Naître ici, de Nassuf Djailani s'inscrit comme dans un écrin dans une filiation poétique

PAR MAGALI DUSSILLOS

Naître ici, publié en septembre 2019 aux éditions Bruno Doucey (DR)

Voyageurs qui passez au loin

sur le seuil de la porte

présentez d’abord le pied droit

le gauche porte malheur

tirez sur le rideau

que forme la cocoteraie feuillue

derrière

s’étend un chapelet d’îles

alanguies

sur le flanc gauche de l’île rouge[1]

Qui a assisté à une lecture de son recueil par Nassuf Djailani se souvient que c’est souvent par ces mots que le poète nous cueille au bord de l’émotion, nous prenant de sa voix par la main, tirant le rideau pour nous inviter à pénétrer son univers. Heureux celui ou celle qui a su se laisser emporter par la fascination des mots, souriant de sentir cette même émotion rougir les yeux des autres spectateurs. Dans les regards qui se croisent, une fois la lecture terminée, se lit le sentiment d’avoir partagé un moment précieux et puissant. Et pourtant Nassuf Djailani sait la parole fragile. Elle est évanescente et belle comme ce rideau qu’on tire, permettant le dévoilement, ou fantasque et mystérieuse comme le drap blanc qui couvre la réalité de peurs et de fantasmes.

Un soir tu m’as dit :

le blanc tâche la nuit sous les cèdres

dans mes bras

ton corps pris de démence

le blanc tâche la nuit sous les cèdres

dehors

l’imaginaire se joue du vent sous les cèdres

Ce n’est que le vent mon enfant

rage le chat pris au piège

sous le drap en poupe

et nous nous mîmes à rire

du blanc qui tâche la nuit sous les cèdres.[2]

Lecture de Naître ici dans le cadre du festival international de poésie à Sète (DR)

Fragile, la parole l’est souvent lorsqu’elle convoque les mots d’amour ou transforme le silence en souffrance. Le poète nous fait partager sans complaisance les ondulations du sentiment amoureux, quand dans l’amour il y a tendre lutte et face-à-face.

Ton silence

un scie sur la chair molle du corps

une aiguille sur l’œil vif du cœur[3]

C’est sûrement le doute et l’humilité de Nassuf Djailani devant sa parole poétique qui participe de la beauté de Naître ici. Oui le mot y a la beauté des choses fragiles, le verbe est en équilibre au début du vers et la syntaxe s’offre aux interprétations et polysémies.

En équilibre

les mots tremblent

sur la gousse

frappée de soleil

grappes gonflées

de promesses parfumées

ivresse du funambule

dans l’œuf opaque

des illusions[4]

(DR)

Cependant, quand le recueil s’ouvre sur le bouleversant poème des vingt-six lettres pour un sourire[5], celles qui disent tout l’amour d’un père pour ses enfants, l’on s’incline devant la puissance des mots qui ne mentent pas, démiurges et qui protègent, et on comprend plus loin qu’on ne voile pas la vérité à un enfant :

Tes yeux d’enfant

exigent que le réel

coïncide avec le langage que je te tiens

promesse que je formule à l’avenir

désormais que la fable

te répugne à raison[6].

C’est ainsi que le poète répond lorsque la voix de l’enfant questionne : Mais pourquoi courent-ils les gens ? Pourquoi ? Cette douce voix nous accueille et nous cueille et elle ne sera pas la seule puisque la force de ces poèmes repose notamment sur leur polyphonie. En effet, une foule de visages anonymes peuple le recueil, faisant naître une île, ici, de page en page, sous nos yeux. L’évocation de la rouge terre latérite que sillonne l’enfant rêvé de 26 lettres pour un sourire, et le magma étale avec lequel fusionne le poète d’Antsa pour un détenu, nous transportent sur ces îles volcaniques des Comores qui forment un croissant de lune pour mieux accueillir les voyageurs venus de la mer. Là, et ailleurs dans l’Océan Indien, se croisent les femmes qui pêchent au voile, les conteurs des temps jadis, les enfants d’une cour d’école, le fou en proie à une foule hostile, ou encore le ventre bedonnant[7] de ceux qui souillent cet espace. Nos doigts se crispent sur la couverture rouge du recueil à l’écoute des accents néo-colonialistes des broutards qui ruminent[8] perpétuant l’inique domination. On respire et on sourit même en croyant retrouver  l’étrange mammifère / cigarette au bec qu’est le poète avant qu’il ne s’engouffre / dans la touffeur verte du paysage[9]… Dans cette foule bruissent des voix qui brûlent d’être entendues, car quelque chose de grave se joue ici : Accompagnant ces anonymes, des voix de poètes s’élèvent. En effet, depuis son titre Naître ici, jusqu’àla dernière pièce, Épître à Saint John Perse pour saluer la mer, le recueil s’inscrit comme dans un écrin dans une filiation poétique. Naître ici est le premier vers d’Antsa[10] pour un détenu, dédié au poète Jacques Rabemananjara. On se rappelle que cet écrivain et homme politique malgache de langue française, héros de l’indépendance malgache a été emprisonné à la suite des émeutes réprimées de 1947 qui firent plus de cent mille morts.

Naître ici

n’être rien

qu’un pépiement

d’oiseau

en cage

quand se referment les yeux

sarabande les blattes

dans la camisole moite

d’ivresse, labyrinthe le corps

dans les interstices, avec des mots en fusion

Par la grâce de l’évocation de ce nom s’élèvent alors dans nos esprits ceux de Jean-Joseph Rabearivelo, Alioune Diop, Léopold Sedar Senghor, et bien d’autres, comme Césaire cité plus loin. Ces voix puissantes dont on saura parfois déceler les accents au fil de Naître ici accompagnent Nassuf Djailani dans son écriture. C’est pourquoi il nous invite à ouvrir une fenêtre, permettant de découvrir ou redécouvrir ce grand oublié de l’Histoire. Et goûter à cette beauté de l’Antsa qu’on ne peut s’empêcher de citer pour mieux comprendre dans quel archipel littéraire Nassuf Djailani s’inscrit :

Île !

Île aux syllabes de flammes !

Jamais ton nom

Ne fut plus cher  à mon âme !

Île,

Ne fut plus doux à mon cœur !

Île aux syllabes de flamme,

Madagascar !

Quelle résonance !

Les mots

fondent dans ma bouche :

Le miel des claires saisons

Dans le mystère de tes sylves,

Madagascar !

Je mords la chair vierge et rouge

Avec l’âpre ferveur

du mourant aux dents de lumière

Madagascar !

Jacques Rabemananjara, Antsa, extrait,1956, Présence Africaine.

La figure tutélaire qu’est le détenu Jacques Rabemananjara déguste et fait fondre dans sa bouche le parler malgache qu’il a su faire ressurgir en détention. Dans ses poèmes à son tour, Nassuf Djailani plie doucement le français au parler malgache lorsque le substantif se fait verbe et que la polysémie modèle la phrase. On comprend qu’il y a aussi un espoir formulé de voir ceux qui se taisent prendre parole à leur tour en portant haut la richesse d’une culture qui, reconnue et assumée, permettra de rebâtir les fiertés :

vibre enfant des lunes

au son subtil de la valiha[11]

quête la parole secrète

des apaisements

En citant ces poètes qu’il honore et qu’il interroge, Nassuf Djailani nous rappelle que la poésie est intertextualité, transmission et échange. Saint John Perse, Lyonel Trouillot, Raphaël Confiant,  sont encore cités agrandissant l’espace, de Madagascar à Haïti, des Comores à Pointe-à-pitre et ouvrant des pans de l’Histoire pour redonner voix à ceux qui n’en ont pas eu, pour prendre parole / avec la mémoire / des vaincus[12]. Le lecteur prend alors la mesure des combats poétiques et politiques qui restent à mener. Et le cœur déjà à vif et sensibilisé reçoit comme autant de griffures les cris d’alerte face à ce qui met à mal notre humanité aujourd’hui :

Le ciel désormais

est d’acier

sur la mer étale

file une embarcation

gonflée d’hémoglobine

avec le souffle de la vie

sur le fil

vacillent les êtres

sur les vagues

danse

l’embarcation

dans un jeu macabre

à l’horizon

la plage est un dispensaire

qui s’offre

ploie la vie

au gras des rires

des cœurs asséchés[13].

Le recueil est mouvement, ondulation, liant étroitement poésie de l’intime et poésie engagée. Le lyrisme assumé place l’intimité au cœur de l’engagement, comme lorsque les non-dits entre une mère et un fils disent les morsures de l’exil. Lorsque les injonctions au retour à l’île natale sont posées à ceux qui l’ont pour un temps quitté afin qu’ils prennent congé / de la diaspora confortable / pour venir goûter / aux morsures du boa[14]. Ne faut-il pas plonger dans l’intimité et l’individualité d’une expérience humaine pour toucher à l’universel ? Alors il est peut-être en cage le poète qui veut faire renaître les anciennes fiertés d’une île qui a trop longtemps subi les séquelles de la colonisation. Il a peut-être la sensation de n’être rien, l’homme qui tente de dire l’amour et de saisir la fragilité des sentiments. Mais elle est libre sa parole et comme celle du détenu, elle naît peut-être justement de ces enfermements subis. Ainsi la parole échappe au poète, déploie nos interprétations et nous atteint en plein cœur, nous donnant la sensation d’avoir vu quelque chose naître, ici.


[1] Du thé pour le passant, Naître ici, éditions Bruno Doucey, 2019, P°12.

[2] Un soir tu m’as dit, P°20.

[3] L’oiseau entre l’île et l’océan, P°51.

[4]En équilibre, P°22.

[5]26 Lettres pour un sourire, P°10.

[6]Tes pourquoi viennent par rafales, P°18,

[7]Avec son ventre / bedonnant, P°120.

[8]A l’animalité des maîtres, P°38.

[9]Une figure étrange repte, P°85.

[10]Antsa pour un détenu, P°15.

[11]Instrument à corde, cora malgache à base de bambou, P°34, note de l’auteur.

[12]A Lyonel Trouillot, P°118.

[13]Le ciel désormais, P°110.

[14]Une mère / à un fils, P°114.

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