Mourchid Baco, l’exilé enraciné

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Lors de sa tournée au mois de décembre, à Mayotte, Mourchid Baco, chanteur, poète, auteur compositeur mahorais, nous a accordé un entretien. Il revient pour la revue PROJECT-ILES sur ses débuts, son lien à l’île et sur son dernier album qui doit sortir courant 2019.

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PROJECT-ILES : Baco, parle-moi de ton enfance. Quel enfant étais-tu ? Qui était Baco, enfant ?

Mourchid Baco : Ah ouais ! Mais c’est loin, man, c’est loin (rires). Ouais, mon enfance ! Baco, enfant ? C’était un pêcheur, un enfant de cultivateur, le mec qui travaillait la terre, et qui parcourait cinq kilomètres, du village de Bambo est jusqu’à Bandrele pour aller à l’école primaire. Et puis, un jour, à dix ans, il rentre en sixième à Mamoudzou. Voilà ! Après, qui suis-je vraiment ? Je suis quelqu’un qui a grandi jusqu’à l’âge de douze ans à Bambo, mon village. Et je crois que ma carrière musicale a commencé là, parce que je jouais le gabusy pendant les cérémonies de rombo. J’avais un maître. Je l’accompagnais. C’est lui qui jouait, en fait, et, moi, je l’accompagnais. Puis, à l’âge de dix, onze ans, quand je suis entré en sixième, ici, à Mamoudzou, là, j’ai commencé à aborder tout ce qui est guitare, etc, avec le groupe Alpa Joe. En fait, je portais les matériels, j’étais « roadie », on dit, pour le groupe Alpa joe. Et dès que j’avais un trou, je chopais la guitare et j’essayais de faire quelque chose, quoi. Mais c’est pas là que j’ai appris la musique. C’est pas avec ce groupe-là. C’est avec un mec, le fils à Médard, Emmanuel Médard qui était mon premier maître, s’agissant de la musique moderne. J’ai commencé ici. Après, ça dépend, qu’est-ce que tu veux savoir de mon enfance ?

PROJECT-ILES : Alors, j’allais aussi de te demander comment tu es arrivé à la musique. Donc, si j’ai bien compris, c’est d’abord à Bambo que tu as commencé par la musique traditionnelle, par le gabusy, n’est-ce pas ?  

Mourchid Baco : Ouais, j’ai commencé par le gabusy. Mais le gabusy, j’ai commencé, j’avais… J’ai commencé à m’intéresser à ça, depuis l’âge de cinq, six ans. Je crois que j’ai commencé à le toucher, à l’âge de sept ans. Puis, après, vers onze ans, je me suis tout doucement mis à la guitare, quoi.

PROJECT-ILES : Dans la chanson « Leo ngoma », tu évoques des noms d’artistes, de musiciens, notamment mariem Rab…

Mourchid Baco : Voilà ! Mariem Rab, c’est le maître. C’est lui ! J’étais obligé de lui rendre hommage dans la chanson « Leo ngoma ». Justement, « Leo ngoma » reflète exactement toute mon enfance à Bambo, avec les clairs de la lune. Il faut savoir que nous, à Bambo, on est des païens, parce que quand il y a un rombo, c’est tout le village qui est là. Et quand il fallait aller à la mosquée, j’ai toujours vu qu’une personne (rires).

PROJECT-ILES : Dans la chanson, tu ne parles pas que de mariem Rab, tu parles également de Boura Mashaka, de Bongoman. Pourrais-tu me dire quels ont été leur rôle et leur influence dans ton parcours musical ?

Mourchid Baco : Ben, Rab, c’est mon maître. Il m’a appris le gabusy. C’est lui que je suivais tout le temps. Il est décédé très jeune. Ensuite, quant à Boura Mashaka. Il ne s’appelait pas vraiment Boura Mashaka. C’était un marginal. Je ne connais pas son vrai nom. Mais tout le monde à Bambo l’appelait Boura Mashaka. C’était un joueur de mkayamba. C’était un marginal, un « mnua trembo », quoi. Comme il était assez têtu, on l’avait surnommé Boura Mashaka. Donc, c’est des gens qui ont joué un rôle d’éveil, pour moi, si tu veux. C’est des gens qui m’ont initié à la liberté, c’est-à-dire… quand je dis « liberté » … c’est des gens qui n’avaient pas de tabous, qui n’avaient pas de blocage en rapport avec la religion ou certains de tabous… c’est des gens qui pouvaient transgresser des choses. Par exemple, Rab, en plein village, en présence de sa mère et sa sœur, il pouvait chanter « mila tingi, ni tsaha tingi ! ». Il pouvait transgresser des choses que tout le monde ne peut pas. Pour moi, c’est une forme de liberté. C’est des gens qui m’ont permis justement de me libérer. C’est les premiers libérateurs de mon être. Parce ce que j’en a eu d’autres, encore plus forts, peut-être.  

PROJECT-ILES : Quand on écoute tes chansons, on entend souvent les influences de Bob Marley, de Fela…

Mourchid Baco : Ben, je te parlais des premiers libérateurs de mon être. Ceux que tu viens de me citer sont les deuxièmes grands libérateurs de mon être, parce que, eux, ils ont libéré ma conscience. Ils sont allés au-delà. Les premiers, eux, ils m’ont donné le souffle de la liberté. Et ceux-là, ils m’ont libéré de tout, de toute complexité de moi-même en tant que nègre, de moi-même en tant qu’homme me trouvant au milieu de l’univers, enfin, de ce qui est universel. Tu vois ? Ils m’ont aidé à être l’être universel que je tente d’être aujourd’hui.

PROJECT-ILES : Tu tends vers l’être universel alors ?  

Mourchid Baco : Oui ! parce que, finalement… Mais, attention ! c’est-à-dire que c’est ce que j’ai ici, la culture, la tradition, les savoirs savants d’ici et les connaissances d’ici, que je peux amener dans le panier de l’universel. Parce que l’universel, ça ne veut rien dire au fond. Donc, je serai universel puisque je suis mahorais. Et c’est avec ma part que je vais contribuer dans l’universel. Donc, je tends forcément vers l’universel.

PROJECT-ILES : Et tu serais d’accord, si je disais que Baco est un artiste hybride ? C’est-à-dire un artiste à la croisée des plusieurs rencontres, de plusieurs mondes : Bob Chidou fait écho à Bob Marley, Baco est cet homme/artiste enraciné dans son pays natal. Dans tes chansons, se mêlent le shimaore, le kibushi, le français, l’anglais. Donc, Hybride dans ce sens-là.

Mourchid Baco : Ouais, on peut dire hybride, ouais. Mais, je rappelle juste un truc. Bob chidou, ça vient pas de Bob Marley. C’est une coïncidence. Après, je l’ai gardé.  Puisque j’ai chanté tellement du Marley, les gens pensent que ça a un rapport avec Marley. Non ! Bob Chidou, c’est… On m’appelle Bob depuis le collège. C’est dans un livre d’anglais. Il y avait Bob, Betty. Tu comprends ? Donc, comme je ressemblais un peu à Bob, mes potes m’ont surnommé Bob. Et comme je m’appelle Mourchidou, est né Bob Chidou. Comme ma mère m’appelle Chidou, les deux se sont mélangés. Mes potes d’enfance, quand on était au collège, beaucoup m’appelaient Bob. Et ça coïncidait avec Bob Marley. Bon, c’était parfait !

PROJECT-ILES : Revenons à l’idée de cet homme qui est enraciné et, en même temps, qui s’ouvre au monde, qui tend vers l’ailleurs.

Mourchid Baco : Pour moi, c’est ça qui est important. Mais, c’est qui est d’abord important, c’est les racines, parce que si tu es enraciné, tu peux aller où tu veux. C’est qui est important dans l’ailleurs, c’est ce qui est bon. Je prends ce qui est bon pour moi et ce qui peut être bon pour les miens. C’est ça qui est intéressant. La connaissance, on ne peut pas la trouver qu’ici. On peut découvrir plein d’autres choses bien à l’extérieur. C’est ce que j’exprime dans ma musique. Pour résumer, dans la musique que je fais, je ne suis pas allé si loin que ça. Justement, l’album que je sors reflète ça, parce que tout ce que j’ai pris, c’est la culture populaire musicale noire. Je rends aussi quelque part hommage à ça. Ce qui se mélange dans ma musique, le plus souvent, c’est du blues, du reggae. Il y a un peu de rap, du rock. Mais quand on dit rock, c’est d’abord Chuck Berry. Ce n’est pas Elvis Presley. C’est les Noirs qui ont inventé le rock. D’accord ! Mais avec la ségrégation, on ne pouvait pas les laisser être au top ! Pour moi, il est important d’amener les miens, ici, à savoir quelle est leur culture générale, en tant qu’Africains, en tant que Noirs dans le monde. D’accord ! C’est pour ça que j’insiste. C’est ça que je veux amener ici… Pour qu’eux comprennent que ce n’est pas juste des Mahorais. Ça ne veut rien dire. Mahorais, c’est d’abord bantu. Et des Bantus, il y en a partout dans le monde. Il y en a à Haïti, en Amérique. Tu comprends ? Et toute cette culture globale qu’on appelle « nègre », c’est notre culture générale. Donc, on a tendance, ici, à fuir cette culture. Pour moi, il est importantil y a des gens qui me disent : « ah ! Baco, nous, on attend que tu joues les anciens morceaux ! » ; oui, d’accord. Mais, maintenant, je dois apporter quelque chose. Parce que c’est vous qui avez choisi. Eux, ils ont choisi… Ce que nous vivons aujourd’hui, c’est très complexe. Et donc, si tu mets le rock, c’est une musique qui vient… c’est le cri qui vient du béton, quoi… du ghetto, du béton. Et si tu mets le blues, c’est pareil. Ça vient des champs de coton. Mais c’est dans les maisons en bois autour du béton. Et si tu dis le rap, ça vient direct de Harlem. C’est toujours le cri du béton, des nègres. Et si tu dis le reggae, c’est pareil. C’est le ghetto jamaïcain. En face, tu as le bétonnage de la vie… donc, c’est très important. Donc, moi, mon album qui sort, c’est entre la forêt et le béton. Si tu veux, on peut en parler après.

PROJECT-ILES : J’aimerais qu’on revienne sur le concept musical. Je ne sais pas s’il est toujours d’actualité. Il y a quelques années, tu parlais du concept de « zangoma ». Est-ce toujours d’actualité ? tu peux en parler ?

Mourchid Baco : C’est toujours d’actualité. Le concept « Zangoma » inclut le R’n’G, parce que… R’n’G s’écrit comme R’n’b. D’accord ! j’ai mis « G » exprès parce que le « R » représente justement toutes ces musiques que je viens de citer, le rock, le reggae, le rap… D’accord ! toute la culture nègre. Et le « G » renforce davantage… c’est le « ngoma ». Donc, Zangoma, c’est-à-dire que c’est cette musique, qui, à la base… son socle vient du tambour. C’est toujours la même chose, en sachant que, dedans, je le mets en sigle avec le R’n’G pour qu’on puisse bien dissocier. Mais Zangoma, c’est toujours le principe de notre musique. En fait, disons que j’ai, moi, en spécifiant, quand même mon style, qui est le R’n’G c’est-à-dire le mélange. Pour moi, le « ngoma » symbolise le souffle de la forêt. En fait, c’est qu’il faut savoir, c’est que la musique occidentale, souvent, est battue en binaire. Sa pulsation est binaire. Et même si c’est un ternaire comme la valse, ça s’écrit toujours 3, 4, c’est-à-dire que le 4 en dessus marque la forme binaire des choses, la noire, on dit. Et le troisième élément… notre musique, à nous, est surtout du ternaire. Moi, je couple les deux. C’est un intrus, en fait, qui veut entrer dans le binaire. Mais ce n’est pas un intrus pour moi, c’est la divinité elle-même, parce que c’est l’inconnu. Le ternaire, c’est un truc qui se rajoute chez les Occidentaux. Même là, la musique, c’est difficile pour les autres quand ils entrent dedans à cause de cet autre, cet intrus qui vient s’intégrer. C’est ça qui est le socle, qui est la forêt, qui est la nature. Et le ngoma, pour moi, il vient du troisième élément. Il vient de la forêt, il vient de la nature. Donc, il vient de Dieu. Tu vois, c’est pas fabriqué par le béton, par les hommes, c’est fabriqué par la forêt. C’est le troisième élément. C’est pour ça que j’insiste que s’il y a des enfants Dieu sur terre, c’est les Africains parce que c’est eux qui ont ce ternaire aigu. Et, tout le monde, au jour d’aujourd’hui, court vers ce ternaire, parce que c’est là où il y a le souffle, la paix. Et même dans la musique, tout le monde court vers le ternaire.

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PROJECT-ILES : Quelle relation entretiens-tu avec la nouvelle génération d’artistes, de musiciens locaux qui émergent ?  

Mourchid Baco : Mais, moi, j’ai toujours été avec les nouveaux, surtout le Hip Hop en général. J’ai toujours été un peu avec les jeunes. J’ai une affinité particulière avec le Rap. Du coup, je connais pratiquement tous ces jeunes du Rap, tels que La Garde impériale. Les groupes de Rap mahorais, j’en connais pas mal. Souvent, j’en invite sur scène, je les encadre un peu à Paris. Je leur prête mon studio. Je pense que je suis avec les jeunes. Mais, nous, on est confronté à un gros problème de structuration, qui est difficile. Du coup, pour sortir un artiste, il faut qu’il se batte lui-même, et, puis, il faut qu’il bouge ailleurs. Du coup, c’est peut-être très difficile pour les jeunes qui ont envie de rester chez eux et de pouvoir faire ça comme métier. Donc, ils essaient d’avancer mais sans infrastructures, sans soutien des institutions. Ça va être difficile, parce qu’il faut savoir qu’en France l’art en général est subventionné. D’accord ! Et comme il est subventionné, si les subventions sont coupées ou ne sont pas fournies aux associations ou aux entreprises culturelles, donc, il n’y a pas d’art. Et, donc, comme à Mayotte, il n’y a rien de tout ça, pas même la subvention… parce que ça devrait commencer par … par la collectivité locale qui doit investir dans l’art et la culture. Mais comme il n’y en a pas du tout, donc, je dirai que, par rapport à ici, pour l’instant, il n’y a aucun avenir pour la jeunesse, en tout cas, musicalement parlant. Le jeune qui reste ici aura très peu de chance de s’injecter dans l’industrie (musicale), sauf s’il se rapproche du continent africain.

PROJECT-ILES : Donc, tu les invites à partir ?

Mourchid Baco : Oui, à retrouver leurs principales origines. Il est important que nous reconnaissions, d’abord, ce que nous sommes. Ça n’empêche pas tout ce partenariat avec la France. Parce que, moi, je dirais plutôt que c’est un partenariat. D’ailleurs, le contrat est mal ficelé. Je pense qu’il faut rediscuter le contrat… Mais il est important que nous nous reconnections à nous-mêmes. Et, je pense que la première chose à faire, pour ces jeunes, c’est de se reconnecter au continent. Il y a plein de choses qui se passent à côté, beaucoup surtout en termes de Rap, etc. Et, ça, pour l’instant, je n’ai pas la solution, parce que, personnellement, je n’aurais jamais assez de fonds ni du temps, parce que je suis artiste comme eux, donc, pour pouvoir créer ce réseau tout de suite ; sauf quand je serai fatigué. Mais ça ne veut pas dire que je ne fais pas le nécessaire aujourd’hui mais ça demande beaucoup plus que moi, tout seul, ou toi, tout seul. Ça demande vraiment une conscience générale d’ici pour pouvoir avancer. Si la conscience d’ici ne se reconnecte pas à l’Afrique, on est mort. On est mort ! tu peux l’écrire en gros ! Baco a dit : « on est mort ! ». On est mort et tous les enfants sont morts ! s’ils comptent… s’ils comptent sur les subventions pour financer leurs carrières ici, les subventions qui n’existent pas, c’est foutu ! Donc, ça veut dire que, s’ils comptent que sur les Français pour produire leur truc, ils ont 5% de chance. Mais s’ils comptent fabriquer eux-mêmes et souvent aller côtoyer leurs frères à côté, ils auront peut-être la chance d’avoir un mec à côté qui leur dirait « putain, les gars, vous êtes bons, je vous amène en Afrique du Sud, je vous amène au Sénégal ». Et là, les portes s’ouvrent différemment.

PROJECT-ILES : Mais, c’est une autre approche, là ! D’habitude, ici, quand on entend les artistes, ils comptent beaucoup sur les subventions…

Mourchid Baco : Oui, c’est pour ça que je dis qu’il faut qu’ils se recentrent, qu’ils retrouvent leur africanité d’abord. On dit chez les Jamaïcains, les  Brooklynais, « self-made man ». Fabrique ton argent toi-même ! Tu te fabriques toi-même. Tu dois fabriquer ton argent. Maintenant, tu peux pas aller demander de l’argent à l’autre, puis lui cracher dessus. Si tu lui craches dessus, c’est parce que t’as une bonne raison. Et si tu prends son argent, c’est parce que t’as une bonne raison. Même si tu dois le prendre. T’as des arguments pour dire « je prends cet argent-là parce qu’il est à moi ». Mais tu dois avoir des arguments. C’est pas juste, tu prends parce que t’es une espèce de colonisé, tu arrives « nimbe roni mwana rihali pvavo ! mais ule kaniba rihali ! je ne peux pas faire ma musique ! ». Putain ! mais, personne t’a dit de faire la musique. T’as qu’à te démerder. Tu vois ? c’est d’abord ça, la conscience. Si les mecs, ici, ils pensent qu’il faut toujours leur donner l’argent pour qu’ils fassent la musique, ils ne feront jamais la musique. Fais la musique, si tu veux faire la musique. Sinon, tu fais autre chose. D’accord ! Après, on discutera pour les subventions. Toi-même, tu dois te dire « je fais ma musique, j’ai besoin de personne ». Il faut que ça soit plus qu’une passion. Si tu veux être maçon, tu ne vas pas attendre que le conseil général te donne des sous pour que tu sois maçon. Il faut que tu apprennes à être maçon. Moi, quand je voulais jouer du gabusy, j’ai dû suivre Rab. Tu sais ce qu’il m’a fait ? Un jour, il m’a dit « tiens-moi mon gabusy, je vais pisser. ». Après les avoir suivis pendant des mois et des mois, comme ça, j’avais 5 ans, il m’a dit « tiens le gabusy, je vais pisser ». Et dès que j’ai chopé le gabusy, lui, il savait. J’ai commencé à toucher. Il est parti et il est revenu. Dès qu’il est revenu, il m’a tenu la main et il a dit « non, ce n’est pas comme ça ! Mets la main ici ». Il a compris que je voulais le truc. Mais, si tu veux, c’est moi qui l’ai suivi. Et il a mis du temps avant de me donner son gabusy. Si je ne l’avais pas suivi, il ne m’aurait jamais donné son gabusy. Donc, c’est cette démarche de sagesse ancestrale qu’on doit retrouver. C’est pour ça que je tiens à ce que ce pays retourne en Afrique. Je m’en fous de son partenariat avec la France. Il faut qu’il reconnaisse son africanité, qu’il retourne dans sa sagesse ancestrale. A partir de là, on peut faire comme tu as dit là « Mais, Baco, tu es enraciné mais tu t’ouvres à plein de trucs ». C’est parce que je me connais…

PROJECT-ILES : En parlant de ce retour en Afrique, dans tes chansons, je trouve qu’il y a un thème qui revient souvent, justement, et qui a très peu été abordé par la littérature par exemple. C’est la question du passé. Chez toi, d’abord, puis, chez Mawana Slim après ou Mtoro Chamou, il est souvent question du passé. Vous interrogez beaucoup le passé, notamment le passé colonial. Est-ce que tu peux nous en parler ?

Mourchid Baco : En fait, le passé a fabriqué notre présent, comme notre présent va fabriquer notre futur. Ce qu’on plante aujourd’hui, on le récolte toujours après. Donc, si on plante du maïs aujourd’hui, on va récolter du maïs. Tu ne peux pas planter du maïs et récolter du riz. Ce n’est pas possible. (Rires). Donc, il est important de connaître notre passé. Le passé, c’est notre racine. Imagine le nombre de Baco qu’il y a avant moi, à partir de mon père, son père. Il ne faut pas oublier que jusqu’aux années 40, ici, il y avait encore les travaux forcés. Donc, comment on peut oublier en l’espace de si peu de temps ? Déjà avec l’affaire juive, ils oublient jamais. Mais, moi non plus. Parce que, moi, aussi, je suis millénaire. Donc, je suis obligé. Et, donc, comme mon passé a été étouffé, massacré, broyé, il est important que je rassemble les puzzles de mon passé depuis l’Egypte antique, depuis l’Egypte antique jusqu’à maintenant. Donc, tu vois, ça remonte à loin. Donc, c’est obligé que je parle de mon passé. Mon passé, il est fondamental pour mon présent et pour mon futur. C’est important d’aller dans le passé pour pouvoir, peut-être, remettre en question ou cogiter sur des choses que, nous, on a… Il faut comprendre que le Mahorais, c’est un disque dur formatable. C’est ça qui me dérange dans ce que nous sommes. Moi, j’ai croisé un jeune de vingt-trois ans, sa mémoire s’arrête en 1970. 1970. Le mec, en dehors de ça, il n’y a rien. Il ne connait que cette histoire qui commence en 1970. Mayotte commence en 1970. Est-ce que tu vois cette mémoire écrasée ? Donc, je ne comprends pas. Il y a un truc que je ne comprends pas. Comment des gens responsables dans ce pays peuvent permettre que leurs enfants aient la mémoire qui s’arrête en 1970 ? Ah ! On ne peut pas laisser des enfants avoir une mémoire qui s’arrête à il y a 30 ans. Il n’y a rien avant ! Avant, il n’y avait pas d’histoire ? Donc, on a un rôle énorme. On véhicule la mémoire. Mais ce n’est pas nous qui devons… Nous, on peut que véhiculer. Mais ceux qui vont pouvoir archiver, financer des emplois pour pouvoir archiver, financer des endroits pour pouvoir exposer… Les gardiens qui vont financer… les gardiens qui vont garder le truc, c’est pas nous, c’est les gouvernants. Localement parlant. On ne parle pas de la France. Notre propre organisation, elle doit être rigoureuse. Après seulement, on peut rediscuter cette histoire de contrat avec la France. Parce que, ça, on peut discuter à part, ça. L’histoire de colonie, de machin, on peut discuter à part, ça. Mais l’histoire qu’on doit absolument résoudre ici, c’est retrouver notre sagesse ancestrale et régler nos problèmes politiques, ici, c’est-à-dire notre conception politique. Quand on aura retrouvé ça, on pourra mieux développer mais avec notre propre sagesse. En ce moment-là, on aura la tête un plus reposée, comme les Bamana, et négocier et faire des contrats avec la France. Mais pas avoir un statut. On s’en fout du statut. On veut avoir un partenariat. On a plus que ça. Moi, je veux que mon père… je veux récupérer le salaire de mon père. Je veux absolument récupérer ça. Donc, si je prends leurs subventions. C’est pas à eux. Moi, je sais que c’est à moi. Ça appartient à mon père, ça. Donc, on peut faire des contrats avec eux, il y a pas de soucis, et discuter des salaires qu’on a perdu pendant les années 40, pendant les travaux forcés de mon père. On peut en discuter. Mais, pour l’instant, nous, on doit se recentrer. Pour moi, c’est primordial. Et si on voit que, nous, on est autre chose que ce que nous sommes, on est foutu.

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PROJECT-ILES : Alors, toi qui es rarement à Mayotte, qui vis en exil, quel regard portes-tu sur ton île natale ? Comment la vois-tu ? Comment l’envisages-tu ?  

Mourchid Baco : Ouais, c’est mitigé, c’est-à-dire que je ne comprends pas… il y a un truc qui m’échappe. Il y a un truc qui m’échappe… Tel qu’on est parti, je ne vois que la violence devant. Ouais. Je n’ai aucun espoir, je ne vois autre chose que la violence.

PROJECT-ILES : Un regard pessimiste alors ?

Mourchid Baco : Non, parce je ne suis jamais pessimiste. C’est-à-dire que c’est dans l’obscurité que jaillit la lumière. D’accord ! Donc, le jour où l’obscurité va taper ici. D’ailleurs, ça a déjà commencé. Donc, la nuit va tellement taper que tout le monde va se démerder pour essayer de voir un brin de lumière quelque part. Et, ce jour-là, d’accord, ce jour-là, c’est là où ça va changer. Ce serait peut-être trop tard… Pour ce qui est de nous-même… On serait autre chose. Ce jour-là, c’est obligé que ça change. Donc, c’est pas du pessimisme. Je sais que c’est dans l’obscurité que doit jaillir la lumière. Pour l’instant, on pénètre dans l’obscurité. Alors, moi, je dis « mais, pourquoi, les gars, vous êtes cons ? Pourquoi entrons-nous dans l’obscurité alors qu’on était déjà dans la lumière ? ». C’est que je ne comprends pas. Ici, je suis désespéré. Si tu me demandes quel est mon avis. Je dis mitigé. Mais désespéré. Tu vois ? Parce que les enfants n’ont plus de tête ; les enfants n’ont aucune sagesse qu’ils ont héritée de leur père ; les pères, aujourd’hui, n’ont que de la vanité, ils ne sont pas recentrés sur eux-mêmes, encore moins leurs enfants. Ecoute, j’ai chanté cette violence-là, il y a à peine 10 jours, c’est-à-dire il y a à peine 20 ans. J’ai chanté la violence qui allait arriver aujourd’hui. Ça a fini par arriver. Crois-moi, c’est simple de voir. C’est simple de s’injecter de culture. Tout à l’heure, tu as posé une question cruciale, pourquoi on s’attache au passé ? le passé engendre le présent et le présent engendre le futur. Il est très simple de voir le futur à partir du présent, parce que c’est pas dissocié. C’est comme le jour et la nuit. C’est juste le jour et, puis, la nuit. Tu vois ? c’est pas dissocié. Donc, il est très simple de voir le futur, sans dire que, voilà, je suis devin ou je suis prophète, na, na, na… Non ! c’est l’analyse basique d’une société. Et ce qui fait que demain…, et si tu plantes du maïs, tu récolteras du maïs, si tu plantes du mal, tu ne peux que récolter du mal, si plantes du bien, tu ne peux que récolter du bien. Et pour l’instant, dans ce pays, on ne fait que planter du malheur. Le Mahorais est content de dire « ah ! vas-y, la mort, je suis content. Vas-y, frappe-moi ! Viens ! Viens ! ». Tu comprends ? C’est pour ça qu’on doit retrouver notre africanité, absolument. C’est là qu’ils doivent retrouver la sagesse ancestrale, c’est-à-dire ce que leur père leur a légué. Et quand ils auront accepté ce que leur père leur a légué, là, ils viendront te parler de Dieu. Parce qu’ils auront accepté Dieu. Et là, ils pourront enfin trouver la paix.

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PROJECT-ILES : Pour finir, comment se passe la tournée, après la dernière qui date de 2014 ?  

Mourchid Baco : Ecoute, je préfère les petites salles. C’est mon dada, en fait, parce que je suis plus proche de mon public. Je peux le toucher. Je peux même descendre de la scène, parler avec eux. J’adore ça. En dehors des problématiques d’organisation, je suis toujours content de retrouver mes frères et sœurs. On se parle. Parce que, je trouve que, moi, dans ce que je fais, je parle. Tu vois ? Donc, je cause avec les miens. Ça se voit quand je monte sur scène, on parle ensemble. Il y en a qui entendent pas du tout, il y en a qui entendent. On cause ensemble. Finalement, au fond, on réfléchit ensemble, tout en étant dans une atmosphère positive. Donc, on réfléchit ensemble. Eux, quand ils reprennent les mots, avec moi, ça rentre dans leur tête, dans leur réflexion. C’est l’essentiel. Voilà ce que j’ai apprécié dans cette tournée. Je suis vraiment très proche des gens. C’est un grand plaisir. Il y a une bonne réception.

Propos recueillis par Assibatu Soidiki

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