La Creuse : Paysages et Paysans (à propos de Un soleil en exil, de Jean-François Samlong).

Entretien avec Jean-François Samlong qui revient sur son personnage principal prénommé HEVA dans son dernier roman Un soleil en exil (éditions Gallimard)

Par Halima Grimal

Le dernier roman de Jean-François Samlong, « Un Soleil en Exil », nous plonge dans une bien cruelle vérité historique : la décision unilatérale de faire de la migration forcée un pôle d’évitement face à la pauvreté et une ressource vive de repeuplement. Dès 1963, au prétexte que « sortir de {son] île est un enrichissement », environ deux mille quinze mineurs ont été enlevés à leurs familles et « emportés » par un tourbillon migratoire solidement orchestré depuis la France métropolitaine.

C’est au matin du 6 novembre 1970  qu’Héva Lebihan, voix d’un exposé objectif des faits et narratrice d’un récit poignant en tant que victime de l’arbitraire d’un pouvoir décisionnaire, débarque à Orly en compagnie de ses deux frères ; tous trois font partie des contingents de jeunes transplantés depuis leur île natale, La Réunion, afin d’aider au développement de régions sinistrées. Et c’est la Creuse qui a accueilli le plus gros flux migratoire. Guéret se présente dès lors comme la « plaque tournante » d’un trafic d’enfants arrachés à leur terre ancestrale et jetés dans l’Inconnu d’un département censé les accueillir mais qui offrira une toute autre réalité peu apte à les guérir de leur déracinement.

            Le roman « Un Soleil en Exil » restitue un fait politique avéré et s’ancre dans une « histoire » personnelle ; Héva est un personnage douloureux qui, entrant dans la mouvance des revendications  et se joignant au concert des dénonciations, déferlante de plaintes et de mises en accusation, décide en 2014 d’exprimer son ressenti d’adolescente implantée par la contrainte dans le département de la Creuse : la protagoniste tente de traquer, au plus près de son expérience, les sensations, les émotions et les bouleversements qui l’animent. Elle est le pivot narratif nécessaire pour que ce ne soit pas un document d’analyse historique mais le cahier d’un retour sur soi, une écriture du cri. A travers ce récit à la première personne, c’est une double reconstitution qui se tisse, un autoportrait du courage et un tableau de la Creuse.

            C’est donc à travers le prisme de la souffrance que la Creuse est évoquée, une « œuvre au  noir », une toile sépia sous la plume peintre d’une femme de 2014 qui s’emploie à la remembrance d’un passé qui l’a construite et détruite à la fois, selon un trajet et une trajectoire d’épouvante.

            A Orly, avant même que notre héroïne ne découvre Guéret, elle prend conscience de sa « négritude » : les métropolitains regardent comme des bêtes curieuses, des échappés d’Exposition universelle, ces enfants « noirs comme le charbon ». Elle prend conscience de sa différence qui est déjà, dans le regard des autres, une ostracisation. Epuisée, elle observe comme anesthésiée le déroulé du voyage dont elle et ses frères sont les figurants effarés, sorte de « film muet » qui s’éternise en heures de train à travers l’Hexagone ; « Guéret n’est pas la porte à côté », dira un des accompagnateurs. Elle évoque le train qui roule « jusqu’à cet endroit d’où la lumière serait invisible » ; le texte est martelé d’expressions qui sont autant de jugements suggérés : « voyage sans fin », « train voleur d’enfants », « train fantôme ».

            Le monde qui se forme autour d’Héva se construit selon ce qu’elle en perçoit, déchirée par sa propre angoisse et son souci responsable de veiller sur ses deux frères. La Creuse n’est pas « La Creuse » : l’imagerie est rivée à la subjectivité d’une adolescente dont le cheminement est repensé quarante-quatre ans plus tard par la femme mûre qu’elle est devenue et qui a dépassé, vaincu, intégré tous les obstacles liés à sa transplantation, son « exil » à dix mille kilomètres de son île natale. On parlera de double projection sur le cadre géographique et humain : le choc culturel par comparaison au milieu d’origine fragmente la perception des réalités observables ; le travail de la mémoire opère un tri saisissant des faits survenus durant l’adolescence. S’y ajoute la créativité de l’auteur, Jean-François Samlong, qui laisse s’exprimer des visions fortes  et qui opte pour un tissage lexical ciselé où abondent de puissantes métaphores.

            La Creuse, qui renvoie en Métropole à une ironie immédiate, comme le symbole d’un monde reculé et sur-enclavé, est multiplement déconsidérée. La réalité des maltraitances dont ces enfants « transplantés » ont eu à subir la cruauté, le discrédit jeté sur le département, la dénonciation d’une injustice flagrante, odieuse, inqualifiable qui veut qu’on les ait arrachés à leur identité d’origine, tout cela amène la plume d’Héva guidée par l’imaginaire de l’écrivain à évoquer le « domaine du diable ; et le mot « déportés », qui suit celui de « convoi », renvoie aux camps de concentration. La Creuse est à un moment du roman mise en parallèle avec Birkenau dont certains personnages sont les douloureux rescapés.

            « La Creuse serait-elle sa tombe ? » trouve-t-on à la page 164.

            Avec Héva, et dans son passé qui resurgit et selon le récit d’un vécu vieux de quarante-quatre ans, on pénètre dans un univers particulier qui invite à s’interroger sur cette vision à vif, puis différée et orientée pour témoigner de circonstances affreuses, pour être enfin revisitée par l’art de l’écrivain, Jean-François Samlong. La Creuse. Quels en sont les données paysagères : couleurs, aspects climatiques, reliefs et formes végétales, destinations et parcours ? Comment apparaissent les habitants de ce retrait à dominante rurale, ceux que l’on nomme « les bouseux » vus dans leurs rapports sociaux comme dans leur relation aux animaux du cru ?

            La part descriptive du récit est essentielle puisqu’elle permet de comprendre ce que nous avons évoqué plus haut, à savoir le choc émotionnel. Héva est parachutée dans la Creuse sans expérience intermédiaire, sans rien connaître d’autre que le contexte défini par la pauvreté de sa mère ; et ses premières impressions en Métropole sont la marque d’un regard qui à ce moment se fige et s’enferme, paralysé par une nostalgie taraudante. De fait, La Réunion est une île aux mille couleurs, à la végétation luxuriante, au climat tropical ; tout ce que la jeune fille perçoit se forge selon une antithèse radicale : autour d’elle, « la grisaille maussade » ; deux données fondent le leitmotiv des descriptions : la « décoloration » et l’humeur mauvaise de ce monde inconnu où elle débarque, est débarquée. Ses repères explosent et la palette picturale joue non pas sur des couleurs mais sur des valeurs : le Blanc de la neige, le Noir de la nature qui l’entoure, et le Gris du deuil. Le titre du roman comporte déjà des paramètres révélateurs. « Un Soleil en Exil ». Héva est ce « soleil » mais surtout elle le porte en elle comme un legs génétique ; on ne peut que se remémorer en parallèle le « soleil noir de la mélancolie », le très baudelérien « ciel bas et lourd » ; ici on ne saurait parler de « spleen » mais notre narratrice est en butte à une « agression » du milieu auquel elle doit s’habituer ; la nature de la Creuse contribue à une sorte de ligue des éléments contre les enfants transplantés : « j’ai vu fondre sur moi l’ombre qui régnait en maître ». A contrario, et malgré toutes les difficultés affrontées auprès de sa mère, elle ne peut que mythifier, « idéaliser », son passé insulaire. Refuser le présent, c’est résister à la tentation de la folie ou du suicide, cette évasion intérieure des désespérés, voie extrême choisie par son frère Tony.

            La clarté n’est pas absente mais elle se révèle sporadique. « La pâle lumière du lampadaire », « C’est vieux, tristounet, lugubre » : Héva projette sur ce qui l’entoure sa tristesse d’exilée et son angoisse devant l’incapacité si compréhensible de  pouvoir anticiper un devenir en cette terre inconnue. « La pâle clarté » se rapproche de la fameuse « obscure clarté », mais il est un lieu qui échappe à cet affadissement des aplats picturaux, des tonalités toujours sales, abîmées, dégradées ; il s’agit de la demeure où elle est employée, la vaste et belle maison de Madame Cléry, qu’elle nomme « la grande dame ». Cette femme, ancienne déportée de la « solution finale » nazie, porte dans son nom l’idée même de la lumière (dans « Cléry », il y a « clér » et par homophonie, « clair »). Elle a été la victime de ses origines juives comme les « Enfants de la Creuse » sont  marqués par une sorte d’anathème de leur naissance outremer et de leur couleur de peau. Madame Cléry apporte l’éclairage du savoir explicatif et de son expérience, établissant ainsi un lien logique entre le passé et le présent : le temps se reconstitue auprès d’elle et prend du sens, une orientation ; le temps fragmenté de ce terrible maintenant s’intègre à l’Histoire. Page 221, on lira les mots « maison illuminée », puis les « scintillements de la vitre ». La grande dame aux cheveux gris, vêtue de blanc et de noir, insère dans la pensée d’Héva des fenêtres d’apaisement. De même, page 155, peu avant le périple qui mène l’adolescente vers les retrouvailles avec ses frères, une sorte de soleil intérieur vient l’habiter, « une lumière nous éclairait du dedans ». Héva peut nouer un lien psychologique et symbolique avec un possible renouveau et, accompagnée de bienveillance et de l’amour de Samuel, déplacé lui aussi de l’île de La Réunion, elle pourra se construire et envisager un retour vers le « paradis perdu » de son enfance insulaire ; ainsi pourra-t-elle repeindre sa vie en couleurs. Le vêtement sombre et l’apparence austère de Madame Cléry sont traces d’élégance et de dignité ; le personnage de la vieille femme blessée par la vie permet une rencontre tremplin vers l’espoir, du moins l’espérance ; elle est nuit et jour, obscurité et lumière.

On ne saurait trop penser au peintre Soulages, pour lequel un musée a été ouvert à Rodez, autre lieu de transplantation des jeunes Réunionnais, qui a cherché, trouvé et démontré par l’innovante installation de surfaces noires, la brillance et la luminosité du « Noir ». Ce Noir, en plus d’être une valeur et la somme de toutes les couleurs, devient une modalité  positive d’expression : c’est la luminescence du Noir.

            Le titre annonce et explore les retraits de l’âme d’Héva.  L’exil est aussi un voyage sans retour annoncé par la loi Debré, un « ex-île ». Que l’on dise transporter, déplacer ou déporter, c’est un choix optionnel, de l’euphémisation à la réalité passée sous silence parce qu’elle rappelle des atrocités auxquelles aucun gouvernement ne souhaite être associé. Quoi qu’il en soit, Héva et ses frères sont précipités dans un univers climatique à l’inverse du leur. Partis durant l’été austral de La Réunion, ils se retrouvent en plein hiver occidental. Et aussitôt « l’air glacial m’a fait frissonner » ; notre narratrice évoque « un village paralysé par la neige », puis un « vent mordant ». Les données humaines semblent submergées par « le plus noir et le plus abject des hivers » : le climat devient une entité mauvaise ; il est abordé avec le lexique psychologique habituellement associé à la bassesse des hommes. On pressent une force surnaturelle qui accentue tous les aspects naturels : l’univers du conte n’est pas loin. On peut observer chez Héva des reliquats de peurs archaïques propres à chacun de nous, que Perrault et Grimm et d’autres conteurs à la veillée ont amplifiées par les mots ; dramatisation, exagération, poétisation de l’horreur. Elle est encore une enfant et se débat comme elle peut dans une situation où chaque pas résonne comme une marche vers l’inconnu.

            L’hiver recouvre et fait taire nos forces vives : « l’amoncellement de neige absorbant les mots » ; le climat paraît une force titanesque, forcément hostile ; Héva parlera du « silence des flocons » ; il y a connivence des paramètres du froid ; pas question d’appeler au secours ni d’être entendu. Le givre n’offre aucune cristallisation esthétique. Le givre, le verglas, sont des pièges dérapants. Héva se sent terriblement fragile et démunie devant cette violence climatique : « comme si on avait jeté un maléfice », « l’hiver avait pris possession de moi ». Les esprits du lieu  la rejettent, une emprise carabosse anime le monde et « tout me paraissait irréel ». Est-elle Blanche-Neige dans la forêt, le Petit Poucet perdu, le Petit Chaperon Rouge et autres héros minuscules égarés dans la métaphore dévoratrice des volontés adultes ?  Son imaginaire a surtout été forgé au rythme de Grand-Mère Kal, avatar effrayant des âmes errantes de ses ancêtres esclaves, déportés en un abject commerce négrier, loin de leur terre d’Afrique : personnage récurrent des histoires racontées aux enfants, cette figure mythique est le « garde-corps » des inquiétudes familiales, le paravent qui fait avorter le désir d’aventures hors de la maison, « fais attention, mon enfant, sinon Grand-Mère Kal t’emportera ». Sans dire son nom, le souvenir des récits à l’ombre de son quartier refait surface. Et sous la plume de l’auteur, Jean-François Samlong, il y a cette dimension native et flamboyante, la résurgence des mots qui ont conduit Babel Mussard, le héros du roman « Hallali pour un Chasseur », vers le Pic de la Sorcière, vers le royaume de Kalla, Kal ; l’écriture demeure un fantastique révélateur identitaire, jusque dans le filigrane du texte.

            Il pleut, il vente, il neige : la nature contredit et contrarie le voyage d’Héva vers les retrouvailles fraternelles. Mais un élément intermédiaire vient apposer une strate supplémentaire entre le ciel qui « pèse comme un couvercle » et le sol qui piège les pas : lors d’un « matin pluvieux, brumeux, cafardeux », Héva rapporte : « je nageais comme dans une eau glauque » ; un brouillard tenace et constant floute les contours. Elle se retrouve dans un espace indéfinissable parce qu’aussi il apparaît indéfini. Le paysage est prison.

            Le relief n’est pas non plus dessiné en tant que possible beauté météorologique. Héva  garde en mémoire les dénivelés vertigineux de son île, l’élan des hauts vers le ciel, les précipices verticaux, les apparitions de « zavans » sculptés par l’érosion dans le basalte des roches, une nature majestueuse et changeante d’une ravine à l’autre. Rien dans les paysages creusois ne fait écho à son passé réunionnais. Les termes choisis pour évoquer ce qui l’entoure répondent plutôt à des lignes géométriques : hormis la banalité uniforme de l’horizon qui se fond dans la brume, la narratrice est sensible à des formes en creux ou, a contrario, à des promontoires collinaires.

« Prenant le chemin de l’écrit, j’évoquerais ce qui n’avait aucun lien avec l’île natale » : le projet de ce récit-témoignage est précis ; Héva en 2014 fait resurgir en elle des souvenirs de 1970 et la mémoire est sélective ; il lui reste des images fluctuantes et floues, le souvenir de sensations : elle recompose son passé sans regard « touristique », sans y ajouter ce qu’elle a pu y découvrir ultérieurement, sans s’appuyer sur d’éventuelles photographies ou vidéos comme l’on peut en trouver sur le Net. Son propos est authentique : sa vision parcellaire est la preuve indiscutable de cette vérité qu’elle veut transmettre.

La métaphore du « gouffre », page 133, – l’anaphore du terme -, empêche toute dissociation entre le regard vrai porté sur cette région inconnue et le ressenti immédiat qui est le sien. Héva perçoit l’animisme de forces prédatrices qui en veulent à sa vie et, plus encore, à son enquête, à sa quête familiale : chaque nid-de-poule, chaque fondrière, chaque crevasse, est plus qu’un obstacle à la progression sur la route ; elle se sent comme aspirée vers des profondeurs sans fond. Le paysage est un tunnel sans issue, une sorte de puits horizontal dont elle devient l’involontaire aventurière. Même les vallons, qui renvoient à des formes douces, à des courbes protectrices, à une sorte de giron maternel (voir « le Dormeur du Val » de Rimbaud), même ces vallons « s’évanouissent dans le blanc du ciel ». Le paysage lui échappe : Héva n’a rien à quoi s’agripper, se raccrocher.

A l’inverse, des lieux favorables vont se situer sur des « hauteurs ». Page 99, la « maison de l’enfance » est bâtie sur une élévation de terrain. C’est pour notre adolescente un repère, quelque chose de familier tout à coup, un havre d’accueil possible. De même, la maison de la grande dame se dresse sur une colline ; on l’atteint par une série de détours, une montée harassante ; l’endroit est isolé, comme reclus. Mais Héva trouvera dans cette maison bienveillance, empathie, compréhension : elle va s’y lover comme dans un noyau bienfaisant et bénéfique. Le cimetière de Guéret où Tony est inhumé se situe aussi sur une hauteur ; le garçon y trouvera la paix de sa dernière demeure après l’esclavage maudit subi à Malemort.

Mais à chaque fois, la montée est âpre. Le chemin se rétrécit. Le contexte judéo-chrétien est patent : le sentier qui mène au paradis est cahoteux et tortueux ; la porte à franchir est étroite.

Horizontalité, verticalité : la géométrisation de l’ensemble est nette. On pourrait penser à ces paysages fantomatiques  en angles aigus qui structurent le grand œuvre en noir et blanc du peintre expressionniste Bernard Buffet. Mêmes espaces désertés, même contexte aux aspérités angulaires.

La végétation se compose des « sombres squelettes d’arbres » qui, « vieillis, rabougris » forment une « forêt macabre ». « Le pays était complice », composé de « futaies, ronces, racines, plantes marécageuses ». Nous sommes en hiver et le paysage n’offre que les troncs et les branches dénudés des bois et bocages traversés. C’est la réalité de la saison telle qu’en elle-même. Mais Héva est entrée en une geôle paysagère où tout se ressemble, ou « Tout m’afflige et me nuit et conspire à me nuire », pourrait-elle déclamer, à l’instar de Phèdre dans la tragédie éponyme de Racine. Elle voit par la vitre de la voiture qui la conduit vers ses deux frères, « des fermes bordées de pâturages » qui « défilent » ; pareillement, elle évoque « le jardin » de Madame Cléry ; mais ce ne sont que des termes morts pour elle : elle ne peut en imaginer la production agricole, la nourriture offerte aux têtes de bétail et encore moins la floraison colorée. Nous avons là une écriture du traumatisme : le paysage ne peut qu’être mortifère ; « un vieil arbre qui gisait en travers de la route » restitue cette descente aux Enfers : Héva est accompagnée de Monsieur André comme Télémaque à la recherche de son père Ulysse, est accompagné de Mentor ; les détours reproduisent la triple boucle du Styx dans le Séjour des Morts décrit par Platon ; et Louvier incarne à sa manière le Nocher Charon, être acariâtre et sale, qui embarque les âmes des défunts et les sépare définitivement de ceux qui les aiment et les ont aimés.

La contrée est immense aux yeux de la narratrice. « Dans le froid, le chemin ne menait plus nulle part ». « Il (Monsieur André) tourna en rond et revint à son point de départ ». « D’une bourgade à l’autre, d’une ferme à l’autre », Héva et son accompagnateur doivent « aller plus loin, plus au sud », selon un itinéraire incertain et des « détours incessants ». De Guéret en Creuse, le duo se dirige vers la Corrèze, autre lieu « d’accueil » des jeunes Réunionnais « transplantés ». Après avoir constaté le tragique suicide de Tony au lieu-dit de Malemort-sur-Corrèze, ils « descendent » jusqu’à Turenne, à l’auberge « la Cave du Connétable » tenue par l’employeur de Manuel, un certain Gourgerac. « On traversait Brive-la-Gaillarde », Puy-la-Boussette, « j’ai cru que nous nous étions trompés de direction ». Au retour, Héva liste des lieux qui ne sont que des noms, le tracé sur la carte d’un périple pour le sauvetage de ses frères. Aucune description, juste l’enchaînement des appellations sur les pancartes placées au seuil des bourgades ; des étapes ; des dénominations abstraites qui marquent la complexité et la difficulté du voyage. Sainte-Féréole, Saint-Germain-les-Vergnes, Bariolet, Laschamps vers Mazalaygue : les hameaux et les villes sont énumérés, mis sur le même plan ; Héva marque sa mémoire pour surtout ne jamais oublier ; c’est comme la récitation d’une comptine cruelle, un exercice de mémorisation : il s’agit d’en finir avec cette plongée labyrinthique dans une Métropole hostile. Elle cite encore Uzerche, Chamberet, Eymoutiers. Et, enfin, Guéret se dessine : la ville devient un aboutissement.

Héva démêle l’écheveau des dédales tentaculaires qui l’enserrent et l’étouffent.  Si « écrire c’est apprendre à s’aimer » comme elle l’exprime à la fin du roman, c’est aussi tenter d’y voir clair, de secouer la gangue d’incompréhension qui oblitère le réel et le transmue en irréalité fantastique ; c’est dessiner une perspective dans ces lieux qui n’étaient que murs, murailles, oppidums, citadelles ou encore caves, grottes, antres ; c’est mettre un terme à l’enfermement. Page 219, « la grande dame m’avait tracé un itinéraire au pays des Creusois » : la vieille femme greffe du sens au vécu de la jeune fille ; grâce à elle, les termes du parcours de vie et de ce qui avait été une perdition, une « damnation » sans cause, ces mêmes termes prennent une signification autre, reviennent à leur valeur première. Les mots sont de nouveau dotés d’étymologie et non plus d’épouvante. Ainsi peut-on lire : « la vie reprenait son cours habituel ». Héva peut envisager de survivre au trauma de cette terrible « déportation ». Elle envisage de faire son chemin en compagnie de Samuel qui deviendra son mari et le père de ses deux enfants. L’univers labyrinthique se pulvérise et elle peut enfin gravir la pente vers « la maison sur la colline » qui « était tout illuminée » et « implorer le soleil de balayer le froid, de faire fondre la neige, de ressusciter les arbres, de chasser les ténèbres, d’œuvrer à la déroute des âmes maléfiques, pour que la Creuse puisse rêver demain d’un monde plus juste ». La fin de ce témoignage n’est pas optimiste, elle relève du courage de savoir s’adapter : Héva parlera d’une « intégration », c’est une combattante qui a arpenté un sol difficile, qui a dépassé l’Absurde d’une situation invoulue dans une région inconnue ; celle qui « était agie » par les termes d’une loi inique, devient acteur/trice de son devenir.

Mais il faut encore relire le corps et le cœur du roman : comment ce paysage rural est-il peuplé ? Animaux et fermiers ne peuvent que relever du crépusculaire, induire à une permanente interaction.

 Bien sûr, les animaux de l’élevage n’intéressent pas le propos d’Héva. Ils ne sont qu’un pôle de référence pour mieux cerner l’existence des paysans ; lesquels dorment à proximité de leurs bêtes : « seule une cloison {les} séparait du vent mordant et du meuglement » des bovins ; les hommes sont rabaissés au rang du bétail. A un moment du roman, la narratrice précisera quelles espèces : des bœufs et des moutons ; mais l’essentiel n’est pas dans une analyse agronomique ; ce qu’elle veut, c’est, par tous les biais, décrire, faire un sort à une population nuisible pour les « Enfants de la Creuse » grâce à une évocation forcément péjorative, sur laquelle elle insiste, s’acharne,  afin de se libérer d’avoir eu à s’y confronter, d’avoir encore à l’évoquer par son récit mémoire d’un temps révolu si récemment.

Héva parle page 134 du « cri noir des corbeaux » : nous sommes dans un contexte qui en appelle à la représentation grecque selon le discours mythologique ; laisser ou rejeter quelqu’un « eis korakas », aux fossoyeurs des airs, revient dans le cas d’une guerre ou quel que soit le conflit, à l’abandonner à l’errance de son âme. C’est une malédiction prononcée et concrétisée par les vivants ; quiconque en est victime ne laissera aucune trace sur terre et sa souffrance sera éternelle. Cela explique, par exemple, la volonté exacerbée d’Antigone pour aller enterrer son frère malgré l’interdiction lancée par Créon qui gouverne Thèbes : Antigone en accomplissant les gestes de l’inhumation veut clore l’anathème qui pèse sur la famille et la descendance d’Œdipe, en finir avec un écrasant destin, cette « Machine Infernale », ce « fatum » qui punit sans rémission possible, terrible prix à payer à travers le temps pour une faute commise par un ancêtre ou un ascendant. Et on peut remarquer chez Héva une rébellion têtue qui n’est pas sans rappeler l’implacable détermination de l’héroïne de Sophocle. Ce texte d’Héva devient au fil des mots une sorte de « Tombeau » qui doit refermer une époque et elle s’y attelle pour qu’il n’y ait pas de récidive politique ; on est dans la lignée du « Plus jamais ça » d’après la Shoah. Mais Héva, en tant que Réunionnaise, porte en elle la souvenance des peurs et des légendes de son île natale ; les « corbeaux » la renvoient au cri du fouquet, au vol de la papangue, à la vie nocturne du pétrel. Le fouquet annonce la mort, oiseau d’augure contraire, signal que l’on va passer dans une autre dimension dont le fantastique n’est pas exclu : il fait le lien entre le monde des vivants et l’univers du macabre, des âmes perdues, de l’au-delà qui vibre en parallèle à nos existences.

Les chiens évoqués page 172 ont des « aboiements intempestifs » : ils gardent la ferme du paysan, ils signalent toute irruption sur l’aire de la propriété. Ce sont des « molosses » et sous la plume d’Héva, ce terme est lourd d’implications. Avant l’Abolition de l’Esclavage, le 20 décembre 1848, les « Gros Blancs » de l’île participaient à la démence économique de l’asservissement. Beaucoup ont développé un trafic de main d’œuvre avec le Mozambique et ont considéré l’exploitation du Noir dans les champs de canne comme une manne prolifique, sans regard aucun pour la souffrance infligée et sans remords non plus concernant la barbarie du traitement réservé à ces populations déportées. Il n’est pas de référence directe à ces temps de l’Esclavage dans le roman, mais le lexique employé y fait allusion. Le mot « molosse » renvoie au Marronnage et aux chasseurs de Noirs, comme François Mussard à La Réunion. Mais le molosse  renvoie également à l’ancienne Epire, à la Grèce antique : il est un dogue monstrueux, un chien aux mâchoires énormes, un animal hors normes dressé pour tuer. La narratrice décrit ici les « crocs tranchants sous les babines noirâtres ».

Plus tard, Héva parlera de « cerbères » ; allusion – et banalisation dans le langage courant – au Gardien des Enfers grecs, monumentale créature dotée de trois têtes surmontées de gueules de serpents, qui se dresse, magistrale et absolument dissuasive, à la porte du monde des morts. Les fermes constituent des enfers au quotidien. Lorsque les bêtes cessent leur tapage, c’est qu’elles ont flairé la Mort ; leur silence est soumission devant ce qui nous dépasse tous ; et là, on retrouve le comportement de l’Animal, la peur qui fait que les bêtes se terrent et se blottissent, se resserrent les unes contre les autres. « Même les chiens se taisaient ». La pièce de théâtre d’Aimé Césaire, « Et les Chiens se taisaient », qui aborde la révolte des esclaves contre le maître de l’exploitation, hante ce passage du texte.

L’homme à qui on a confié Tony se nomme Louvier ; dans ce patronyme, on est sensible à la première syllabe, « lou », le loup. Dans son racisme sans vergogne, dans sa vulgarité, sa manière de se dédouaner et de tout rapporter au mensonge ou encore à la paresse de l’enfant (« le p’tit négro »), ce personnage concentre en lui-même toute l’antipathie du lecteur. Il est un repoussoir auquel nul ne peut ni ne veut s’identifier ; il ne fait que rappeler une des figures diaboliques du conte médiéval, le nain, le bossu, l’homme au pied bot, le laid, le difforme : sa parole est lourde de haine, de mauvaiseté ; il est celui qui fourvoie, qui dénonce, qui accuse à tort, chargé de forfaiture et de félonie. Louvier devient ainsi le faire-valoir nécessaire du courage vertueux d’Héva, de l’innocence du jeune Tony qui se suicide par pendaison, au cœur d’une solitude torturée qui creuse en lui un désespoir sans nom.

Louvier n’est plus exactement un être humain. Valentin, autre jeune Réunionnais transplanté, dira « ce sont des chiens », amalgame du rejet global des paysans, ogres de l’enfance, bourreaux de cette chute, perdition vertigineuse, dans le monde des Creusois indifférents. Tony a fui le domaine du premier propriétaire pour lequel il travaillait. Il est à sa manière un jeune « Marron ». Mais en fuyant, il va à la rencontre de son destin en la personne de ce personnage de conte et d’épouvante, le trop fameux Louvier, habitant de Malemort. Tous les noms de localités et les patronymes associés aux individus semblent prémonitoires d’une fatalité, d’un irréversible, un inéluctable : Anthony, Tony, court vers sa mort. A travers cette tragédie de l’enfance volée (et violée…), la dénonciation de la loi qui non seulement met en œuvre un « exil » inique mais, plus encore, apparaît comme un crime contre l’humanité. Louvier-le-loup est ici un personnage cauchemardesque, tiré d’un contexte de film d’horreur ; il cible en nous la référence à la Bête du Gévaudan. Il incarne ce dédoublement propre au lycanthrope, capable de se métamorphoser, bête de la nuit, homme de la journée, capable du pire et de toutes les lâchetés.

A partir de lui, et comme une définition, un portrait unique, un archétype qui se démultiplie par la suite et est reproduit en un clonage littéraire immédiat, la notion de paysan s’infirme et donne naissance à une typologie expressive, celle du « bouseux ».

Ce terme, « bouseux », qui rassemble tous les avatars du paysan dans le roman, est familier et chargé, chez Héva, de ressentiment. Les différents fermiers évoqués se diluent dans un unique portrait, tous interchangeables et coupables des mêmes cruautés. Les conditions de vie accordées aux jeunes Réunionnais sont plus que spartiates, elles rappellent l’Esclavage, l’Engagisme : la transplantation de cette main d’œuvre depuis son île remet ici en mémoire les affres et les formes de la torture connue, des siècles durant, dans l’asservissement. S’il y a privation matérielle, la résistance de chacun est remarquable.

La nourriture est infecte : Samuel parle d’une gamelle d’eau, de restes de soupe, d’un quignon de pain, d’une pomme de terre bouillie ; juste de quoi survivre, juste ce que l’on donnerait aux chiens. Des stratégies de contournement sont très vite mises en œuvre : Samuel « dévore les fruits pourris tombés de l’arbre ». Tony « fera marron ». Héva ne peut que gratifier ce « travail héroïque dans la ferme ». De fait, ils sont les héros anonymes de l’Histoire ; le silence de l’hiver dans cette région taiseuse et sur-enclavée, l’omerta qui unit et soude les bouseux, la peur, les séquelles laissées par la guerre de 39/45, bien des paramètres créent une sorte de collusion jusqu’à 2014 et cet héroïsme reste lettre morte. Durant la Guerre, on parlait des Résistants comme d’une « armée de l’ombre » ; ici on pourrait parler des « oubliés de l’enfer ».

Les bouseux se caractérisent aussi par leur lâcheté indifférenciée : « le bouseux qui craignait d’être égorgé dans son lit ». D’où l’acharnement à épuiser cette jeunesse bafouée : les gamins sont condamnés à suer dans les champs. Le spectre de l’esclavage plane  effectivement sur toute l’évocation. Les bêtes sont mieux traitées. Les insultes pleuvent : ils sont des « incapables », des « fainéants » qu’on rabroue et la couleur de leur peau instaure une constante ségrégation. Les sévices sexuels sont légion et les « enfants » réagissent comme ils peuvent : page 157, Héva apprend qu’une jeune fille a été recueillie au Foyer de l’Enfance, plongée dans une prostration profonde, hurlant la nuit un terrible « Je ne veux pas », un cri témoignant « d’une peur mêlée d’effroi, d’une souffrance enracinée dans la mémoire ». Manuel, le jeune frère de la narratrice demande protection mais refuse de dire ce qu’il a subi. En 1970, année durant laquelle les faits rapportés se sont produits pour Héva et les siens, il n’y avait pas de cellule de crise ni de soutien psychologique ; chacun « s’arrangeait » avec les plaies de son existence.

Les « Enfants de la Creuse » sont prisonniers d’un état de fait que personne ne veut reconnaître ; pas de droit à l’école, réveil à 5 heures du matin, ordres et engueulades, travail de bête de somme, labour à bras, soin du troupeau, taille des arbres, ramassage des fruits et du bois mort, châtiments corporels qui vont de la simple gifle à la « sacrée correction » ; « les coups pleuvaient ». Et les bouseux qui se comportent comme des brutes, comme les Kapos d’un système concentrationnaire, restent impunis. Jean-Ludovic eut le courage de porter son histoire dans le domaine public : il est embarqué et disparaît. Sa parole retombe dans le néant : le déni, le refus de prendre en considération que ce qui se passe dans ce département métropolitain renvoie à une comparaison odieuse ; Madame Cléry en évoquant le camp de la mort de Birkenau suscite cette mise en parallèle sous la plume d’Héva : « comme si on continuait en rase campagne une guerre sournoise dans un arrière-pays où l’Armistice n’avait pas apporté une paix définitive ».

Page 172, le bouseux présente « un faciès anguleux, une tignasse décolorée, les ongles sales et crochus » : « il paraissait être le fantôme d’une France d’après-guerre ». Plus tard, un autre – le même, dédoublé –  a les dents du bas cariées, des vêtements usés jusqu’à la corde, les chaussures crottées, son pull est enfilé devant derrière. Les carences alimentaires et le manque d’hygiène induisent un vieillissement précoce. Le paysan devient une sorte de Quasimodo qui produit une incontrôlable frayeur dès qu’on l’aperçoit. Il concentre en lui  toutes les formes de l’épouvante, il est un « Diable » incarné en humain approximatif. Le roman précise que ce personnage est englué dans un « monde athée », un mode de vie fait de traditions et d’habitudes ancestrales, selon un mode de pensée mêmement séculaire et une apparence uniformisée par le port du béret et des bottes boueuses.

Il n’y a pas de mépris chez Héva, et moins encore dans l’écriture du roman. Certes, le paysan est stigmatisé, renvoyé à l’excrémentiel, par la formation même du mot « bouseux », celui qui marche dans la bouse, dont le contexte n’est que fumier, lisier, paille souillée et sol maculé; il est la lie de cette société. Mais Héva sait garder un œil objectif. Elle n’a pas cherché en initiant ce récit à édulcorer la dure réalité réunionnaise des années Soixante-dix ; le début du roman relate un passage atroce chez la faiseuse d’anges : la misère de la case taudis est décrite sans aucune censure ; le travail précoce, la tentation de la délinquance chez Tony, la dureté du quotidien, mais aussi, la crasse, l’odeur des corps, le dénuement total où même les animaux sont estropiés, tout cela est évoqué sans que rien ne soit expurgé. Héva connaît la pauvreté, elle sait la reconnaître chez quiconque. Mais elle ne se reconnaît pas dans cette indigence paysanne : elle récuse cette sorte de vengeance des bouseux sur ses frères insulaires, de cœur ou de sang ; car cela crée comme une hiérarchie, une échelle de valeurs et repousse les enfants à peau sombre vers un état « plus bas que chien ».

Héva ne tombe pas dans le piège du manichéisme. Elle sait reconnaître la bonté émanant de familles d’accueil où l’on se montre paternel, selon un esprit de partage ; des enfants recueillis sont scolarisés et bénéficient des mêmes chances que les autres, sans acception d’origine. Là, ils peuvent s’épanouir librement. De même pourra-t-elle faire des études, soutenue par Madame Cléry, son vieil ami Monsieur Jérôme et par des gens de bien comme l’Inspecteur André.

Dans son récit, le « paysan » et le « bouseux » ne renvoient pas au même champ lexical. Travailler la terre est honorable. Mais l’exploitation des « enfants » par des « rustres » illettrés incapables de la plus élémentaire empathie, par des alcooliques (page 202) prêts à se livrer à des « excès en tout genre », des lâches comme Louvier qui « traîne sa trouille », tout cela provoque chez la narratrice une fondamentale nausée. Son propos n’est pas condamnation a priori d’une classe sociale ; son écriture relève d’une exigence morale, d’un souci de la dignité qui honore les Hommes : Louvier et consorts sont une honte pour le fonctionnement social et les aspirations sociétales.

Héva dans ce choix d’écrire les événements marquants qui ont jalonné son arrivée dans la Creuse en 1970, est amenée à sélectionner l’essentiel pour mieux rendre compte de l’effarement ressenti devant une telle injustice doublée de tant de cruauté. Son évocation des paysages et des paysans se focalise sur certains éléments pour en exclure d’autres ; il en résulte un effet de grossissement et une succession de plans rapprochés : le zoom accentue la décoloration du réel, crée des personnages aux traits accentués, presque « caricaturaux », à la limite des contes ; la focalisation interne donne au texte authenticité et véracité : Héva livre son expérience. Et si l’on peut taxer ce propos d’hyperréalisme, il ne faut pas oublier que la femme mûre, épouse de Samuel et mère de deux enfants, revient sur un passé éloigné de quarante-quatre ans : la mémoire fait son tri à travers notre vécu et chaque relation de souvenir est comme une réécriture dudit souvenir ; les mots nous cernent et nous piègent autant que nous en cernons le sens et en définissons l’impact. Marcel Ruffo a très clairement exprimé ce travail d’histoire de soi comme une avancée en terre meuble, l’âge et l’expérience modifiant sans cesse notre approche de nous-mêmes.

« Un Soleil en Exil ». Héva revient sur sa vie et repense son existence. Ecrire est pour elle un moyen de reprendre le contrôle de son passé. La jeune fille ballotée dans les dédales de l’Histoire et perdue dans l’espace inconnu de la Creuse, se réapproprie ces années de désespérance et de lutte ; elle instaure ainsi une distance émotionnelle et se permet de choisir, consciemment ou non, les images de ces « années de plomb » qui agiront sur son mental : au départ, il s’agit pour elle d’écrire « son histoire » et, au bout du compte, ces pages qui se succèdent portent « une Histoire » ; ce n’est pas, ce n’est plus, une « confession déchirante » ; « j’écris ce que je ne peux pas dire », remarquait Primo Levi, écrivain déporté, écrivain de la déportation. Sous la plume d’Héva, on observe un lent et efficace travail d’élaboration : elle a restructuré le contexte de la Creuse, ses itinéraires dans le département, son enquête, ses rencontres ; les mots lui sont un chemin pour sortir de la brume qui recouvre l’hiver de son arrivée en Métropole. Ainsi éclairera-t-elle son existence au fanal de son récit.

On ne peut que penser à un écrit de résilience, au sens déterminé par Boris Cyrulnik dont le dernier opus, « La Nuit, j’écrirai des Soleils », fait écho au titre du roman de Jean-François Samlong. Le roman « Un Soleil en Exil » décrit un monde moribond ;  les tonalités climatiques forment une sorte d’harmonie ou de symphonie en blanc et noir ; le portrait générique des « bouseux » renvoie à une humanité particulière. Il est loisible d’imaginer un synopsis, d’autant que le récit d’Héva se découpe en scènes. L’écriture est cinématographique. Les lieux et les habitants de la Creuse offrent suffisamment d’angles de vue à la fois picturaux et symboliques pour orienter l’œil d’une caméra.

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