Pourquoi une revue, une revue pourquoi faire ?

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 Pourquoi une revue, une revue pourquoi faire ?

Une littérature qui se conçoit bien, s’énonce clairement et les mots pour l’écrire n’arrivent pas toujours aisément… mais nous allons quand même tenter quelque chose de ce qui pourrait approcher de cette entreprise folle de l’écriture « en pays dominé ».

L’acte d’écrire ou de s’écrire peut-être vécu sous certaines latitudes comme une menace contre la sûreté de l’État, un sabotage contre la pensée unique, verticale, dans toute sa brutalité majuscule, contre une pensée morte, mais qui veut se survivre à elle-même, et qui veut coloniser les esprits et demeurer comme cela impunément dans l’esprit des gens incrédules.

L’acte d’écrire c’est surtout une façon de se définir et de se dire, et faisant cela de se construire. Parce qu’il participe de l’exploration des besoins, des tourments, des rêves, des joies, de la vie. Au-delà de son inutilité immédiate, ce qu’il produit, comme objet littéraire constitue cette espérance en quelque chose de plus grand que nous, de quelque chose qui nous élève de l’immanence de nos angoisses vers la transcendance de nos rêves. Si la redéfinition de soi doit passer par la transcription romanesque, ou poétique, de la foi en la vie, et bien nous faisons vœux ici et maintenant de l’acte de naissance d’une littérature potentielle indianocéane, comorienne, mahoraise, bref, sortir de l’instable écriture balbutiante, et mimétique dont on constate la prolifération douloureuse et brouillonne et heureusement parfois lumineuse.

L’idée de cet avènement d’une littérature potentielle, c’est de prendre à revers la monosémie des mots que recèle cette langue que nous avons en partage –héritage de l’Histoire coloniale- pour explorer précisément la polysémie du langage. Sortir de l’ombre de la métropole littéraire, lieu de naissance prétendument de La littérature première du nom, et des littérateurs mimétiques, qui pullulent à l’ombre des locataires de l’Académie, pour refonder ou fonder une littérature subversive, débarrassée de tous les carcans, de toutes les pesanteurs idéologiques.

Alors certains se demandent déjà et ils ont raison de s’interroger sur quel visage aura cette littérature potentielle à venir ?

Nous répondons que ce manifeste ambitionne d’être le prolongement de cette écriture fragmentaire et sans concession entamée depuis Testament de transhumance[1], De là où j’écris[2] ou encore La véranda au frangipanier[3]. Nous nous réclamons de l’univers chaotique et inquiétant de Saindoune Ben Ali, de cette langue rebelle et insolente de Jean-Luc Raharimanana ou encore de cette audace subversive de Mia Couto. A savoir cette écriture du chaos, chez des peuples qui veulent s’arracher de la domination culturelle, politique, linguistique d’une métropole, une écriture qui veut s’enraciner dans la signification du lieu mais qui veut également éclater son propos dans la cacophonie mondiale, dans une manière de confrontation des discours, prendre voix au chapitre, parce que le temps des discours gonflés de suffisances débités depuis le centre a vécu. Cette écriture balbutiante s’empresse de proposer un autre discours face aux histoires officielles, toujours rédigées, promues, véhiculées, et propagé depuis les mêmes centres. La langue nous dit Mia, est un véhicule de la pensée, et si nous ne sommes pas capables d’en jouer, notre pensée n’aura pas le courage de s’innover » (Visions d’ailleurs, visions intérieures, In Africultures, entretien avec Elisabeth Monteiro Rodrigues, Paris, avril 2008).

Sous nos latitudes, comme ailleurs, le XXème siècle finissant a emporté avec lui tant d’espoirs déçus, donnant cette étrange impression d’une défaite de la pensée, de l’anéantissement des pensées lumineuses, fraternelles. De la défaite de l’homme. Où que l’on regarde, on a le sentiment d’assister à l’avènement du pire, à l’instrumentalisation des peurs, des replis identitaires, qui ont mis à feu et à sang l’Europe, l’Afrique. Le langage des armes n’a jamais été aussi lancinant sur le continent noir, les querelles religieuses ravagent par pertes et fracas, ce qui rappelle tout à coup à la fragilité de l’idéal démocratique. Ce qui prévient surtout de la menace permanente des totalitarismes et des fascismes qui rodent à la périphérie de nos sociétés.

Autant que faire ce peu, la démarche qui s’impose à nous, c’est de tisser des solidarités, ou tenter de les réactiver pour installer un espace de lecture où des textes circuleraient et où les auteurs s’échangeraient directement sans systématiquement recourir à la médiation des métropoles lointaines. Echapper aux injonctions et aux recommandations de ce que Françoise Vergès et Carpanin Marimoutou ont appelés « la protection parentale », dans leur essai Amarres, créolisations india-océanes (2003).

En filigrane, les railleries rabat-joises nous posent la question de la langue, mais pourquoi écrivez-vous en français : nous disons avec Sony Labou Tansi que nous « écrivons en français, parce que c’est dans cette langue-là, que le peuple dont [nous] témoig[nons] a été violé. C’est dans cette langue que [nous]-même [avions] été violé. [Nous] nous souvenons de notre virginité. Et [nos] rapports avec la langue française sont des rapports de force majeure »[4]. Nous savons le chemin parcouru par les revues Italiques à Maurice, et nous réaffirmons qu’il n’y a pas de place chez nous pour la francophobie. « Ne faites point de nous cet homme de haine pour qui je n’ai que haine »[5].

Qu’on ne se méprenne pas, quand nous faisons référence à notre fascination pour une certaine « folie » de l’écriture, c’est de la folie du lieu de l’écriture, dont on parle. C’est Lyonel Trouillot, romancier et poète haïtien qui l’évoque, à propos de Thérèse en mille morceaux, (Actes sud 2000). Car « la folie » nous dit Trouillot, « est un élément libérateur du langage (…) elle pose la question de la convention, car le fou c’est celui qui refuse le jeu de la convention, pour gueuler la vérité ».

Aucune prétention non plus de détenir La vérité, mais nous n’avons d’autres prétentions que dire la nôtre.

Nassuf Djailani.


[1] Testament de transhumance, Saindoune Ben Ali, poésie, réédition Komedit, 2004.

[2] Jean Luc Raharimanana, in Riveneuves continents, p.14, Escales en mer indienne, 2010.

[3] La véranda au frangipanier, de Mia Couto, 10/18

[4] Sony Labou Tansi, entretien avec Bernard Magnier, Editions théâtrales, 2006.

[5] Cahier d’un retour au pays natal, Aimé Césaire, Présence africaine, Paris, 1939.

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