Naître ici, une oeuvre qui vous poursuit après l'avoir refermé

Par MORGANE LE MEUR

            Naître ici, le recueil de Nassuf Djailani invite à la lecture et à la réflexion dès la première de couverture. Ce titre qui s’écoute autant qu’il se lit, s’impose aux lecteurs comme une évidence. Ces lettres bleues semblent danser sur ce fond rayé rouge. « Naître ici » symbolise la vie et l’ancrage dans un lieu si important. Le choix de l’adverbe ici laisse entrevoir la connivence que l’auteur souhaite instaurer avec ses lecteurs. Ils partagent les mêmes repères. Ce titre a presque une valeur de pacte autobiographique à lui seul. Nassuf Djailani propose un instant de voyager dans cet univers, de prendre le temps de réfléchir à ce qui nous unit tant à notre terre maternelle.

            Le lecteur circule au sein de l’œuvre comme un marcheur explore la terre qu’il foule. Il cherche, il réagit, il questionne. Nous le comprenons à la page 18 :

« Tes pourquoi viennent par rafales

car les gens courent

courir t’a toujours semblé absurde

et tu as bien raison

ils pourraient marcher tranquilles

comme tout le monde

le marché déploie tant de choses à voir

à humer, à toucher, à goûter »

            Ce recueil est une suite d’interrogations que l’auteur soumet à ses lecteurs. Il y a notamment ce poème page 21 qui présente la problématique des écrans et de la transmission des informations. Comment ne pas réagir et interroger notre propre pratique ? Moi non plus « je ne l’allume plus ». Moi aussi je veux réfléchir différemment. Moi aussi je veux questionner le monde grâce à la littérature.  C’est pour cette raison que l’adresse à Lyonel Trouillot et ce poème qui invite à

« Prendre la parole

avec la mémoire

des vaincus

vain espoir d’une littérature

noyée dans l’océan

du nombril »

nous touche tellement. La littérature est un pourvoyeur de sens. Elle accompagne l’Histoire pour la révéler comme pour la dénoncer. C’est pourquoi nous pouvons prendre un instant pour entrer en dialogue avec l’auteur comme il nous propose de le faire à la page 27 « s ‘asseoir et écouter ».

            Et puis, il y a ces blancs dans la mise en page, ces quatrains qui occupent le haut de la page et en-dessous desquels nous aurions envie de dessiner, d’écrire nos propres mots, de poser sur la feuille les couleurs et les formes qui nous agitent à la lecture de celui-ci :

« Étoile de citron vert

en contraste avec le tas de rouge des piments

toile criarde le long des rues

qui serpentent à vue d’œil »

REPORTAGE DE FRANCE O RÉALISÉ PAR CHRISTIAN TORTEL,
JEAN-LOUIS KEREK ET SÉBASTIEN PATIENT DANS LE CADRE DU FESTIVAL INTERNATIONAL DE POÉSIE VOIX VIVE À SÈTE EN 2019

            Nous avons également particulièrement aimé ce poème Ban’comor si doux et si violent qui présente à merveille les contrastes entre la douceur des enfants et leur méchanceté innocente. Il s’ouvre sur «  Un matin calme » et pourtant il propose le champ lexical de la violence et particulièrement de la violence physique. Ce sont des dents qui « mordent ». Pourtant ce ne sont que des mots « qui vous cisaillent l’intérieur de ce vous-même ». Mais les mots font aussi mal que les coups. Ce poème scande avec brio la nécessité de lutter contre toutes les formes de discrimination.

             Ensuite, nous voulions mettre en avant tous les topos construits dans l’œuvre et qui nous renvoient à l’essai de Fanon Peau noire, masque blanc. Le poème présent à la page 112 résume notre propos avec ces femmes qui adoptent des critères de beauté « qu’ils peinent à obtenir / sans toute cette merde qu’ils s’appliquent »

            Pour conclure, il y a cette dernière proposition « Quand tu refermeras ce livre » qui ouvre la voie à l’après lecture. Mais comment refermer ce livre alors qu’on ne cesse d’y revenir pour découvrir d’autres sens. Naître ici  fait partie de ces œuvres auxquelles on revient sans cesse parce qu’elle explore tellement, qu’une lecture ne suffit pas. Ce recueil est un partenaire de voyage qui nous questionne sur notre propre identité et sur notre façon d’être au monde.

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