Dernier espoir chante avec douceur les douleurs d’une île à la dérive

Del Zid sur les rives de la baie de Rassi. DR

Comment raconter un pays qui grimace ? D’abord trouver un titre. Pour Del Zid ce sera Dernier espoir. Un album de douze titres qui fait la part belle à une langue, le kibouchy, le sakalave parlé à Mayotte. Que dit cette langue ? Entre autres que la coupe est pleine. Que le pays va à vau-l’eau, que toutes les valeurs se perdent, que la maison brûle et que paradoxalement tout le monde regarde ailleurs.

Del comme l’appellent ses amis au village est un artiste qui aime le parler vrai, ses amis le savent, il ne passe pas par quatre chemins pour dire ce qu’il a à dire.

Où êtes-vous les grands sages ?

Il est plus qu’urgent d’y songer…

La jeunesse est complètement à la dérive.

Les familles se disloquent peu à peu.

Les petits n’écoutent plus personne.

Ils n’ont plus aucune morale,

aucun respect pour leurs aînés et pour la coutume

Et personne n’écoute personne

Ayia anareo holo be mila mahatsiaro !

Zaza reo ato magnary fomba tsika

Ayia anareo holo be mila mahatsiaro !

Ayia anareo zoky

Tsy hey ambara

Ayia anareo zandry

Magna ata vava

Ayia anareo aby

tsy heyi ambara

C’est une colère saine qu’il espère contagieuse. Pour ce faire, le mgodro, le saleguy sont les vecteurs par excellence pour parler au coeur de ses fans, en se promettant de convertir les autres.

Mais, minute, Del Zid serait-il devenu un musicien qui a pris pour fait et cause la morale et qui prêche la bien-pensance ? Pire ! Le musicien, le poète, l’artiste s’est-il mué en promoteur de l’ordre ? Loin de lui l’idée de s’ériger en autorité morale, l’actualité mahoraise parle d’elle-même et dit-il « il est inutile de se cacher derrière son petit doigt ». Et d’ajouter : « Une certaine jeunesse de l’île a perdu tous les repères qui fondaient solidement la société mahoraise, aujourd’hui tout ça c’est fini ». Quelle menace plane donc sur Mayotte pour qu’il faille ainsi invoquer les anciens, les « sages » pour ramener la paix sociale ? Nous sommes face à une démographie galopante, avec une partie de la jeunesse de l’île arrachée à leurs parents, beaucoup se retrouvent sans cadre ni amour, ni affection pour se construire. Et ce que pointe le musicien, c’est peut-être cette cassure dans la chaîne de la transmission.

Tongava malaky anareo holo be, appelle encore le refrain du très beau morceau accapella Fampianatra, repris par les choristes Nana, Yvette et Bijou. Ce sont des chanteuses venues de l’Antandroÿ qui apportent un beau mélange avec le kibushy de Mayotte. L’album s’est également réalisé avec la complicité des artistes malgaches Surgi et Mapéka qui l’a d’ailleurs mixé et masterisé à Tana.

L’artiste l’avoue, pour nourrir son art, il avait besoin de faire ce travail de plonger dans ses racines malgaches pour se trouver, se retrouver, retrouver qui il est, qui sont les siens. Il n’y a pas de cliché à admettre que « quand on ne sait plus on est, il faut se retourner et chercher à savoir d’où l’on vient ».

A noter également la présence du grand Abou Chihabi dont le saxophone vient vous chercher pour vous entraîner dans la ronde.

Del sur la scène du festival Milatsika où il a présenté un avant goût qui vient de sortir. DR

Fin observateur de la société mahoraise Del pointe un autre fléau qui fait rage.

Ambila izika raha tsy heyino zoky

Holo maheza raha leralera

tavoanguy ndreky damojany tsidignino zoky

Moramora hely ano

Tu crois trouver refuge dans l’alcoolisme

qui devient peu à peu ta passion favorite

mais la réalité s’avère dramatiquement toute autre.

tes nuits et jours sont rythmés par des états d’ivresse incessants, et tout semble s’effondrer autour de toi

Il y a là un paradoxe, alors que nous sommes en pays musulman, l’alcoolisme n’a jamais autant fait de victimes, que ce soit chez les personnes eux-même, leur compagne, les proches ou les autres, décimés souvent sur les routes de la petite île de Mayotte.

Seulement, il faut préciser ici que l’interdit lié à l’alcool en pays d’Islam est à nuancer. Les poèmes des grands poètes musulmans sont remplis de vins. L’ivresse n’est donc pas un péché, contrairement à ce que prétendent les partisans d’une lecture rigoriste des textes. L’Islam interdit ce que les textes appellent le israf, à savoir l’excès. Et d’ailleurs, l’artiste sait bien de quoi il parle, il connait bien le texte coranique pour être le fils d’un maître coranique bien connu et apprécié des disciples nombreux à avoir été formé avec lui.

Tavoanguy ndreky damojany tsidignino zoky. (Boire une bouteille doublée d’une dame-jeanne d’alcool c’est beaucoup trop, grand frère), reprend à loisir le morceau qui appelle à un peu de modération.

Fomba ny olombelo raconte Del c’est d’apprendre et de privilégier le vivre ensemble, le fihavagnana. Le morceau Territoire en souffrance met le doigt sur la crise qui étreint Mayotte dans son compagnonnage avec la France. Comme si la départementalisation tardait à porter ses fruits.

Pourquoi ceux qui se sont accaparés du pouvoir politique continuent à traiter notre beau pays comme des moins que rien ? Un territoire de seconde zone, une zone de non droit ?

Nagnino anareo fandzakagna mandrava lotra ty tany neyi ty eh

Ano misenguy fa holobe, tsimahavita zaka

Avec Vola magnary dzery, Del évoque les ravages du capitalisme dans cette île qui n’échappe pas à la mondialisation et ses effets les plus néfastes.

Le capitalisme bat son plein

et demeure impitoyable

le genre humain est pressé

court toujours et toujours après l’argent

Sans scrupule, il use de tout moyen pour en tirer un maximum de profits sans aucune considération pour son prochain

Mitsaraka vola atsika holombelo

fihavagana kaza hariagna, atsika tsi misy mahavita tegna

tsara amitsika mifampidzery

Tia ohisy havagna zaho, tia ohisy havagna zaho

fisianao, tsy leoko vangana

Kaza malahelo (littéralement Ne sois pas triste) est un peu le mantra de ce jeune musicien originaire du village côtier de Chiconi. Quatrième titre de l’album, Kaza malahelo fait écho à la belle formule de Réné Char : « Impose ta chance, serre ton bonheur et va vers ton risque. A te regarder, ils s’habitueront ».

Kaza malahelo,

Kaza mitomagny

Holombelo tsimety tsy volagninolo

Holombelo tsimety tsy tsikohinolo

Koa mbola velogno anao

L’album se clôt et ce n’st pas un hasard par une lettre de bienvenue à l’adresse de toutes celles et tous ceux qui souhaitent visiter l’île. Anareo boka lavitry (vous qui venez de loin).

Tongava tsara

tongava tsara anareo

Ino kabaronareo navy tagny

Ny antanana mba magnontany

Anareo boka lavitry navy antany

Maharavo zayi favianareo

Les peuples se doivent de se rencontrer,

de se parler dans le respect mutuel absolu

vous qui venez d’ailleurs, soyez les bienvenues

dans la sérénité et la bonne humeur

ceci demeure une preuve de confiance

On vous accueille avec coeur sans retenue

Del organise un festival qui s’appelle Milatsika dans son village Chiconi. Un village qui place très haut la beauté, le déploiement de la beauté par l’Art, que ce soit par la musique, d’abord, la littérature, l’artisanat, la peinture entre autres. La plupart des artistes mahorais proviennent de cette localité malgachophone. Et tous les ans, tout l’océan Indien s’y retrouve pour fêter la musique. L’auteur compositeur en est convaincu, le salut de Mayotte passe par les connexions avec le reste du monde.

Nassuf DJAILANI

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