En refermant Rouge impératrice, on se surprend à rêver à un monde, à une langue à construire

Léonora Miano surprend avec cette grande histoire d’amour sur fond de fable politique.
(Marguerite Bornhauser pour Les Inrockuptibles)

« L’alliance qui gouvernait le Katiopa unifié,

était emmenée par une caste de traditionalistes éclairés.

Ils avaient eu l’intelligence de ne pas congédier tout apport allogène,

d’adapter au mode de vie actuel les pratiques anciennes

qu’ils avaient conservées ou revitalisées. »

C’est sur cet idéal que s’ouvre Rouge Impératrice, au risque de rebuter quelques instants le lecteur sceptique. Mais ne nous y trompons pas, si Léonora Miano nous accueille avec un tel optimisme, il n’a rien de naïf. Le sujet est grave, les violences sous-jacentes et la complexité politique émaillée de failles. L’intrigue de Rouge Impératrice débute dans un peu plus d’un siècle lors des festivités de San kura 6361. Le Continent s’est délesté du nom Afrique qui lui avait été imposé par ceux qui l’avaient possédé et violenté. Ce Katiopia quasi unifié et autarcique est terre d’humanité : on y est odieux, on y est abject, on y est glorieux, on y est magnifique. Léonora Miano s’inscrit en cela dans la tradition des grandes utopies littéraires dont le mécanisme consiste à vérifier la pertinence d’idées émergentes en les mettant en œuvre au sein d’une fiction. Le personnage d’Ilunga est le chef d’Etat pacifiste et éclairé de ce système politique fédéraliste. Il a contribué à libérer le Continent de ceux de Pongo, l’ancienne Europe, dont subsistent encore quelques descendants des français, nommés Fulasi. Dans ce projet politique en construction des tensions subsistent. L’arrivée de Boya, la femme rouge, spécialiste des peuples de la marge dont Ilunga tombe amoureux, va cristalliser ces tensions entre deux visions du projet panafricain : Faut-il fonder une alliance sur des raisons objectives d’être ensemble, ou la fonder sur des raisons identitaires et raciales quitte à manier les mêmes armes que les anciens peuples oppresseurs ? Le thème central de Rouge impératrice n’est donc pas la place des réfugiés descendants des français dans ce projet politique. L’utopie a justement ce pouvoir-là : Placé à la marge par les bouleversement de l’histoire, ce peuple défait ne peut plus nuire :

Bien que le respect dû aux humains leur soit d’emblée accordé, les Sinistrés ne valaient pas pour eux mêmes, mais pour ce qu’ils disaient de l’être profond de Katiopia. D’ailleurs, il ne s’agissait pas uniquement de cette communauté fulasi dont le repli sur elle-même frisait la caricature et ne méritait pas que l’on s’y attarde. La question de fond qu’illustraient à gros traits les sinistrés, se rapportait à la relation que l’on entretiendrait avec Pongo. Pour être plus précise, Mampuya ajouta qu’elle faisait référence, non pas à cet autre continent situé tout près de Katiopa, mais à une région de l’être Katiopien. Plus on brutalisait les étrangers, plus on affirmait sa fragilité devant le passé qui avait mis les peuples en relation.

L’utopie est finement ciselée, complexe. Mais une fois cela acté, Léonora Miano dépose à terre les arguments et raisonnements pour transporter le lecteur dans une fresque romanesque vertigineuse et poétique, démontrant le bien fondé de cette utopie de l’effacement par deux histoires d’amour magnifiques : celle d’Ilunga et Boya et celle de l’auteure pour la langue.

Rouge impératrice est une formidable histoire d’amour et on l’acceptera comme telle parce qu’elle est une mise en abyme de l’utopie politique : un homme et une femme entrent en relation en tant qu’êtres entiers, n’exigeant rien de l’autre, n’attendant pas d’être complété. Le passé est pris pour ce qu’il est, tout autant une fondation qu’un élément à éloigner de la relation nouvelle à construire. Il y a là un apprentissage nécessaire. Avec humilité, les personnages ressentent les forces créées par leur interaction, y résistent puis font bouger leurs démarcations.

 Il n’y eut dans leur échange aucune animosité. Simplement, de part et d’autre une appétence pour la découverte d’un être singulier. Peut-être était-ce le besoin de nommer le magnétisme émanant de leurs présences conjuguées. Ils produisaient ensemble une énergie peu commune, la constataient sans savoir encore à quelles fins la destiner. Il arrivait que l’on se trompe à ce propos, que l’on voie des amants là où étaient des frères, des époux là où passaient des géniteurs. Les âmes-sœurs étaient de plusieurs sortes, longue la liste des éventuelles méprises, les conséquences de ces malentendus toujours douloureuses. […] Lorsqu’ils se séparèrent, l’homme dit : Tu sens cette force, n’est-ce pas ? Elle n’est pas entre nous. C’est nous

Dans ce monde en quête de tous les équilibres, la puissance féminine s’épanouit vers l’avenir en appui sur une sororité ancestrale. L’amoureuse est en cela impériale, pas de surpuissance outrancière, pas de déséquilibre entre les sexes. La femme se donne car c’est ainsi qu’elle aime. Ignorant serait l’homme qui ne comprendrait pas qu’elle s’appartient toujours et qu’elle pourrait disparaître. Le lecteur suit le couple dans un univers culturel et linguistique qui s’est débarrassé du filtre occidental tout comme le Katiopia unifié s’est libéré de ses entraves post coloniales. Nous sommes là dans un monde où la spiritualité n’est pas chrétienne, ou la psychologie, le cartésianisme n’ont pas lieu de citer. C’est la métaphysique qui est au cœur de ce roman. Les êtres se construisent et se reconnaissent dans le monde physique et dans le monde spirituel. Dans une sorte de transe, les personnages initiés se lient et se découvrent sous le regard vigilant des ancêtres.

Boya et Ilunga cheminaient le long d’une allée de terre rouge. Le ciel au-dessus de leur tête semblait un orage immobile. L’homme rappela qu’ils devaient se hâter. Il ne craignait rien, mais la position dans laquelle leurs corps avaient été abandonnés ne lui semblait pas la plus heureuse. Tu devrais maîtriser un peu mieux le processus. Elle apprenait vite te bien, mais se souciait peu de leur sécurité […] La femme rouge balaya ces remarques d’un geste nonchalant, la main dessinant mollement un arc dans l’air comme pour chasser, sans même le regarder, un insecte inopportun. Ilunga n’en prit pas ombrage. C’était ainsi quand ils pénétraient dans cet espace dont elle n’avait longtemps perçu que les contours le devinant à travers ses rêves et intuitions. Aussitôt qu’elle s’y aventurait, le milieu l’a happait. Seul le fait d’avoir quitté son corps la préservait de la transe, lui permettant de garder une pleine conscience de ce qu’elle vivait.

La langue devient elle-même le vecteur de ces deux espaces. Des répliques en italiques émaillent le récit du narrateur et s’y entremêlent. L’écriture de Léonora Miano semble celle du monde des esprits. Les paroles des personnages se libèrent de la mise en page classique. Pas de verbes de paroles, la ponctuation s’efface. Les esprits et les mots sont là qui communiquent, libérés de leurs corps physiques. Enrichie de mots empruntés au Douala, la langue française quitte ses oripeaux nationalistes et impérialistes pour se faire langue monde, en construction perpétuelle. La langue que le colonisateur a voulu répandre comme arme de possession de l’autre lui a échappé. Que de toutes ces laideurs naisse au moins la beauté d’une langue qui, détachée de toute gangue nationale, appartient à celui ou celle qui l’invoque et à celui ou celle qui la reçoit. La revoilà vierge, elle n’est plus violée par les peuples pris du délire de possession.

Ilunga avait oublié que le vieux Ntambwe, qui les avaient recrutés Kabeya et lui, s’extasiait plus qu’à son tour sur la beauté qu’avait su arracher les colonisés d’autrefois au langage imposé par les envahisseurs. De cette période, ils avaient abhorré la violence, lui résistant en capturant le moindre éclat se présentant à eux. Alors, ils avaient serti leur malheur de ces joyaux tirés de la boue, convaincus que l’ensauvagement prendrait fin, que les humains se retrouveraient, se reconnaîtraient un matin. On se réveillerait désireux de vivre plus que de se venger, ce serait cela la revanche.[…] A force d’en écouter la musique, Kabeya et lui s’étaient laissés habiter par [cette langue], l’associant plus aux conquêtes poétiques d’écrivains katiopiens qu’à la démence prédatrices des pourvoyeurs de civilisation. La langue comme la terre ne se possédait pas. Elle s’appartenait, ne se donnait que selon son bon vouloir. Ilunga n’avait plus écrit le fulasi depuis ces années-là, il désirait le faire à présent. Coucher sur le papier une brassée de mots pour Boya, lui offrir quelques lignes d’une de ces poésies d’autrefois.

La femme, l’homme, les peuples, la langue. Chaque élément semble être la mise en abyme de l’autre dans sa propre liberté, sa manière de s’appartenir. A la fin de son roman, Léonora Miano laisse ses personnages et l’avenir de Katiopia en suspens. Alors le lecteur, encore sceptique et pessimiste il y a 600 pages de cela, referme Rouge Impératrice et se surprend à rêver à un monde et à une langue à construire, pour préparer San kura 6361.

Magali Dussillos

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