la difficulté à en parler mais aussi du nébuleux que les événements représentent dans l’imaginaire des malgaches. Pour beaucoup, 1947 reste une date à commémorer mais sans grand contenu mémoriel. Pourquoi un tel vide ? Pourquoi cette difficulté à évoquer les événements de 1947 ?

C’est de cette « difficulté » à en parler qu’est venue l’idée de ce film. Engager le dialogue entre les « insurgés » et la génération d’aujourd’hui, telle est  l’intention de sa réalisatrice. Dans sa construction, le film établit un pont – presque un va-et-vient – entre le passé et le présent, en mettant en présence les deux générations côte-à-côte. Pour que la transmission se fasse. Pour que la mémoire ne se perde pas. Pour que « la tragédie » ne soit pas tombée dans l’oubli.

Ce travail s’est enrichi à juste titre de l’utilisation d’images d’archives inédites, lesquelles viennent non seulement appuyer les propos des témoins mais aussi nous rappeler la réalité des faits (départ des troupes malgaches du 11 mars 1940, des soldats malgaches dans un camp de prisonniers pour Madagascar et le Sénégal,…). Le choix du documentaire trouve dans cette démarche sa légitimité avec ce pouvoir de « porter avec force le passé jusqu’à nos yeux et oreilles grâce aux archives et aux témoignages ».

La réalisatrice nous amène à la rencontre des combattants, aujourd’hui des octogénaires et des nanogénaires. Tandis que Iamby, surnommé Aban’i Rambony (le père de Rambony), raconte les péripéties de leur fuite en pleine forêt et la naissance de son fils, Rambony, en pleine bataille ; Berthe Raharisoa, belle-fille d’un membre important du MDRM, se rappelle de cette perquisition chez elle ; Jean Kendo, quant à lui, revient sur son histoire familiale étant le fruit de la rencontre d’une jeune femme malgache et d’un tirailleur sénégalais. Un entrelacement d’histoires personnelles au fil duquel la réalisatrice, d’origine franco-malgache, essaie de trouver des réponses à ses propres interrogations.

Elle cadre les visages en gros plan pour chercher au plus près les émotions de ses intervenants. Ces combattants se dévoilent dans toute leur sincérité. Des visages sans artifices, des récits sans jugement. Sa caméra contemplative épouse ce mouvement de quête et capte avec retenue tantôt les regards perdus dans le vague tantôt les mémoires qui vacillent. Elle pose des questions, dialogue avec les intervenants et les aide parfois à se retrouver dans ce passé si proche et si lointain à la fois. Le tout rythmé par la musique captivante de Régis Gizavo qui porte avec force ce récit.

Ces témoignages fragiles et fragmentés participeraient-ils à lever le voile sur ces événements ? Quoi qu’il en soit, donner la parole aux « combattants » est plus qu’un devoir, c’est un acte de résistance au moment où le questionnement sur le rapport du malgache à son histoire revient au cœur des actualités à Madagascar. « Fahavalo, Madagascar 1947 » est plus qu’un film sur les événements de 1947, il pose aussi en filigrane la question de la transmission, du partage de l’histoire.


[1] Fahavalo, Madagascar 1947, Marie-Clémence Andriamonta-Paes, Documentaire, 90 mn, Laterit Productions, Madagascar/France/Belgique/Cap Vert/Qatar, 2018

DOMOINA RATSARA, Journaliste et critique de film,

Association des Critiques Cinématographiques de Madagascar (ACCM)

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