Parole d’amour pour un pays « fragmenté »

Kader Mourtadhoi (polo bleu) lors d’une rencontre à la Bouquinerie de Passamaïnty à Mayotte. DR

PAR NASSUF DJAILANI

La liberté n’a pas de prix

Elle est dans les spasmes incrédules

Elle est dans la nouvelle vague repue de soleil

Elle est à l’origine de cette bataille de mille ans

La liberté appelle les flammes vives

Ces vers sont extraits de Parole fragmentée (éditions du Cygne, 2020), c’est le quatrième recueil de poésie de Kader Mourtadhoi. Retenez bien son nom, il s’agit de l’une des plumes les plus prometteuses de la littérature comorienne. Né à l’île de Mohéli, il vit et enseigne… la littérature à l’île de Mayotte depuis plusieurs années. Un professeur passionné, et passionnant raconte ses élèves. Un petit homme modeste et presque timide qui a décidé de faire confiance à la poésie.

J’attire l’ombre ailée et haineuse vers l’abîme de la mort

Elle s’y engloutira et laissera des plumes

Elle a déjà envahie les poumons de l’arrière-pays

Elle a tenté de fragmenter l’archipel et lâcher ses chiens dans les alcôves

Elle veut séparer l’écorce de l’arbre, brûler la terre

Le poème rêve d’être une déflagration, un éclatement, celle d’une vérité tue sur un pays « malade », malade de ses soldats de la propagande qui chantent un pays de cocagne, alors que partout où l’on regarde la haine et la dictature étend ses miasmes.

Elle avale la lumière, la parole de miel et l’air qui grésille pour l’archipel

Elle est là l’ombre avec ses pluies de tessons, ses gestes de rapace et ses chantages métalliques

Quel est le rôle du poète sur terre ? Chanter ? Danser ? Flatter ? Caresser ? Que doit-il faire de sa présence au monde ? Chercher l’amitié des puissants ? Courir les médailles ? Écrire son nombril et sa circonférence ? Un poème peut-il empêcher les bombes de pleuvoir, la famine d’affamer, les dictatures d’emprisonner ? Qu’importe, le poète est un être entêté, il écrit, fait confiance à l’intelligence du lecteur. C’est un passeur, un « démêleur de cordées », comme a écrit Césaire à propos de Fanon.

La misère a l’allure d’une bombe à retardement

aucune personne pour la désactiver (p 44)

Le poème de Kader Mourtadhoi veut faire une chasse à l’ombre, l’ombre obscurantiste qui gagne partout au pays de l’émergence.

Ils ont éteint la lumière des mots, mais pas ta révolte (p 46)

Dans ce pays où à coup de référendums et d’assises nationales les constitutions sont bafouées, les institutions piétinées, la jeunesse semble buter sur un horizon bouché.

La jeunesse s’achève sur une note de tristesse et d’amertume

Elle prend le chemin du néant, remonte les saisons des feuilles mortes

(…)

les rires sont caverneux, les gestes moisis, et le regard

les ténèbres de la vie (p 45)

Mais à bien lire le poète, il n’y a pas lieu pour lui de « s’installer dans une attitude stérile du spectateur » (Césaire), mais « de se ceindre les reins comme un vaillant homme » pour affronter demain.

ramasse les vagues fleuries et habille ton nouveau destin

Oublie les ventres en marée basse et la peau sur les os

Oublie les saisons de vaches maigres et de rêves morts

Le temps est venu de remettre en route ton rêve de plénitude (p 32)

Murs à franchir (Klanba éditions) en 2014, était un recueil qui racontait l’exil, ou encore l’amour et il y avait déjà cet horizon bouché qui donnait cette impression d’un peuple nulle part chez lui :

tu gardes la bouche cousue, la peur aux tripes

L’hiver, cruel te verse des jours de glaces, des froidures infernales

Et partout, on te demande d’où tu viens.

A travers son troisième recueil, Des cercles d’échos (éditions Anibwé, 2017), Kader Mourtadhoi fait la part belle à l’amour, car il croit lui aux vertus de l’Amour pour faire société.

Je serai une barque pour le désir de ton cœur

Entre mes mains, il y a ton sourire,

le plus beau rêve de la terre.

En amour comme en société, le pari c’est de séduire, de convaincre, de promettre fidélité sans trahir, sans se trahir. Avec Parole fragmentée, on voit à l’oeuvre un poète qui a décidé d’écrire comme on entre en résistance. Résolu.

Nous sommes encore debout les étoiles sur nos lèvres

debout les étoiles de nos mots en quête d’oxygène (p 47)

Il enseigne passionnément la littérature tout en préparant une thèse de doctorat sur l’oeuvre du romancier et cinéaste sénégalais Sembène Ousmane à l’Université Sorbonne nouvelle. Il grandit de livre en livre. Sa seule maison, sa terre d’élection.

Pour vous procurer son recueil : le site de l’éditeur :

http://www.editionsducygne.com/editions-du-cygne-parole-fragmentee.html

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