Amani Way explore les chemins du coeur et enchante, berce, réveille

PAR NASSUF DJAILANI

Avec son nouvel album Amani way, Eliasse nous cueille d’abord par la douceur d’une voix. Nous sommes en pays comorien, et dans son archipel les audiences s’ouvrent souvent par le duwa, fidèle à cet héritage, l’artiste ne déroge pas à la règle. Les prières sont parfois pleines de désirs réclamés à l’Éternel. Il n’est pas un mystique, sa seule croyance est dans la puissance du verbe qu’il déploie pour inviter à rentrer dans la ronde, dans le cercle de l’humanité. Et à bien l’écouter, son verbe interroge, titille.

Linu tsi djimbo inu duwa ni wombawo komoro yatru lewo ipuwe nanga
hari wendji wa zamba rangu hale
si madja lewo ridja rambe hale halele
Ceci n’est pas qu’une chanson, mais une invocation
Pour que sortent de l’impasse nos îles Comores
Il paraît que tout ce que je raconte n’a rien d’original.

Sa langue comorienne est une langue poétique qui métaphorise un pays « impossible », disloqué par le surplace, le renoncement, la brutalité du pouvoir, animé par le court-termisme et la liste est hélas plus longue que le chapelet de l’imam.

Seulement, dit encore l’auteur compositeur :

sirikali udji pangua pvawowa dji tadjirise ho ma lingoni hawowanu pvawo kawana rohoowana no wadjuhu wa fawo baharini yapvo ha utama bora maesha Uhuru bodjo !
Les gouvernants s’engraissent (…) insensibles face au malheur du peuple De ses enfants qui périssent en merAttirés par une vie prétendument meilleure L’indépendance, une fable toute tissée

Wendji wa pushiyé manga

Watsashiye riziki

Wendji wa triliwe nanga, dit le poète.

Et c’est peu dire. Alors que faire avec ça quand on aspire à dire, à être, à cheminer dans le basalte du monde ?

Sirikali udji panga

Uhuru bodjo

Qu’est-ce que l’indépendance si c’est pour le simple plaisir d’être et de demeurer dans une misère entretenue ? Uhuru bodjo, répète le poète comme pour narguer ceux qui entretiennent cette illusion de liberté, sans se donner, ni garantie les possibilités du bonheur. L’artiste n’est-il pas celui qui est autorisé à dire, à mettre des mots sur nos joies, nos espoirs blessés, trahis ?

Eliasse, fils de Moroni, de la Grande comore, fils d’Anjouan est un enfant qui a reçu, qui a beaucoup observé. Il a reçu en héritage une langue, une esthétique, de la part de grand-frères. Ils s’appellent Abu Chihabi, Salim Ali Amir, mais surtout Maalesh, un autre poète magnifique qui fait rêver et aimer ce pays « impossible ». Sur place ils inventent des possibles pour faire sourire et danser la vie, malgré le pathétique, le tragique. Eliasse est d’abord l’enfant qui a grandi dans l’ombre de ces artistes pleins d’inspirations pour ouvrir et dégager les horizons.

N’y a-t-il pas d’autres chemins, d’autres adresses, d’autres destinations que ce que le chanteur appelle Le laka road ? Ce périple mortel à bord des pirogues?

Amany way est riche de pleins d’autres thématiques, avec d’autres questions impertinentes que pose le poète Eliasse, reste à savoir comment l’album sera reçu chez lui. Ses admirateurs applaudissent et en redemandent.

L’album se clôt sur une belle berceuse qui s’intitule Nyora, comme une réponse à celles et ceux qui se posent encore des questions sur l’attitude à avoir face à l’incurie de ceux qui sont censés donner une direction au pays, aux enfants de ce pays déboussolé.

Enfant, cette berceuse est pour toi
Peut-être pourra-t-elle te montrer la voie
Car le monde est brouillard et toi petite étoile

Puisses-tu nous éclairer de ta lumière

*Ô enfant, que ta parole ne nuise pas

Et que ta parole n’embrouille pas

Chaque vague que tu affrontes
Est une leçon de vie, enfant
Aucun de tes pas dans ce monde n’est vain Crois en ce que tu désires
Suis tes rêves, ô enfant, Nana

Un poème adressé à l’enfant né, ou encore à naître.

En tournée dans l’océan Indien, à l’occasion de la sortie de son dernier album, Eliasse nous a accordé un entretien dans lequel il revient sur son œuvre, son parcours, ses projets. Rencontre.

Propos recueillis par Nassuf Djailani

PROJECT-ILES : Est-ce que vous pourriez nous raconter la genèse de cet album Amany way ? Un moment de bascule dans votre jeune carrière n’est-ce pas ?

Éliasse : Ceci est une continuité de ce que j’ai entrepris depuis une décennie déjà.

Un moment de bascule ? je ne sais pas, mais, je dirais le bon moment pour affronter toutes ces vagues. Il a fallu aussi que je vive autre chose, dans d’autres endroits, d’autres domaines avec d’autres personnes pour continuer à me construire personnellement, artistiquement et me poser le maximum de questions possible pour choisir le way à prendre. Certaines personnes diront que j’ai mis beaucoup de temps, mais moi, je dis juste que c’est ce temps qu’il me fallait ni plus ni moins.

PROJECT-ILES : Quels ont été vos maîtres à vos débuts ? On pense à Maalesh, par exemple.Est-ce qu’il a été un déclencheur pour votre entrée en musique ?

Éliasse : Sans hésiter oui, Maalesh était le déclencheur de cette envie d’apprendre à jouer la guitare, franchir cette ligne qui m’était infranchissable dans ma tête. Avec lui, j’ai aussi fait mes premiers pas dans le monde de la musique professionnelle que ça soit dans l’océan Indien, l’Europe ou le Canada en dernier en 2006 et cela pendant 6 années. Ce fut une « école » où je devais jouer mais aussi observer, écouter l’environnement autour pour essayer de comprendre comment ça marche. Une fois les pieds dedans, je découvre Mtoro, Baco, Mikidache (pour ne parler que de ceux de chez moi) et là, je rentre dans une autre manière d’aborder cet instrument qui est la guitare. C’est tout un monde à décortiquer pour « créer » ce que je suis aujourd’hui en rajoutant toutes les influences d’ailleurs.

PROJECT-ILES : Qu’est-ce que vous écoutiez plus jeune ? De la musique à la maison ? Les parents en écoutaient-ils ?

Éliasse : Mon père écoutait du Blues, Jazz, Rythme & Blues etc (Ray Charles, Otis Redding, Miles Davis, BB King etc.). Il y avait aussi la Radio Comores (très important) entre le Twarab et les musiques traditionnelles comoriennes, les musiques africaines, orientales et toute la variété française et internationale du moment.

Des grands frères mélomanes aussi ramenaient un peu de tout (Dire Straits, Black Manbazo, Kassav, l’incontournable M. Jackson, Bob Marley, The Beattles etc.). Mais, la musique c’est aussi à l’école coranique (Kaswida) j’étais dans le groupe de l’école (Kassav) et oui, c’était bien le nom du groupe. J’étais chanteur et ou percussionniste (Tari) et d’ailleurs, je pense avoir plus retenu de cela que du coran.

PROJECT-ILES : Du point de vue des arrangements, cet album semble plus riche, plus abouti, plus maîtrisé. Est-ce le fruit de vos rencontres et quelles sont-elles ?

Éliasse : C’est vrai, le constat est bon, mais avant tout il faut se dire qu’ entre le 1er album Marahaba (2008) et celui-là Amani Way, il y a eu onze ans qui se sont écoulés même si il y a eu TSENGA II en 2011 qui fut un album collectif et un projet très enrichissant humainement et artistiquement. Forcément, j’ai eu le temps de me questionner, de regarder, de tester des choses avant de me lancer. Entre 2012 et 2017, j’ai eu diverses formations et notamment le trio avec Jimmy B Zaoto (batteur malgache) et MoAdib Garty (Marocain qui a habité quelques années à Mayotte) on avait beaucoup expérimenté le répertoire aussi.

Mais la concrétisation de cet album et la direction prise ne seraient ainsi sans ces rencontres avec les musiciens Bordelais, de cette ville qui m’a accueilli quand je suis venu m’installer dans l’Hexagone. Jérémy ORTAL (Basse) et Fred GIRARD (Batterie) et les invités (Pierre Petit Guitare électrique et le feat avec les frères TOURE KUNDA (Sénégal (Casamance) et SOADJ’ de la Réunion). Il n’y aurait pas eu toutes ces rencontres sans celle que j’ai faite avec le producteur Fred Lachaize qui est aussi directeur du Label Soulbeats Records. Il a cru en moi d’abord en tant qu’artiste solo sur scène et il a pu lire dans mes pensées en ce qui concerne la direction artistique du projet final puisqu’il m’avait toujours vu jouer seul.

Il m’a présenté les deux musiciens avec qui on a commencé à décortiquer les chansons pour qu’ils puissent apporter leurs touches, leur expériences , leurs pattes pour avoir ce résultat dont je suis très content. C’est un album qui reflète sa pochette.

PROJECT-ILES : Du point de vue de vos thématiques, le pays réel – Les Comores – est votre sujet, votre objet de création, vous écrivez, composez avec elle. Mais à bien vous écouter, vous nous faites entendre également la musique, le son du pays rêvé, multiple, varié. N’est-ce pas ? Est-ce la manifestation, l’expression de votre identité plurielle ? On vous pose la question exprès, car on sait que vous êtes à la fois un enfant de la Grande Comore, et de la belle île d’Anjouan.

Éliasse : Dans la façon de penser des grands comoriens, un enfant vient de là où vient sa mère et les anjouanais disent l’inverse. Vous voyez que je suis une balle de ping-pong mais cette position me va si bien. J’ai vécu 7 ans à Mayotte, j’ai eu ma fille à Mayotte, j’ai représenté Mayotte au concours de France Ô «  9semaines & 1jour » au Francofolies de la Rochelle en 2010 etc. donc je suis un « vrai comorien ».

À la maison, je m’adresse en Shi ndzuani à ma mère et en Shi ngazidja à mon père. Dans tout ça, on va retrouver le Français à l’école laïque, « l’arabe coranique » au shiyoni donc forcément je suis hybride. On ne sort que ce que l’on a dans le ventre, donc mon histoire, ma façon de vivre, mon pays, mon archipel, le monde, me rattrapent.

PROJECT-ILES : Vos textes, notamment, Duwa mord assez fort contre les autorités qui violentent, volent, brutalisent la population, surtout en ce moment. Vous inscrivez-vous, comme l’ont fait Fela Kuti, ou même Abu Chihabi plus proche de nous, sur le créneau de la critique sociale ? Pensez-vous avoir une incidence sur le mental de vos auditeurs ?

Éliasse : Premièrement pour moi, je fais de l’art.

Deuxièmement, j’essaye de porter un message dont je suis convaincu surtout quand il s’agit de la politique. L’art pour moi n’est pas là pour apporter une réponse à une question mais plutôt des réflexions autour d’une question. Ce serait dangereux à mon sens qu’à travers un tableau ou une chanson on trouve une seule réponse mais pas plusieurs. Donc, j’espère que ça apporte une petite pierre à la réflexion sur « mes » auditeurs.

Duwa veut dire une prière et je dresse « tableau patchwork » sur les Comores depuis 1975.

On a « accédé » à « l’un-dépendance » et dans cette histoire, la population est utilisée comme un punching ball. Se soigner, s’éduquer, se nourrir etc. est très compliqué. Pas parce qu’on n’a pas les moyens, mais parce qu’une poignée de personnes qui se partagent le pouvoir depuis plus de 40 ans s’en mettent plein les poches au détriment de celles et ceux qui leur ont « confié leur vie » (le peuple).

…Je sais que c’est un peu le cas partout mais « je gratte là ou ça me démange » comme on dit chez nous.

Je dis des choses qui pourraient être interprétées comme un regret de cette indépendance, ou le refus de voir Mayotte dans le giron comorien. Je suis conscient de cela mais ce n’est pas le fond de ma pensée. Ici, le regret est sur nos dirigeants qui se sont servis et qui se servent de cette situation pour le peuple avec l’aide de l’État Français à travers des coups d’États et des magouilles. Pour déstabiliser un pays il n’y a pas pire.

Deux systèmes qui ont comme objectif de séparer et provoquer la haine entre les comoriens indépendants et ceux de Mayotte et ça marche. Plus les mahorais auront besoin de la France pour les « protéger », plus cela justifiera la présence de la France en territoire mahorais et plus la situation reste ainsi et plus cela fait les affaires des autorités comoriennes aussi. Des milliers de morts dans la conscience. Si conscients ils sont.

Si l’État Comorien refuse le fait que Mayotte soit un territoire français, pourquoi accepter de recevoir de l’argent de chaque tête d’un concitoyen (« clandestin ») renvoyé de Mayotte vers Anjouan ? Pourquoi la France laisse mourir des milliers de personnes entre Anjouan et Mayotte ? Pour créer une crise puisque le mahorais est comme les autres partout dans le monde. Tout le monde a peur de celui qui viendrait prendre son boulot etc. Celui qui veut comme moi qu’un jour Mayotte revienne dans le giron comorien, il doit se battre aujourd’hui pour qu’on puisse se parler, se regarder sans haine. Demain l’avenir semblerait plus paisible et cohérent.

Je me pose la question si la quarantaine d’années d’indépendance a servi à quelque chose de positif ? certes c’est ironique, mais la question mérite d’être posée et ne pas avoir juste comme réponse « mais on est libre »… Oui on est libre, j’en suis fier mais on ne fait rien pour que toute une population le soit et la preuve avec ces milliers de morts entre Anjouan et Mayotte c’est le résultat direct des actes de nos dirigeants mais pas de l’indépendance. Ce dernier n’est qu’un mot et ce sont nos actes qui donnent le sens à un mot.

PROJECT-ILES : De quels artistes comoriens, ou régionaux vous sentez-vous le plus proche -avec qui vous partagez des atomes crochus, des passions communes, des styles, des esthétiques communes ?

Éliasse : Plusieurs mais avec le temps, nos diverses expériences je dirais Baco en premier, puis Mtoro, Mounawar. Je retrouve un bout de moi dans chacun. Baco c’est un artiste 4X4 (tout terrain), sans limite et avide d’expériences.

Mounawar et Mtoro sont aussi dans fusion et je m’inscris dans cette veine là.

SAODAJ’ de la Réunion est un groupe aussi qui m’intéresse par leur envie de MSF (Métissage Sans Frontière).

PROJECT-ILES : Qui vous produit pour ce très bel album ? Comment s’est effectuée la rencontre ? Et question complémentaire, est-ce que la distribution, cette fois-ci vous permet de passer les frontières ?

Éliasse : Les frontières, j’essaye de les dépasser depuis mes débuts en auto-produisant mon premier album, en montant seul depuis nos îles si coupées du monde des tournées en France Hexagonale, La Réunion, Maurice, Madagascar etc. Forcément aujourd’hui avec un Label, le travail se « facilite » un peu plus en plus grâce à leur professionnalisme et connaissances des réseaux en place.

J’ai signé chez Soulbeats Records un Label Indépendant dans le Medoc. La rencontre s’est faite à l’île Maurice en 2017 lors du MOMIX (Mauritius Music Expo et du Festival ONE LIVE).

Je venais de Bordeaux pour représenter les Comores et Fred Lachaize était invité en tant que directeur du Label Soulbeats Records mais aussi directeur du festival (Le Reggae Sun Ska) pour rencontrer les artistes musiciens Mauriciens et des autres pays représentés. A force de se croiser dans l’hôtel et pendant le marché (MOMIX) et le festival (ONE LIVE) on a fini par se rendre compte qu’on habitait en nouvelle Aquitaine (2h l’un de l’autre) et de fil en aiguille après notre retour chacun dans sa case, il m’a proposé des contrats (concerts, interventions dans des écoles etc). Une proposition de signer chez eux m’a été faite courant 2018 après quelques bonnes collaborations et dans la foulée on a enregistré l’album en décembre pour une sortie en septembre 2019. Ce fut une belle rencontre en plus du hasard du nom de Fred LACAHAIZE en ce moment-là je venais juste d’aménager au lieu dit LACHAIZE … Belle coïncidence non ?

https://www.franceculture.fr/personne-collectif-tsenga-2.html

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