Un bestiaire fabuleusement d’actualité : Le Loup végétalien et autres fables contemporaines de Pierre Ferrand et Mary-des-ailes 

Par Linda RASOAMANANA (Centre universitaire de Mayotte)

­­­­­­Appréciée des petits comme des grands, la fable conjugue récit et enseignement, brièveté et plaisir. Deux esclaves affranchis, le Phrygien Ésope (auteur semi-légendaire, contemporain de Crésus, VIIe-VIe av.J.-C.) et le Latin Phèdre (contemporain d’Auguste et de Tibère, Ier siècle ap.J-C.) sont les grandes références de l’Antiquité méditerranéenne. Dans la littérature française, l’auteur incontournable est Jean de La Fontaine[1], au XVIIe siècle. La notoriété de ses fables a même éclipsé les autres contes, nouvelles et poèmes qu’il composa ! Mais à côté de ces noms illustres, il faut aussi citer Bidpaï (ou Pilpay ou Vidyâpati), un brahmane semi-légendaire, contemporain d’Alexandre le Grand (IIIe av.J.-C.), et ainsi rappeler que ce lettré indien contribua autant qu’Ésope à fixer le genre didactique du miroir aux princes. Écrit en sanskrit et constitué de soixante-dix récits répartis en cinq livres, le Pãncatantra de Bidpaï enseignait l’art de gouverner au puissant et susceptible Dabchélim, et ce à travers des fables mettant en scène des animaux anthropomorphes, notamment des chacals.

Mary-des-ailes (Sophie Bazin) et Pierre Ferrand présentant leur recueil de fables illustrées, lors d’une rencontre-lecture à la médiathèque de Saint-Pierre-en-Auge, le 21 décembre 2019. Johary Ravaloson DR 

Dans la famille inspirante des canidés, on trouve également le loup. Or c’est l’animal retenu par Pierre Ferrand et Mary-des-ailes (alias Sophie Bazin) pour titrer leur recueil illustré, Le Loup végétalien et autres fables contemporaines[2], paru aux éditions Dodo vole en décembre 2019. La première de couverture montre un loup à la posture grave (qui pourrait orner le début de l’apologue d’Alfred de Vigny[3]) tandis que la quatrième accueille un chimpanzé à l’allure décontractée. Ces gravures à la pointe sèche et au trait moelleux, servies par un élégant format 12 x 24 cm, suggèrent d’emblée la double tonalité des apologues de Ferrand, où coexistent violente déploration et distanciation plus légère.

Dès son « Prologue[4] » en octosyllabes, Ferrand justifie son activité de fabuliste sur le tard. L’ancien psychologue et enseignant spécialisé RASED[5] du Calvados, aujourd’hui retraité, a en effet souhaité donner forme littéraire à ses observations agacées ou amusées des contemporains, afin d’assouvir et de sublimer ses hantises. D’où cette définition au présent de vérité générale : « La fable sert de véhicule / à l’expression des émotions, / lorsque les rancœurs s’accumulent / ou les colères, à profusion. / Les déceptions que nous réservent / les travers de la société, / les bêtises ou méchancetés, / si fréquemment qui nous énervent, / trouvent dans ces allégories / moyen d’expurger leur furie. » Ferrand insiste sur la dimension quasi cathartique de ses apologues qualifiés de « défouloir », de « vidange salutaire ». Non sans humour, l’auteur se compare même à une « simple cafetière » s’offrant, après quelque soixante années de fonctionnement, un détartrage pour cause d’acrimonie devenue « ama[s] d[e] calcaire » ! Mais son texte liminaire n’est jamais égoversif. Par le biais d’interpellations, de déplacements du vous au nous, Ferrand sollicite son lecteur, espérant que celui-ci trouvera matière à réfléchir et à changer : « Alors si quelque idée féconde / pouvait germer de ce bazar, / peut-être qu’un autre regard / serait posé sur notre monde. »

S’ensuivent vingt-cinq fables, en vers souvent mêlés (comme chez La Fontaine) où dominent l’octosyllabe et l’alexandrin : « Le loup végétalien », « Le blaireau vaniteux », « Triple A », « Du cheval qui cherchait un asile », « Un ménage nécessaire », « La plante et la mouche », « Le divin enfant », « L’éléphant et la mort », « Le grillon et les étourneaux », « L’ermite et le promeneur », « Monsieur Jourdain découvre la lecture », « La fourmi et le robot », « Un banquier bien frileux », « Une baleine trop naïve », « La vipère qui veut gouverner », « Le pays qui a perdu sa langue », « Les vaches vagabondes », « Les loubards », « La grande découverte », « Un aigle aventureux », « Une maladie contagieuse », « Une carte bleue avide », « Un repas de famille », « La limace et l’escargot », « L’arbre et la libellule ». En évitant autant que possible de divulguer des spoilers, on tentera néanmoins un classement des fables en fonction des relations que tissent animaux, végétaux, objets, humains et dieux.

Des animaux anthropomorphisés…

Onze fables prêtent nettement des traits humains à des animaux. Elles sont le plus souvent composées en alexandrins (ou parfois, en simples dodécasyllabes) et/ou en octosyllabes.

« Le loup végétalien[6] » présente un titre d’apparence oxymorique. Mais en fait le parcours de cet animal justifie pleinement son régime alimentaire. La longueur croissante des vers (6, 8, 12 syllabes) à partir de la troisième strophe semble mimer l’évolution de l’animal : bébé, enfant et jeune adulte. L’apologue évoque les questions de l’adoption, du retour à la communauté d’origine, de l’intolérance agressive. Il livre à la fin une morale qui « incite à la prudence » : l’anticonformisme, pour être accepté, doit savoir se faire discret. Côté illustrations, le loup et son alliée (une descendante d’Amalthée) tendent leur museau l’un vers l’autre.

Dans « Le blaireau vaniteux », le thème est plus léger. Des alexandrins pour la plupart relatent l’histoire d’un mustélidé peu subtil, comparé à son ancêtre Grimbert du Roman de Renart. La fable ferrandienne croise avec humour l’écosystème de la forêt et le star-system du cinéma. Sans morale explicite, elle déplore par analogie les émissions de télé-réalité qui accordent leur quart d’heure warholien de gloire à des candidats paressant dans des villas à Ibiza, Miami ou Cancún. Jeunes oisifs qui « par contagion » nourrissent chez certains téléspectateurs l’envie à leur tour d’« écrase[r] l’écran de leur médiocrité ». Mary-des-ailes retient deux animaux symptomatiques de cette célébrité au rabais : un hibou admiratif (qui ne symbolise pas la sagesse[7]) et un blaireau radieux (qui renvoie au sens figuré du substantif).

Toute en octosyllabes rapides, « Une baleine trop naïve » conte la mésaventure tragique d’un cétacé. La fable alerte ainsi sur les risques de manipulation et de mystification encourus par une confiance naïve en les réseaux sociaux. Il faudrait prendre le temps de trier et vérifier les informations au lieu de renchérir sur elles. Pour l’illustration, une baleine à bosse déploie ses nageoires pectorales afin de rejoindre ses congénères et répondre à ce qu’elle croit être leur chant. L’animal est pareil à certains followers s’épuisant à être on call pour des fake news. Ferrand désespère ici de jamais voir finir les « beaux jours de l’ignorance » et revenir la saison de l’esprit critique.

Dans « Un aigle aventureux », le fabuliste met en garde contre le goût du risque inconsidéré et regrette que les mauvaises expériences des uns ne dissuadent jamais d’autres d’essayer (mais comment pourrait-il en être autrement ?). La « leçon » finale en alexandrins est qu’il ne faut pas planer trop haut ni franchir « […] les limites fatales / de multiples défis à nos bornes vitales ». Mais par solidarité pseudonymique avec le rapace, Mary-des-ailes le représente dans toute son envergure, en pleine hubris ascensionnelle.

« Du cheval qui cherchait un asile » traite d’un tout autre sujet : la persistance des crises migratoires en Europe depuis une dizaine d’années, la complexité parfois absurde des formalités administratives à remplir dans le pays d’arrivée, la relative indifférence médiatique face aux populations déplacées que beaucoup de pays rechignent à accueillir. Parmi les vers mêlés l’alexandrin est majoritaire, il donne toute son ampleur à l’espoir et à la détermination du cheval. Les candidats à l’asile sont tous des mammifères confrontés au guichet d’« un requin sourcilleux ». Si la morale n’est pas explicite, en revanche est perceptible la critique de purs « raisonne[ments] » technocratiques face à ces questions mêlant enjeux diplomatiques, politiques, économiques, démographiques, sanitaires et humanitaires. Les illustrations consistent, elles, en trois portraits de migrants stoïques : un dromadaire (possible allégorie des migrants venus d’Afrique du Nord et de la péninsule Arabique), un girafon (probable allégorie des jeunes migrants venus d’Afrique de l’Est) et un cheval (le protagoniste, qui symbolise à lui seul l’Eurasie).

Dans « Les vaches vagabondes », c’est aussi une histoire de populations qui veulent aller voir plus loin si l’herbe est plus verte et qui en sont empêchées. Ici comme dans « Du cheval qui cherchait un asile », sont critiqués en alexandrins[8] les dispositifs des pays de départ et/ou d’arrivée visant à contrôler la liberté de circulation des personnes. L’allusion aux « […] fervents partisans de construire des murs, / pour bloquer l’arrivée de personnes nouvelles » fait probablement écho à l’actuel Président des États-Unis. Le remède protectionniste serait pire que le mal migratoire. Pour preuve, la gravure représente une femelle zébu épanouie, au temps où elle n’était pas parquée. « Les vaches vagabondes » prodigue en fait une leçon inverse à « Un aigle aventureux » : le départ hors de l’aire protégée y est encouragé et non plus déconseillé.

« La vipère qui veut gouverner » est un récit à clés reflétant la situation de la France des années 2010 : le désamour pour les partis politiques traditionnels, les débats faussés sur l’identité nationale, les discours populistes et extrémistes qui promettent un avenir meilleur aux plus vulnérables et aux plus déçus. La fin de la fable est ouverte, avec un octosyllabe qui détonne, comparé aux alexandrins qui le précèdent : « La suite au prochain numéro… ». Ferrand ne va donc pas aussi loin que François Durpaire et Farid Boudjellal avec leur bande dessinée La Présidente. Mais il est cohérent avec la dimension didactique de l’apologue : si son texte est un bon miroir aux électeurs, il n’y aura pas de « suite ». La vipère à la langue bifide de la gravure n’est donc pas assurée de réussir à « frapper à la tête ».

« La limace et l’escargot » raconte en alexandrins une dispute entre deux mollusques. Les « privilèges » ou non de ne pas porter de coquille sont débattus. Mais comme dans « Le loup et le chien » de La Fontaine, il apparaît que tout confort a son revers. La morale finale et amusante nous invite donc à offrir nos inconvénients à qui envie nos avantages et nous cherche noise. Des deux chamailleurs, Mary-des-ailes choisit l’escargot, celui qui a la (mal)chance de porter son toit, par opposition à la limace « sans-logis ».

En vers mêlés, « Le grillon et les étourneaux » relate avec drôlerie une autre querelle d’animaux, égaux en nuisances. La résolution du conflit s’opère grâce à une réalité simple et imparable : les plus petits sont mangés par les plus gros. La morale consiste alors à reconnaître « [l]a vertu du trépas », une antithèse assumée par Ferrand lorsqu’elle s’applique à des enquiquineurs.

Quant à « L’éléphant et la mort », elle propose un échange vif en octosyllabes entre un vieux pachyderme et un jeune singe « main sur les hanches[9] », qui s’opposent sur la manière de se préparer à mourir. Ferrand invite ici à respecter les convictions personnelles susceptibles d’évoluer avec l’âge : foi, agnosticisme ou athéisme, pèlerinage ou sédentarité, fidélité aux ancêtres ou rupture avec la tradition. Les derniers mots de la fable (« s’en fout la mort ! »), qui sonnent comme un pied-de-nez aux « bonimenteurs » en eschatologie, font songer à un nom de coq batailleur dans un film éponyme de Claire Denis sorti en 1990. L’illustration, elle, montre un éléphant en marche, prêt à écraser tout « guide du prêt-à-mourir » qu’on voudrait lui imposer.

Dans « L’arbre et la libellule », un chêne quincentenaire désillusionne vertement une demoiselle bleue qui ne perçoit pas les menaces anthropiques sur les écosystèmes. L’insecte symbolise les humains « […] inconséquents et plein[s] d’indifférence / quant au triste avenir de leurs propres enfants ». Pour faire payer à l’humanité l’extinction de certaines espèces animales et végétales, une invasion programmée de nuisibles et de parasites est promise par le chêne. Or la « revanche » de la faune des forêts et des marais se veut aussi didactique, en amenant l’humanité à changer de comportement. Par la voix de l’arbre vénérable, s’exprime une Mère Nature renseignée sur ce que certains scientifiques nomment l’ère de l’Anthropocène[10]. Le dernier alexandrin de la fable (et dernier du recueil) exhorte à un sursaut collectif : « Soyons tous rassemblés pour éviter le pire ! ». Quant à la gravure, elle représente un arbre au feuillage épars mais au tronc épais. Tronc au centre duquel des marques sur l’écorce forment une sorte d’œil : peut-être un symbole de vigilance sur les actions anthropiques.

…aux humains animalisés

Pierre Ferrand lisant ses fables.  Dodo vole DR

Sept fables mettent en scène des humains en lesquels transparaît une animalité peu enviable. Ces textes sont le plus souvent composés en octosyllabes et en hexasyllabes.

« Triple A » est un récit rapide en octosyllabes, impulsé par un unique hexasyllabe : « Crésus était leur roi. » C’est un blâme virulent des « charognards » de la finance, dans la continuité de la crise mondiale déclenchée par les subprimes (2007-2011). Via la métaphore religieuse, Ferrand exprime sa « rag[e] » et son impuissance sociopolitique face au culte de Mammon pour lequel des grands-prêtres exigent beaucoup trop de sacrifices humains. La dernière strophe au présent de vérité générale suggère que l’acte créateur semble la seule réponse possible aux vautours. Aucune illustration ici, sans doute pour ne pas faire trop d’honneur aux intéressés griffus.

Dans la même veine thématique et la même vivacité octosyllabique, « Un ménage nécessaire » égrène une cascade de dérobades fiscales et d’indélicatesses financières au sein d’une multinationale. La « curée dans les services » animalise l’ensemble des salariés en une bande de chiens braques (voire de cyniques braqueurs) déchaînés sur un gibier mal partagé. Là encore, Mammon a des adeptes, depuis la base jusqu’au sommet de l’échelle hiérarchique. Filant la métaphore scalaire, Ferrand en appelle via la morale finale à un dépoussiérage des mauvaises pratiques « décomplexé[es] ». Pour l’illustration, on retrouve le chimpanzé de la couverture : le bras gauche accroché à une branche et la main droite sur le cœur. Peut-être le primate observe-t-il d’en haut ces pratiques en se promettant d’y « donner un bon coup de balai ». À moins qu’il ne symbolise tout le personnel de la multinationale qui, par mimétisme hiérarchique descendant, a singé la cupidité de ses plus hauts dirigeants… Sachant que le substantif magot désigne, suivant l’étymon hébreu ou germanique, un singe ou un trésor.

Toujours sur le thème de l’argent, « Un banquier bien frileux » livre sa morale dès le début (« L’argent corrompt les mœurs ») et l’illustre par le récit qui suit. Parce qu’il ne prête qu’aux riches et n’accepte de financer les projets ambitieux d’un jeune entrepreneur qu’au prix de frais de dossier exorbitants, le banquier est qualifié de « verrat grassouillet ». Les hexasyllabes narrent la mésaventure de l’entrepreneur tandis que les rares alexandrins décrivent « l’embonpoint » du banquier et rapportent ses arguments les plus éhontés. La gravure, elle, montre un suidé dodu et circonspect, le groin tendu vers un interlocuteur (invisible) qui ne lui paraît pas sentir le retour sur investissement rapide.

Fable toute en hexasyllabes, « L’ermite et le promeneur » confronte deux modes de vie. D’un côté, la solitude, la frugalité, la méditation, la communion avec l’environnement naturel. De l’autre, la multitude, la surconsommation, la dépendance à internet, l’impudeur 2.0. La morale implicite met en garde contre le grégarisme technophile des « moutons de Panurge ». L’illustratrice conforte le fabuliste : son bélier (ou sa brebis[11]) hiératique a le regard hébété, un peu comme le sont certains humains devant leur écran d’ordinateur ou leur tablette. Cette fable est complémentaire de « L’éléphant et la mort » : dans les deux récits, l’un des personnages défend un choix de vie ou de vieillesse, face à un autre que cela dérange fort.

Dans « Les loubards », Ferrand fustige la bêtise et la violence des « casseur[s] » qui vandalisent l’espace public. Les octosyllabes véhiculent le blâme, à l’exception d’un ennéasyllabe (« Désœuvrement et fainéantise ») qui explique mais n’excuse pas le comportement des protagonistes. L’auteur fait sans doute référence aux Black blocs qui, se réclamant de l’anticapitalisme, s’incrustent dans les mouvements sociaux de protestation tels les Gilets Jaunes pour dégrader boutiques, agences et mobilier urbain. En filant la métaphore de la maladie (« canc[er] », « gangrèn[e] », « épidémie »), le fabuliste conclut en regrettant qu’il soit « trop tard » pour la prophylaxie et qu’il ne reste désormais que la « répression ». Par ailleurs, il refuse d’animaliser ces humains « [s]ans ambition autre que nuire ». Il évoque bien la mouche stupide, le goupil menteur, le loup cruel, le lion furieux, le sanglier brutal, mais précise que ces animaux ne sont pas « à la hauteur » analogique des voyous. Cela explique peut-être que l’illustratrice n’ait pas proposé d’animal emblématique. Pourtant le mot loubard (très connoté eighties) fait songer à deux canidés, si l’on se souvient de la chanson éponyme de Léo Ferré : « À moitié loups et chiens bâtards / De terrain vague en H.L.M / V’là les loubards, c’est pas la crème / Ça naît, ça frim’, ça “bande à partˮ… / […] Et dans les p’tits bals populaires / Y’a du baston gratuit pour tous !… / Pour eux, zéro la politique / (Le droit d’vot’ c’est pour les jobards) / Quand on leur caus’ de République / Ou ça les gonfle ou ils se marr’nt… / Ça leur dit rien Marx ou Mao / […] / C’qu’ils rêv’nt de voir, c’est l’grand chaos ![12] ».

Également en octosyllabes, « Une maladie contagieuse » reprend la métaphore nosographique pour cette fois dénoncer la « rage » des rumeurs contre laquelle aucun vaccin n’immunise. Un village accuse injustement un boucher innocent et son chien sain des méfaits d’un renard enragé. Face à la « bêtise » et à la « fureur » des « gens moyens » devenus méchants goupils, l’auteur est fataliste quant au sort de leurs victimes. Les boucs émissaires sont allégorisés par un chien[13] assis qui tourne le dos, comme pour afficher sa désapprobation de l’aveuglement collectif.

L’humanité moyenne est aussi la protagoniste d’« Un repas de famille ». En vers mêlés (où domine l’alexandrin) y est relatée la dévoration de pizzas par des parents et leurs enfants, qui regardent en même temps les « flots d’hémoglobine » déversés par le journal télévisé du soir. Ferrand ne blâme pas ces téléspectateurs ordinaires mais tente de secouer l’« […] indifférence / sous les effets malins de notre accoutumance ». Mary-des-ailes grave, elle, un criquet repu, pour renforcer l’animalisation de la famille dont « […] [l]es mandibules / […] s’activaient bon train sur ce repas copieux ».

Mary-des-ailes (Sophie Bazin) et Pierre Ferrand à la médiathèque de Saint-Pierre-en-Auge, le 21 décembre 2019.  Dodo vole DR

… aux humains végétalisés

Et si le végétal, par sa cruauté justifiée ou sa beauté formelle, pouvait être un paradigme d’action pour l’humain ? Telle semble être la leçon de deux fables, la première en octosyllabes, la seconde en alexandrins.

« La plante et la mouche » compare différentiellement le piège semi-actif de certaines plantes carnivores et les barbaries perpétrées par les humains. Ferrand a l’air résigné quant à la cruauté gratuite et au détournement terroriste de(s) Dieu(x). La fin du texte — qui fait songer à la parole christique Nemo bonus nisi solus Deus[14]contraste avec le choix de Mary-des-ailes de graver une mouche, encore vivante et insouciante.

Mary-des-ailes (Sophie Bazin) et les dernières
parutions de la maison Dodo vole.  Dodo vole DR

« Le pays qui a perdu sa langue » narre la vie d’une femme jadis écoutée, respectée, admirée mais qui finit complexée, trahie et empoisonnée. Le trèfle à trois feuilles qui sert d’illustration renverrait à l’éloquence passée du personnage : « Son charme lui venait d’un souci du bien dire, / riche de plein de mots à la forme fleurie ». Ferrand paraît affligé de la perte d’influence de la francophonie dans le monde et de la facilité langagière dans les médias. Mais également de la banalisation du franglais et de l’appauvrissement syntaxique par le recours au « langage SMS », censés projeter askip une image de soi cool et aware. La conjonction de ces facteurs aurait provoqué la « mor[t] » de la langue française, suite à son déclin dans les domaines diplomatique[15], journalistique et littéraire. Bien sûr, l’auteur ici « […] mani[e] l’outrance / pour réveiller la réflexion[16] ». Sa fable prouve que la langue est vivante et dynamique. N’oublions pas que le français ne cesse, à coups d’emprunts, de déformations, de néologismes, d’arbitraires aussi parfois, d’évoluer depuis la fin du IXe siècle où il s’est affirmé dans la proximité du latin. Comme le souligne l’anthropologue Jean-Loup Amselle, « [u]ne langue est ouverture à l’autre, appel à l’autre, elle n’existe que dans son rapport à l’ensemble des langues et des sociétés proches ou éloignées qui font sens pour elle[17] ». Et si le trèfle à trois feuilles figurait un as ? Auquel cas la langue française aurait encore une carte à jouer dans la bataille d’influences et d’interactions avec l’anglais, l’espagnol ou le chinois. Il semble en tout cas que ce végétal soit positif dans l’univers graphique de Mary-des-ailes puisqu’on le retrouve dessiné (dans un autre album[18] récent) entre un agneau chétif et sa mère affectueuse.

…aux humains divinisés

Trois fables en octosyllabes[19] hissent certains humains au rang de divinités, avant naturellement de les faire redescendre parmi nous.

Dans « Le divin enfant », Ferrand file la métaphore cocasse de la Sainte Famille et retrace le parcours « tyran[nique] » d’un rejeton, à la maison et à l’école. Parcours « sans même la moindre fessée » administrée au « doux jésus » dont les caprices seraient signes de précocité intellectuelle. Pour solution au « long calvaire » des parents laxistes, l’auteur préconise, avec une outrance ironique, leur renoncement à procréer ! De fait, le « petit ange » est privé d’illustration. On imagine que la loi française de juillet 2019 sur les violences éducatives ordinaires — loi dite « anti-fessée » — dut passablement énerver Ferrand. Réciproquement, son apologue agacera les héritiers de Françoise Dolto, même s’il relate des réalités sur lesquelles des psychologues tel Didier Pleux[20] ont déjà alerté. La bienveillance ne dispense pas d’une nécessaire asymétrie dans la famille, sinon l’enfant peut se perdre dans l’illusion de sa toute-puissance. Ayant longtemps travaillé en milieu éducatif et scolaire, Ferrand a dû croiser nombre de ces parents aimants mais un peu perdus.

« Monsieur Jourdain découvre la lecture » est un pamphlet contre les mauvais « génies » de l’instruction qui, depuis leurs empyrées ministériels, font « mour[ir] idiots » les élèves actuels. Ferrand choisit l’hyperbole pour dénoncer les incompréhensions méthodologiques et les instrumentalisations politiques relatives à l’apprentissage du décodage chez l’enfant. On se souvient entre autres des positions très critiques d’enseignants tels Marc Le Bris ou Jean-Paul Brighelli, qui avaient à leur façon décrypté le désastre scolaire français dans Et vos enfants ne sauront pas lire ni compter…(2004), La Fabrique du crétin (2005) et Tableau noir (2014). L’illustratrice choisit, pour sa part, de graver une plume d’oie. Verticale mais dépourvue d’encrier, l’objet symbolise peut-être la recrudescence de jeunes en grande difficulté à l’écrit avec leur langue maternelle. Cette fable a en tout cas un lien avec celle intitulée « Le pays qui a perdu sa langue ».

Toujours rattaché au thème des experts faillibles mais dépourvu d’illustration, tel est l’apologue au titre antiphrastique : « La grande découverte ». C’est l’histoire plaisante d’un vieil égyptologue tellement obnubilé par les pharaons qu’il prend une notice de chaudière pour un papyrus indiquant l’emplacement d’une tombe royale. Via les isotopies lexicales de la mort et de la résurrection, le savant passe du statut de Champollion « ressuscit[é] » à « pauvre larron » placé à la droite de Jésus. La morale finale est « que le progrès quoi qu’on en dise / ne marche pas tant à grands pas ! ». On peut se demander si Ferrand ne moque pas aussi ces notices d’équipement électroménager où les schémas très techniques et les rares instructions mal traduites en français en deviennent abscons.

…aux humains réifiés

Enfin, deux apologues ravalent l’humain au niveau de certains objets dangereux, censés faciliter son existence. Pour le fabuliste, avancées de la technologie et sens de la mesure ne vont pas, hélas, de pair.

Toute en octosyllabes, « Une carte bleue avide » enchaîne les hypallages et brosse indirectement le portrait d’un consommateur incapable de résister aux promotions alléchantes et aux offres de crédit. La morale finale exhorte les faibles à ne plus acheter de « superflu » et surtout elle morigène les « boniment[eurs] » qui exploitent la « détresse » des gagne-petit. Ferrand a la même « soif d’idéal[21] » qu’Alain Souchon dans « Foule sentimentale » : « Aïe, on nous fait croire / Que le bonheur c’est d’avoir / De l’avoir plein nos armoires ».

En vers mêlés, « La fourmi et le robot » s’alarme, elle, de la propension humaine à arpenter, inspecter, répertorier et exploiter les lieux sans égard pour la faune résidente. « [S]cience » rime avec « inconscience » et donc ruine de l’âme, s’attriste l’insecte qui semble avoir lu la lettre de Gargantua à Pantagruel[22]. Une telle hubris mènerait à l’autodestruction car les « progrès » scientifiques ne sont guère portés par une solidarité inter-espèces. Le robot débite un discours tout fait qui consterne la fourmi. La dernière strophe en alexandrins[23] déploie la morale qui invite à ne plus « offense[r] les lois de la vie ». Cette fable n’a pas d’illustration mais elle pourrait reprendre celle de « L’arbre et la libellule », les deux textes partageant la même inquiétude révoltée.

Conclusion

On l’aura compris : à travers les vingt-cinq fables et la vingtaine d’illustrations à la pointe sèche, c’est le portrait de notre « monde de fous[24] » et, en creux, celui du duo d’artistes qui sont brossés.

Ferrand jette une lumière crue sur notre monde de disparités sociales, de scandales financiers, de circulations entravées, de frontières mortifères, d’écosystèmes moribonds, d’ignorances crasses, de lâches conformismes. Toutefois les animaux, végétaux et objets agissent ici comme des filtres qui atténuent la violence des rayons.

Dans notre monde soufflent aussi des brises de créativité, de révolte et d’espoir. Pour exemples, la finesse veloutée des gravures de Mary-des-ailes qui ne sont jamais à charge[25] pour les animaux anthropomorphisés, la témérité de Pierre Ferrand qui s’est imposé des contraintes métriques et rimiques pour écrire ses premières fables, le choix même de ce genre littéraire qui veut instruire par le plaisir partagé du récit, sans oublier la maison d’édition Dodo vole qui excelle particulièrement dans sa collection « Duo Duo ». Après lecture du recueil, et sans effacer ce que ce début de troisième millénaire a de détestable, l’on pourrait reprendre la formule d’Albert Camus et se dire qu’« il y a dans les hommes[26] plus de choses à admirer que de choses à mépriser[27] ».

Séance de dédicaces de Pierre Ferrand.  Dodo vole DR

Bibliowebographie

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Caussimon Jean-Roger et Ferré Léo, « Les Loubards », Les Loubards, 1985, en ligne. URL : https://leo-ferre.com/les-loubards#

Dandrey Patrick, La Fabrique des Fables, Paris, Klincksieck, 2010.

Devi Ananda et Mary-des-ailes, Les Promenades de Timothée. Promne promne ek Timothée, La Réunion, Dodo Vole, coll. Duo Duo, 2019.

Ésope, Fables [Αἰσώπου μῦθοι], traduites du grec par Émile Chambry, Paris, Belles-Lettres, coll. Budé, 2002, en ligne. URL : https://fr.wikisource.org/wiki/Fables_d%E2%80%99%C3%89sope_(trad._Chambry,_1927)

Ferrand Pierre et Mary-des-ailes, Le Loup végétalien et autres fables contemporaines, La Réunion, Dodo Vole, coll. Duo Duo, 2019.

La Fontaine (de) Jean, Fables [1668], Paris, Bernardin-Bechet, 1874, en ligne. URL : https://fr.wikisource.org/wiki/Fables_de_La_Fontaine/%C3%A9dition_1874

Le Bris Marc, Et vos enfants ne sauront pas lire ni compter…, Paris, Stock, 2004.

Phèdre, Fables [Phaedri Augusti Liberti Fabulae Æsopiae], traduites du latin par Alice Brenot, Paris, Belles-Lettres, coll. Budé, 1989.

Pleux Didier, De l’enfant roi à l’enfant tyran [2002], Paris, Odile Jacob, coll. Poche, 2006.

Rabelais François, Pantagruel [1532], chapitre VIII, Paris, Marty-Laveaux, 1868, en ligne. URL : https://fr.wikisource.org/wiki/Pantagruel/%C3%89dition_Marty-Laveaux,_1868

Souchon Alain, « Foule sentimentale », C’est déjà ça, 1993, en ligne. URL : https://www.youtube.com/watch?v=V_SNDGwwGFM

Vigny (de) Alfred, « La Mort du loup », Les Destinées, Paris, Lévy frères, 1864, p.95-101, en ligne. URL : https://fr.wikisource.org/wiki/Les_Destin%C3%A9es_(recueil)/La_Mort_du_loup

Notes


[1] D’ailleurs récemment traduit en shimaore par Nassur Attoumani.

[2] Pierre Ferrand et Mary-des-ailes, Le Loup végétalien et autres fables contemporaines, La Réunion, Dodo Vole, coll. Duo Duo, 2019. Le livre n’est pas paginé.

[3] Voir Alfred de Vigny, « La Mort du loup », Les Destinées, Paris, Lévy frères, 1864, p.95-101.

[4] En écho à La Fontaine qui, lui, s’était fendu d’une épître au Dauphin et d’une préface.

[5] Réseau d’aides spécialisées aux élèves en difficulté.

[6] On recense beaucoup de fables intitulées « Le loup végétarien ». Ici, l’adjectif est différent. Contrairement au régime végétarien qui exclut la consommation de viande mais admet généralement celle d’œufs ou de lait, le régime végétalien n’admet aucun produit d’origine animale (viande, lait, œufs, miel).

[7] Dans un précédent album de Mary-des-ailes, on trouve ce hibou sur l’épaule gauche d’une vieille dame qui se dit (avec humour ?) vendeuse de jouets et mangeuse d’enfants : voir Ananda Devi et Mary-des-ailes, Les Promenades de Timothée, La Réunion, Dodo Vole, coll. Duo Duo, 2019. Le livre n’est pas paginé.

[8] La fable est entièrement composée d’alexandrins, à l’exception d’un dodécasyllabe.

[9] Seul tétrasyllabe de la fable, significatif de l’effronterie du singe.

[10] Étymologiquement, « l’âge de l’Humain ». C’est-à-dire une ère géologique lors de laquelle l’humain a une telle influence sur la biosphère qu’il en devient l’acteur central. Succédant à l’Holocène du Quaternaire, cette nouvelle ère, sujet à débats depuis 1995, aurait débuté à la révolution industrielle des années 1850.

[11] Dans Les Promenades de Timothée, livre illustré en couleurs, la brebis aimante et son agneau essoufflé sont au contraire touchants.

[12] Léo Ferré, « Les Loubards », album Les Loubards, 1985.

[13] Il ressemble un peu au chien misanthrope rencontré par Timothée, avec cette différence que dans l’autre album, le chien tourne un peu la tête vers le garçonnet (voir Les Promenades de Timothée).

[14] « Il n’y a de bon que Dieu seul » : Marc, X, 18 et Luc,XVIII, 19.

[15] Historiquement, le français a été la langue diplomatique des grands traités internationaux de 1714 à 1919.

[16] « Prologue », Le Loup végétalien et autres fables contemporaines.

[17] Jean-Loup Amselle, Branchements. Anthropologie de l’universalité des cultures [2001], Paris, Flammarion, coll. Champs Essais, 2005, p.43.

[18] Les Promenades de Timothée.

[19] « Monsieur Jourdain découvre la lecture » est toutefois en vers mêlés, avec notamment quelques alexandrins.

[20] Didier Pleux, De l’enfant roi à l’enfant tyran [2002], Paris, Odile Jacob, coll. Poche, 2006.

[21] Alain Souchon, « Foule sentimentale », album C’est déjà ça, 1993.

[22] Voir François Rabelais, Pantagruel [1532], chapitre VIII, Paris, Marty-Laveaux, 1868, en ligne. URL : https://fr.wikisource.org/wiki/Pantagruel/%C3%89dition_Marty-Laveaux,_1868

[23] Avec toutefois un dodécasyllabe.

[24] « Le loup végétalien », Le Loup végétalien et autres fables contemporaines.

[25] Le blaireau satisfait, le mouton béat, le verrat dodu ou l’aigle inconscient suscitent plus l’indulgence ou la sympathie que le mépris.

[26] Au sens général d’humains.

[27] Albert Camus, La Peste [1947], Œuvres complètes II, Paris, Gallimard, coll. Bibliothèque de la Pléiade, 2006, p.248.

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