Le Dictionnaire Enjoué des Cultures Africaines convie au dialogue d'une humanité partagée

PAR MAGALI DUSSILLOS

Nous avons tous, un jour ou l’autre, déjà souri à l’écoute de deux amis devisant ensemble, oublieux du monde alentour dans un coin de salon ou à une terrasse de café. Nous avons goûté au plaisir de les voir ressasser avec une envie toujours renouvelée, ces anecdotes et discussions passionnées qu’ils avaient déjà dû  mener cent fois, mille fois. Comme si dire leur passion, leurs combats, semblait faire naître là une réalité.  A l’écoute de ces instantanés de culture partagée, grandit alors chez le spectateur indiscret le désir d’appartenir à cette fièvre, d’ouvrir chaque fenêtre ici entrebâillée. Voilà où l’on est  transporté lorsque l’on plonge dans le Dictionnaire Enjoué des Cultures Africaines d’Alain Mabanckou et d’Abdourahman Waberi. Ce dictionnaire est une conversation à laquelle nous sommes conviés. C’est un dialogue, de ceux qui mènent au sentiment d’une « humanité partagée[1] ».

Addis vous enchante-telle toujours ? Envie d’un dérèglement des sens ? Allez vous perdre dans le labyrinthe du Mercato, le plus grand marché ouvert d’Afrique. Vous slalomez entre les étals de fruits et légumes, les montagnes de fripes d’occasion, les monceaux de matériaux plastiques, les quincailleries, les gargotes, les librairies par terre, etc. Vous en reviendrez en gardant longtemps les effluves d’eucalyptus, les relents de viande bouillie et la diversité des visages humains[2].

            Abdourahman Waberi, enseigne à l’Université George Washington. Il est l’auteur entre autres de Aux États Unis d’Afrique, publié en 2006 chez Lattès, réédité chez Zulma en 2017, et dernièrement de Pourquoi tu danses quand tu marches ?, chez Lattès en 2019. Alain Mabanckou, enseigne à l’Université de Californie-Los Angeles. Il est l’auteur notamment de Les Cigognes sont immortelles, éditions du Seuil, 2018. Ensemble ils publient cet abécédaire destiné à esquisser une mythographie des cultures du Continent. Ce premier opus s’intéresse plus particulièrement à l’Afrique et à ses cultures diasporiques à travers le monde, du Maroc à l’île Maurice, d’Haïti à Salvadore de Baya en passant par Cuba. Un deuxième volume est prévu, concernant les « France noires», pour en explorer la nouvelle cartographie et la vitalité, depuis les diasporas installées dans l’hexagone jusqu’aux Antilles. Ce dictionnaire enjoué et littéraire résonne des voix des deux écrivains. Alain Mabanckou et Abdourahman Waberi ne craignent pas les digressions poétiques. Ça et là elles émaillent les articles au gré des émotions soulevées chez l’un ou l’autre de nos guides dans cette quête qui consiste à aller chercher là où elle se trouve la vitalité du Continent.

Tous les édifices, toutes les maisons riches ou pauvres, les terres communales, les suburbios, les théâtres, les blocos, les terreiros, les casas et les favelas, les rues, les ravines et les autoroutes rappellent subrepticement ou ouvertement la présence des esprits partis il y a des siècles dans la nuit des cales des bateaux négriers. Et s’il nous prenait l’idée incongrue, mais finalement pas si incongrue vu le contexte, de demander à la pluie qui tombe dru d’où elle tire sa vigueur, elle nous répondrait sans hésiter qu’elle est elle aussi, bien sûr, de mèche avec les orishas. Et voilà que les divinités prennent leur revanche sur l’histoire des hommes, autrement dit sur l’infamie de la pratique esclavagiste. C’est pourquoi en ce jour leurs voix retentissent dans la cohue des innombrables troupes de samba et de carnaval, montent depuis les casernes de pompiers et virevoltent au-dessus des bois sacrés encerclant la baie de Salavador, parée de condominiums onéreux et les gratte-ciel qui, par leur luxe insolent, tentent de nous faire croire que le Brésil n’a rien à envier aux flèches de bétons de New York, de Saingapour ou de Shangai.[3] 

             Alain Mabanckou et Abdourahman Waberi sont des passeurs de textes qui portent haut les voix du dialogue et des fiertés assumées. Tous deux se représentent en « chasseurs de mythe » nous donnant l’impression de voir se déployer un espace qui paraît infini, d’abord dans la richesse des cultures qui l’ont fondé puis dans l’énergie que ces imaginaires, ces esthétiques, ces réalités, mettent à se déployer sur toute la planète.

Pour nous, chasseurs de mythes, c’est du pain bénit. Partons sur les traces de la graine qui, heureusement, ne se perdent ni dans les sables du siècle dernier ni dans l’aube des temps premiers. Si elles se perdent quelque part, c’est bel et bien sur la rive africaine de la Mer Rouge, au mitan du XV° siècle. C’est de son origine obscure, voire mystérieuse, que notre entrée tire sa précieuse substance. C’est elle qui a façonné le monde de part et d’autre de la Corne de l’Afrique qui fut longtemps son berceau. Tout est parti de là : D’abord un négoce, une économie. Puis des rites. Et enfin une culture appelée à conquérir le monde[4].

            Il ne faudrait donc pas se méprendre sur l’apparente légèreté de certaines entrées. La forme concise et piquante du dictionnaire a déjà fait ses preuves contre l’esprit de sérieux de ceux qui détiennent le monopole du discours et de l’économie. Destiné à parler au plus grand nombre, le genre du dictionnaire « portatif » ne tient pas sa force dans son exhaustivité. Il est évidemment lacunaire, partial et ironique dans la concision de ses propos et dans sa composition subtile, parfois féroce. Ainsi l’entrée Dictature se clôt-elle sur la décision sans appel de suspendre la discussion, tout en l’ouvrant, évidemment. La composition étant celle d’un dictionnaire, on pourrait penser qu’elle n’obéit qu’à une logique alphabétique, elle-même soumise aux principes aléatoires de la conversation et de l’association d’idées. On peut voir qu’il n’en est rien et dans un sourire partagé, les deux amis font s’enchaîner articles apparemment légers et entrées de prestige. Ainsi l’entrée Baobab se déploie sur trois pages, entre légèreté et érudition. Elle introduit poétiquement la thématique du panafricanisme tout en permettant d’évoquer six auteurs et poètes africains « inspirés durablement » par l’arbre symbole.

            Tout un programme se dessine depuis la première entrée Abacost, à bas le costume, qui nous donne le ton d’un discours libre et décomplexé, jusqu’à la dernière entrée consacrée aux Zems qui « illustrent bien combien les populations africaines prennent leur destin en main, savent trouver des ripostes aux défaillances des régimes politiques en place ». Il s’agit d’identifier les  scories du passé, de s’élever au-dessus afin de se projeter dans l’avenir fort de ses richesses. Ce lumineux afro-optimisme est le parti pris qui permet de sortir du catastrophisme de certains points de vue sur l’Afrique tout en refusant l’angélisme et la naïveté. La composition « enjouée » n’en est donc pas moins finement agencée : çà et là, s’allument des « feux de brousse », à la lecture de voix d’auteurs dont l’évocation du « nom et [de] l’œuvre est un geste de salubrité publique[5] », ou à la découverte des sagesses des philosophes « porteur(s) d’une parole exigeante et ouverte sur le monde[6] ». Les concepts tirés des traditions ou des créations modernes orales et littéraires sont analysés et peu-à-peu les liens qui les relient sont soulignés. Mabanckou et Waberi tissent ainsi un portrait de plus en plus ciselé de ces cultures qui pour être singulières et variées ne manquent pas de s’appuyer sur un même socle de valeurs constitutives. De celles dont toute société pourrait s’inspirer pour progresser vers un mieux-vivre ensemble pour un autre rapport à soi-même, au monde, et aux autres. Une pratique poétique, « école de l’émerveillement », en témoigne :

Le Kasàlà propose de recourir à une parole libre – tour à tour symbolique, rythmique, théâtrale, au besoin humoristique … – pour se nommer soi-même ou pour nommer l’autre en utilisant des noms-emblèmes, des noms-totems, des noms-devises, des noms-programmes, bref, des noms de force, qui appellent la personne  à l’existence et l’invitent à devenir encore plus vivante, à entrer dans une vie plus féconde, à devenir plus humaine. Ces noms de force rappellent les vers de nombreux poètes de la négritude qui écrivaient « je suis Orage ! Me voici Volcan » ou encore « Je te nomme Ciel ». Ainsi le kasàlà est cet art de la célébration qui célèbre la vie à travers la personne. […] En tant que pratique rituelle, le kasàlà transcende la distinction entre l’autre et soi, pour toucher l’Être universel, dont nous sommes tous l’expression.  Et les pratiquants d’éprouver cette évidence que la vie est un continuum sans limites, un grand tout interdépendant et interconnecté. La pensée africaine traditionnelle n’enseigne pas autre chose à travers ses nombreux symboles et rites[7].

              « Si l’Afrique s’est planétarisée, le monde aussi a besoin de s’africaniser[8] ». Selon Waberi, trop souvent l’Afrique est l’objet d’un discours, dans lequel sont évoqués les grands ensembles, les généralités, les groupes[9]. Ici, il est question d’évoquer les gens, les individualités qui sont un terreau de pensées diverses et qui prônent le dialogue. Plus d’un tiers des entrées sont des noms de personnalités qui participent de la vitalité de ces cultures. On y croise les gardiens de la mémoire tel Amadou Hampâté Bâ, passeur des « savoirs oraux » et dont « le plaidoyer pour la collecte et la conservation des savoirs africains reste un grand événement pour tous les hommes et les femmes de bonne volonté. » ; On y retrouve ceux qui rejettent le paternalisme de la francophonie, comme Mongo Beti, dont la lecture aida nos deux auteurs à « rattraper le temps perdu, consolider [leur] culture militante et panafricaine, bref, procéder à [leur] désaliénation[10] », ou encore les penseurs du dialogue et de l’ouverture résolument tournés vers l’avenir et la jeunesse, comme le « passeur passionné [et] pédagogue rare » Souleymane Bachir Diagne, « spécialiste de l’histoire des sciences et de la philosophie islamique ». Dans une oralité assumée, il s’agit de nommer, scander, de façon incantatoire des noms et des visages pour que ressurgisse un continent. Le mot se fait incantation, exhortation. Le ton est enjoué mais résolument tranché et engagé.

Entre nos oreilles, une bande-son imaginaire. Concentrez-vous. Ça y est ? Vous entendez bien la basse funcky, la guitare wah wah en boucle et la petite touche de saxo ou de flûte ? Pas de doute, c’est le thème musical du film Shaft ( Les Nuits rouges de Harlem dans la langue de l’académicien Léopold Sédar Senghor).[11]

Les avis sont partiaux, on leur en sait gré, les discussions et réminiscences enflammées. Il s’agit de se définir, se nommer, devenir le sujet de son propre discours, ne plus laisser les autres les parler à leur place. Les articles n’ont pas de visée encyclopédique, ils ne sont pas un catalogue recensant les cultures du passé et du présent. Ce sont des articles spéculatifs qui préparent en le disant le devenir des cultures africaines dans le monde.

La traite négrière, la colonisation et la course à l’arme nucléaire sont animées par le même ressort : le mépris de la vie d’autrui – un mépris plus flagrant quand cet autre a la peau noir ! […] Il serait souhaitable que l’Afrique prenne la tête d’une grande coalition pour exiger l’arrêt et l’abandon de tous les programmes militaires de type nucléaires. Arlit retrouverait un visage plus avenant et plus verdoyant. Le continent africain peut et doit passer à l’action pour soustraire le reste du monde à l’étreinte mortifère du nucléaire. Il en a tout le crédit moral ![12]

 A qui s’adresse ce dictionnaire ? La réponse est donc multiple et optimiste : A l’occidental qui discerne déjà ce que les sociétés doivent aux cultures africaines et qui a besoin d’une main amie pour approfondir sa découverte, être guidé, ouvrir des fenêtres. Ce Dictionnaire Enjoué prend donc volontairement une forme séductrice, pour un rapport apaisé à l’occident. Il est cependant sans concession, sans condescendance. Ainsi l’article « développement » laisse sourdre la colère et ne laisse plus la possibilité de la mauvaise foi à l’héritier du colonialisme : Gare à celui qui prendra à la légère le poids des mots sur des nuques qu’on a trop longtemps opprimées. Le locuteur du français est souvent rappelé à l’ordre pour ne pas oublier que cette langue est  chargée d’histoire, d’impérialisme. Son devoir est de peser chaque mot qu’il emploie, d’en entendre la résonance. Ainsi l’entrée « Arlit » revient sur l’exploitation par la France de l’uranium nigérien et développe une réflexion plus large sur la prolifération des armes nucléaires. On sent bien à qui s’adresse l’ironie piquante désamorçant les préjugés ; « Redisons-le, l’Afrique est un continent très vaste et, contrairement aux apparences, largement sous-peuplé. Les discours sur la bombe démographique africaine relèvent, en partie, du fantasme.[13] »

S’ils ne sont pas encyclopédiques, ces articles sont pourtant bien d’universitaires, de ceux qui savent l’importance de s’adresser aux jeunes et qui connaissent les voies pour les atteindre. Alain Mabanckou a ainsi expliqué : « J’écoute les voix des jeunes Africains qui me lisent, m’écrivent et pensent qu’il est nécessaire qu’un grand frère leur donne des éléments de rappel de leur histoire.[14] » La couverture Pop l’assume sans ambages : on s’adresse avant tout aux jeunes, surtout à ceux qui ne sont pas issus de milieux leur permettant d’être immergés dans leur culture première et qui n’ont selon les auteurs pas toujours conscience de ses richesses. L’entrée « Balai citoyen » évoque ainsi les luttes d’hier pour motiver celles d’aujourd’hui avec humour et légèreté. Les jeunes gens ne s’éveillent pas sur des injonctions mais ils s’épanouissent dans le rêve, l’exemple, et surtout dans la confiance qu’on place en eux :

Le Burkina Faso démontrait ainsi aux nations africaines que le pouvoir du peuple ne peut pas être confisqué indéfiniment et que la rue est un espace de démocratie pour la jeunesse. Les jeunes des autres nations africaines, prises en otages par les monarques, regardent l’efficacité du Balai citoyen avec admiration et rêvent eux aussi de créer le leur. Nous leur proposons donc, pour aller dans le sens de la modernité, une appellation qui n’a pas encore été utilisée à ce jour : « Aspirateur citoyen »…[15]

Enfin, ceux qui ont déjà ces cultures en partage trouveront dans ce Dictionnaire enjoué deux amis pour refaire un monde qu’ils connaissent et pour lesquels ils anticipent un avenir. A l’expert de ces cultures qui craindra d’abord de voir s’enfoncer des portes ouvertes, il est ici proposé de prendre place avec plaisir dans cette discussion pour retrouver des références qu’il avait soustraites à sa mémoire ou qu’il s’étonnera de découvrir. Et mieux encore, ce lecteur s’opposera à un avis, souhaitant s’intégrer dans la conversation pour s’insurger et débattre, comme l’y avait invité la citation liminaire :

Si tu penses comme moi, tu es mon frère.

Si tu ne penses pas comme moi, tu es deux fois

mon frère car tu m’ouvres un autre monde

Amadou Hapâté Bâ

Ainsi se poursuit la conversation, nos guides prônent la simplicité et le dialogue, nulle utopie ici. Juste une façon de remettre au goût du jour et faire découvrir au monde un mode de communication propre aux cultures africaines, celui de la palabre, souvent évoqué. Qui que l’on soit, il est temps pour nous de faire société, autour de sages initiés, pour résoudre ensemble des problèmes de toutes sortes et ouvrir des perspectives.


[1]Voir à ce sujet les propos d’Abdouraham Waberi sur France culture, « Et si l’Afrique montrait le chemin ? », 13/11/2019.

[2] P°21, entrée « Addis-Abeba ».

[3] P°55, entrée « Bahia, San Salvador de Bahia, Brésil noir ».

[4] P°73, entrée « Café »

[5] P°119, entrée « Djebar, Assia ».

[6] P°102, entrée « Diagne, Souleymane Bachir »

[7] P°200-203, entrée « Kasàlà ».

[8] Abdourahman Waberi: «L’histoire djiboutienne est tragique», interview pour RFI , 30juin 2017.

[9] A ce sujet voir aussi les propos d’Abdouraham Waberi sur France culture, « Et si l’Afrique montrait le chemin ? », 13/11/2019.

[10]P°62, entrée « Beti, Mongo »

[11]P°24, entrée « Afro ».

[12]P°42, entrée « Arlit ».

[13]P°39, entrée « Arlit »

[14] Interview jeune afrique 2018  à l’occasion de la sortie de son roman, les cigognes sont immortelles.

[15]P°57, entrée « Balai citoyen »

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