Audur Ava Olafsdottir donne voix à celles qui se retiennent, saluée par le Médicis étranger 2019

Une parole blanche. Dans Miss Islande, les choses sont nommées simplement, « comme taillées dans le marbre ». L’écriture lisse et limpide donne au texte la clarté particulière d’un jour polaire sans fin. C’est un paysage d’Islande : sous l’apparence placide quelque chose est là qui murmure.

« Une gangue de glace recouvre les prés. Les chevaux n’ont presque rien à manger. Les giboulées de neige gèlent les champs. Pourtant le chuchotement des ruisseaux résonne partout dans la vallée. Et toute la journée, le lit de la rivière a entonné un murmure funèbre. »

Audur Ava Olafsdottir attache de l’importance à ce que le lecteur va mettre entre les mots, son imagination, son expérience. Elle le rend créateur. C’est ce que permet le personnage de l’écrivaine dans Miss Islande : Son père a donné pour prénom à Hekla le nom d’un volcan en sommeil et, dans sa quête d’écriture, cette jeune poétesse entraîne ses proches vers leur part de créativité. Cela ne sera pas chose aisée, car dans cette société des années 60, la jeune épouse passionnée, l’ami homosexuel et la femme écrivain sont tenus d’avancer masqués. La jeune femme de 21 ans décide  alors de s’émanciper afin d’organiser sa vie autour de sa nécessité d’écrire. Le temps se compte en lignes d’écriture : combien de temps va-t-elle pouvoir écrire entre deux journées de travail, combien de lignes non rédigées à cause d’une nuit d’amour ?

« Blotti dans sa couette en duvet de canard, le poète ignore tout du phoque qui se débat dans ma tête, il tend les bras vers moi, je le laisse faire et je cesse de m’accrocher aux mots, demain matin ils auront disparu, j’aurai perdu mes phrases. Chaque nuit, j’en perds quatre. »

L’écriture d’Audur Ava Olafsdottir est donc à l’image de son personnage principal. En effet, cette parole blanche, limpide, objective et qui tait les sentiments, n’est-elle pas aussi celle des femmes, trop habituées à ce qu’on leur demande de s’exprimer tout en attendant d’elles qu’elles se taisent ? Comment libérer leur parole lorsqu’elles sont tenues de ne dire les faits que de façon pragmatique, de ne parler de soi que pour dire leur joie ?

Les personnages des romans de Audur Ava Olafsdottir ont toujours un handicap : une surdité dans l’Embellie, une marche impossible sans béquille dans le Rouge vif de la rhubarbe. Dans Miss Islande, ce sont les femmes qui sont comme frappées par un handicap, celui du langage. C’est d’abord la mère d’Hekla, adorée, mais qu’on prive du droit de choisir le nom de son enfant ; C’est la mère du personnage du Poète, incapable de terminer une phrase, sans être complétée par une parole masculine, et c’est surtout celle d’Isey, meilleure amie d’Hekla dont la parole s’autodétruit, chacune de ses phrases étant la négation de la suivante.

« Je n’imaginais pas à quel point c’était merveilleux d’être mère. Avoir un enfant est ce qui m’est arrivé  de plus beau. Je suis tellement heureuse. Je ne manque absolument de rien. Tes lettres m’ont maintenue en vie. Je me sens tellement seule. Tu sais, j’ai parfois l’impression d’être une mauvaise mère. »

La parole se libère en notes cristallines, dans la confidence à l’amie, au compagnon homosexuel, mais jamais à l’homme aimé trop occupé à tirer le rideau, pour cacher la femme à l’intérieur de la zone intime loin de la rue émancipatrice. L’optimisme de Audur Ava Olafsdottir nous cueille là : la parole des femmes est belle lorsqu’elle ose s’échapper lors d’instants de crise et c’est peut-être dans la voix empêchée du personnage d’Isey que se lisent les passages les plus poétiques du roman.

Magali Dussillos

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